LES RÉUNIONS AU GRABEN
Depuis que le froid avait interdit aux piétons les allées du Prater, c'était sur le Graben qu'on se réunissait dans la journée. Une foule de nouvellistes assiégeaient cette place publique, et, à défaut de nouvelles véritables, venaient y colporter des bruits de politique ou des anecdotes de cour, souvent les plus dénuées de ressemblance. On vivait tellement hors de chez soi à cette époque, que le soir on eût pu dire aux amis qu'on avait cherchés : J'ai passé sur le Graben, vous n'y étiez pas ; je me suis fait écrire. Le Graben était pour les étrangers ce que pour les Vénitiens est la place de Saint-Marc. Ils y passaient leur vie. C'était une sorte de club en pleii; air : chacun y recevait et rendait ses visites ; c'était là que la vie se réglait, que les rendezvous se donnaient pour organiser les réunions, les parties .de plaisirs du soir. Aussi, pouvait-on dire littéralement qu'au Graben on vivait en commun au milieu d'un immense groupe de rôdeurs, de discutants et de discuteurs.
Il y avait encore à Vienne un autre arsenal de nouvelles, de bons mots, d'épigrammes, d'observations satiriques, sorte de bouche de lion à la façon vénitienne, moins les dénonciations occultes, ou plutôt ressemblant au Mafforio, cette statue de Rome, au pied de laquelle s'épanchaient les critiques sur les gouvernants et les gouvernés. C'était la grande salle de l'auberge de l'Impératrice d'Autriche, dont )'ai déjà parlé. Là, tous les jours à l'heure du dîner, se réunissaient d'illustres et importants personnages qui voulaient échapper aux fastidieux dîners d'étiquette de la cour autrichienne. Là, autour d'une table ronde, on s'étudiait, non pas à des défis comme au temps des anciens preux du roi Arthus, mais à faire assaut d'esprit, de sarcasmes et de bons mots, le tout tempéré par le ton parfait des cours et de la haute société.
La diversité, sans cesse renaissante, des convives, donnait le plus vif intérêt à ce club improvisé. Parmi les habitués, on citait le chevalierdelosRios,Ypsilanti, Tettenborn, MM. Achille Rouen, Koretf, Danilewski,
l88 SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
le prince Koslowski, de Gentz, secrétaire du Congrès, le comte de Witt, le poète Carpani, des généraux, des ambassadeurs, quelquefois même des Altesses royales. Le grand chambellan Nariskin venait y lancer ses saillies mordantes et redoutées. Enfin, on y voyait ce que Vienne renfermait dans son sein de plus distingué comme célébrités politiques, artistiques ou sociales.
On eût pu appeler ce qui s'y disait la chronique du CongrèSy et même la chronique de l'Europe; tout ce qui brillait alors, ou avait eu autrefois quelque éclat, était justiciable de ce caustique aréopage de cabaret.
Il en coûtait fort peu pour s'asseoir à cette table, quoique la chère y fût à l'unisson de la société et de la conversation. Malgré l'affluence des étrangers à Vienne, malgré leur rang et leur fortune, la dépense, sauf celle du logement, n'y était pas excessive. Le ducat de Hollande valait alors douze florins en papier, ce qui, doublant sa valeur en numéraire, augmentait dans cette proportion la fortune d'un étranger. On peut en juger : ces pique-niques, servis avec profusion ne revenaient pas, par tête, à plus de cinq florins, en y comprenant plusieurs sortes de vins.
Griflîths et moi nous allâmes prendre notre place à l'une de ces tables. On parlait des préparatifs de la fête du lendemain chez Razumowski, et de la faveur que venait de lui accorder l'empereur en le faisant prince. . « C'est à bon droit, dit Koslowski, qu'il a été l'objet de cette distinction. Le nouveau prince, depuis qu'il était notre ambassadeur à Vienne, s'y était créé de précieuses amitiés. Dans les dernières discussions sur la Pologne, c'est à lui qu'on dut le retour de la bonne harmonie et la cessation des petites picoteries qui menaçaient de devenir sérieuses.
— Ajoutez à cela, dit le représentant d'un petit prince allemand, la prérogative attachée à son nouveau titre : pendant la nuit désormais, il pourra se faire précéder par des coureurs portant des torches. »
Comme c'était le nouveau prince qui était pour cette fois sur la sellette, on se mit à parler de sa fortune,