LE PRINCE RAZUMOWSKI
énorme encore quoiqu'elle ne fût qu'une fraction de celle du maréchal son père qui , comblé des faveurs d'Elisabeth, était devenu le plus riche particulier de l'Europe (i). On rappelle cette aventure bizarre qui lui était arrivée à Berlin, lorsque, pour lui laire honneur, le grand Frédéric fit manoeuvrer devant lui ses troupes victorieuses dans vingt campagnes. En Russie, tous les emplois quelconques sont assimilés à des grades militaires correspondants depuis le premier degré jusqu'au sommet de l'échelle : le maréchal, malgré ce beau titre, n'avait jamais fait la guerre. Quand les manœuvres furent terminées :
« Etes-vous content. Monsieur le Maréchal? dit le roi de Prusse à Razumowski.
— Très content, Sire, quoique tout ceci soit fort peu de ma compétence; je ne suis qu'un maréchal civil.
— Effectivement, Monsieur le Maréchal, vous êtes très poli, mais nous ne connaissons pas de pareil grade dans notre armée », reprit Frédéric.
Les petites nouvelles politiques vinrent bientôt après défrayer et animer la conversation.
« L'interventiondeRazumowski^ditl'undes convives, et ses bons offices n'ont pas été payés trop cher par le titre de prince. La querelle, assure-t-on, allait s'envenimer. Un des plus éminents plénipotentiaires européens, dans le cours de ces discussions, s'était exprimé avec fermeté sur les prétentions d'Alexandre au trône de Pologne. Le grand-duc Constantin s'est emporté, et a témoigné son mécontentement par un geste énergique. Constantin est parti précipitamment. Selon quelques gens bien informés, le diplomate médite une petite vengeance. Elle sera curieuse car il est homme d'esprit.
— Non : tel n'est pas le motif de ce brusque départ du grand-duc. Le ministre en question avait écrit au prince de Hardemberg quelques phrases qui pouvaient
(i) Sa fortune fut évaluée à 17,000,000 de rente. (Voir infrà des détails sur Razumowski, favori d'Elisabeth et père de l'ambassadeur.)
igo SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
déplaire au monarque russe. Par une fatalité bizarre, ces documents sont tombés dans les mains d'Alexandre, ce qui a amené de très vives explications. Lord Castlereagh s'était joint à l'Autriche» Les choses en sont venues à un tel point qu'un des monarques > oubliant sa prudente et ordinaire réserve, a jeté son gant sur la table.
« Votre Majesté voudrait-elle la guerre? a dit le plénipotentiaire anglais.
— Peut-être, Monsieur.
— J'ignorais qu^on eût l'habitude de la faire sans les guinées anglaises », a répondu Castlereagh. Et la paix, malgré les bons soins du nouveau prince, n'a pas fait un pas (i).
— Le roi de Saxe sera-t-il rétabli dans ses États, malgré la Prusse qui les convoite? Le roi Frédéric- Guillaume est courroucé contre M. de Talleyrand. Il lui reprochait dernièrement de prendre trop chaudement le parti du monarque saxon, ce seul traître, disait-il, à la cause de l'Europe.
— Traître, a répondu Talleyrand, et de quelle date, ^ire?
— Ma foi, dit-on^ en faveur de la justesse de la repartie, il faudrait faire grâce à l'excellent Frédéric- Auguste.
(i) La dépêche officielle des Ambassadeurs du Roi au Congrès de Vienne, rend ainsi compte de l'incident :
L'Empereur de Russie. — J'ai donné ma parole et je la tiendrai. J'ai promis la Saxe au Roi de Prusse au moment où nous nous sommes rejoints.
Talleyrand. — Votre Majesté a promis au Roi de Prusse de neuf à dix millions d'âmes. Elle peut les lui donner sans détruire la Saxe.
UEmpereur. — Le Roi de Saxe est un traître.
Talleyrand. — Sire, la qualification de traître ne peut jamais être donnée à un Roi, et il importe qu'elle ne puisse jamais lui être donnée.»
Après un moment de silence, le Czar reprit : Le Roi de Prusse sera Roi de Prusse et de Saxe, comme je suis Empereur de Russie et Roi de Pologne. {Mémoires de Talleyrand^ T. II.)
Finalement, les intérêts de la Saxe et de la Prusse se réglèrent « non pas à la satisfaction de l'une et de l'autre, mais d'accord entre elles », c'est-à-dire que la Prusse acquit les deux Lusaces, une partie de la Thufingè, les places de Torgau et de Wittenberg. {Traité du i8 mai iSt5.)
PUGILAT u'aMBASSADKOR I9I
— li a pris un bien meilleur parti, répondit un des convives. Dans la crainte de quelque fâcheux événement, le bon prince avait eu soin d'amasser une petite réserve. Il en a détaché quelques millions en faveur de deux personnages fort intluents à Vienne. La clef d'or lui ouvrira les portes de son royaume bien plus promptement que tous les protocoles du Congrès. »
On se mit à parler de lord Stuart et de quelques mésaventures que lui attirait son excentrique fatuité.
« Depuis quelques jours, dit Tun des convives, nous ne voyons plus milord et son magnifique équipage. On le dit quelque peu défiguré. Sur le pont du Danube il s'est pris de querelle avec deux cochers de fiacre ; aussitôt, descendant de son sièffe, Son Excellence s'est mise, en faisant le moulinet avec ses poings, à provoquer ses adversaires au pugilat britannique. Mais le cocher viennois connaît peu et ne pratique guère l'art du boxeur. Nos deux automédons se sont bravement armés de leurs fouets, etj à grands coups de mèche d'abord, de manche ensuite, ils ont fait pleuvoir sur milord une grêle de coups, sans respect pour sa jolie figure. Puis ils l'ont laissé meurtri sur le pavé et ont disparu de toute la vitesse Je leurs chevaux.
— Milord joue de malheur; mais sa fatuité paraît vraiment incorrigible. Dernièrement, à la sortie du spectacle, dans les escaliers du grand théâtre, la fille de la comtesse Co*** descendait devant lui. La foule se pressait en flots nombreux. Dans ce tumulte, il s'était permis sur cette jeune personne si belle et si pure une de ces familiarités impudentes qui se vengent par l'effusion du sang. Sans se déconcerter, elle s'est retournée précipitamment et lui a donné un soufflet, lui prouvant qu'on n'outrage pas impunément l'innocence et la beauté. On en rit, comme de tout ce qui arrive à milord ; car rien n'est plus du que la risée à la vanité,
— Les envoyés de Gênes ont-ils enfin obtenu une audience? Sont-ils encore repoussés de toutes les portes diplomatiques auxquelles ils s'avisètit d'aller frapper ?
— Ils doivent être fort contents : de guerre lasse,
192 SOUVENIRS nu CONGRÈS DE VIENNE
M. de Metternîch les a enfin reçus et les a comblés de politesses ; ils ont demandé de former un Etat indépendant. Le ministre les a écoutés jusqu'au bout. La harangue finie, il leur a déclaré que Gênes serait incorporé au Piémont. Nos Génois se sont récriés. M. de Metternich a répondu que c'était un parti pris, irrévocablement pris, puis les a congédiés avec force gracieusetés. Il aurait pu leur épargner les frais de discours.
— La duchesse de **% jalouse d'avoir vu la princesse *** faire de son amant un ambassadeur, a fait du sien un général, quoiqu'il n'ait jamais vu la guerre. Il est vrai que, par la profonde sagesse de ses conceptions^ le Congrès doit mettre fin à toutes les guerres nées ou à naître.
— L'amour tourne bien d'autres têtes. Un grand personnage a aperçu, sur le rempart, une grisette viennoise, et s'est laissé séduire par la fraîcheur de son minois, par sa taille fine et élégante. C'est une véritable passion : il comble de présents sa facile conquête; oubliant son rôle de souverain, il a eu la candeur de lui donner son portrait enrichi de diamants. Autrefois les grandes dames eussent murmuré. »
On parle ensuite des bals de lady Ci^stlereagh, et du goût prononcé de milord pour la danse.
« Ce goût peut très bien s'expliquer, dit un des assistants; il est de tous les temps et souvent de tous les âges. Socrate apprit d'Aspasie à danser, et, à cinquantesix ans, Caton le Censeur dansait plus souvent encore que Sa Seigneurie.
— Mais il est douteux que ni l'un ni l'autre fussent aussi ridicules. Ce grand corps, dansant une gigue et levant en cadence ses longues et maigres jambes, forme le spectacle le plus divertissant. Quelle bonne fortune pour les dessinateurs anglais qui excellent dans la caricature ! Que ne sont-ils à Vienne !
— Au moins, le maître de la danse de Sa Seigneurie ne pourrait pas dire, en le voyant premier ministre, ce que celui du duc d'Oxford disait en apprenant qu'Elisabeth avait nommé son élève grand chancelier :
LES SUITES d'un WHIST ROYAL igS
(L En vérité, je ne sais quel mérite la reine a pu trouver à ce Barclay. Je Tai eu deux ans entre les mains et je Q'ai jamais pu en rien faire. »
— Malgré la déclaration des souverains, qui ont réglé entre eux la préséance et le rang d'après leur âge, les discussions recommencent tous les jours. Celle qui a eu lieu entre le ministre de Wurtemberg et le ministre du Hanovre est une querelle sans conséquence ; elle n'a eu d'autre résultat que la disgrâce du Wurtembergeois et son remplacement par le comte de Winzingerode. Mais celle de la princesse de Lichstenstein avec la princesse Esterhazy est bien autrement importante. L'une prétend avoir le pas sur l'autre^ parce que son mari est plus ancien prince de l'Empire.
— Il est un moyen bien simple de couper court au débat : appliquez à ces dames la règle adoptée pour les souverains : consultez l'âge, aucune ne voudra passer la première.
— Voici un bien étrange pendant à l'aventure du susceptible Vatel, dont M""^ de Sévigné a immortalisé le désappointement et la mort. Le cuisinier de Chantilly s'est tué parce que la marée lui manquait, le baron de*** s'est tué pour en avoir mangé trop abondamment.
— Quelle est cette folie, s'écrièrent tous les convives, à propos d'un événement aussi triste?
— Oui, reprit le narrateur, le pauvre trépassé n'est mort que pour avoir trop pris au sérieux un inconvénient auquel on n'eût plus pensé quelques minutes après. Vous connaissiez tous ce ministre plénipotentiaire d'une puissance à peu près inaperçue dans les graves délibérations du Congrès. De tous les membres de la diplomatie, c'était le plus obséquieux, le plus esclave des formes. Il avait dîné à la cour : en passant de la salle du banquet dans le salon, il s'aperçut qu'il avait usé immodérément de tout ce que l'art culinaire offre ici de recherché aux palais délicats des rois. Il allait se retirer pour laver, sans doute à grand renfort de thé, ces mélanges de poisons délicieux qui se révol-
ig4 SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
talent dans son estomac. Tout à coup, le grand maréchal Trauttmansdorff le saisit au corps en lui disant : « Baron, vous êtes désigné pour la partie de la reine de Bavière. Sa Majesté attend : voici votre place. »
— Le pauvre diplomate est combattu entre l'honneur qu'on lui fait, le devoir que cet honneur lui impose et la crainte des graves inconvénients qu'il prévoit. Par malheur, sa courtisannerie l'emporte : il s'assied et commence le whist en quatrième avec le grand duc de Bade, une princesse de C*** et Sa Majesté de Bavière. Aussitôt, des douleurs intolérables le mettent à une torture physique d'abord, morale ensuite. A l'exemple du duc de Saint-Simon, pris, comme chacun sait, à pareil piège, il compte aussi sur la force de sa nature. Mais la rebelle l'emporte, se joue de ses efforts et trahit bientôt les tourments de ce combat intérieur. Plus le malheureux baron souffrait, plus son visage s'efforçait de rester impassible. Jugez, pour un tel homme, sur quel fauteuil de Procuste il était assis. Mais si sa figure ne trahissait pas son secret, celle des hauts personnages qui entouraient la table se rembrunissait d'une façon si comique et prenait parfois une expression si choquée que le contraste devait être des plus curieux. Tout à coup, l'atmosphère devint si intolérable que la reine se leva en s'écriant : « Il y a de la peste ici, faites qu'on ouvre les fenêtres. »
L'infortuné diplomate n'avait pu si bien dissimuler ses angoisses qu'on ne se fût aperçu que lui seul était le coupable. La reine à peine- levée, il s'échappe en maudissant le dîner de cour, le whist de cour, les exigences de cour : il rentre chez lui la tête perdue, et, au lieu d'une arme à eau, qui lui eût sauvé la vie, il prend une arme à feu et se fait sauter la cervelle. »
Chacun plaignit la fin tragique de ce pointilleux baron qu'on nommait M. de l'Etiquette, mais dont on aimait cependant le sourire éminemment cordial, le salut toujours poli et la façon dont il vous abordait en vous trouvant invariablement bon visage.
— Votre grand diplomate, me dit un autre convive.
LE RÔI DÈS FROMAGES ig5
a fait hier, d'accord avec la plupart des plénipotentiaires, un nouveau souverain.
— Serait-ce le prince Eugène? m'écriai-je.
— Non pas précisément : c'est le fromage de Brie.
— Quelle plaisanterie !
— Pas si bouffonne. Ce que je dis est sérieux, et vous prouve combien V à-propos est un grand magicien. On dînait chez M. de Talleyrand. Au dessert, toutes les questions politiques étaient épuisées. On arriva à la suprématie des fromages. Lord Castlereagh vanta le stilton d'Angleterre, Aldini le strachino de Milan, Zeltner le gruyère de Suisse, le baron de Falk, ministre de Hollande, son fromage du Limbourg, immortalisé par le goût passionné de Pierre le Grand, qui n'eij mangeait jamais sans mesurer le morceau avec son compas. On était aussi indécis que dans la question relative au trône de Naples, qui sera ôté à Murât, suivant les uns, et qui lui restera, suivant les autres. Un valet de chambre entre et annonce à M. de Talleyrand l'arrivée d'un courrier de France.
« Qu'apporte-t-il ? dit le prince.
— Des dépêches de la cour et des fromages de Brie.
— Qu'on porte les dépêches à la chancellerie ; qu'on serve à l'instant un des fromages. »
L'ordre est exécuté. i< Je me suis abtenu, dit le prince, de vanter tout à l'heure un des produits du sol français; mais jugez-le, messieurs. » L'assiette passe à la ronde, on déguste, on délibère, et le fromage de Brie est proclamé le roi des fromages.
Cette saillie mit fin à la conversation: on se sépara. Nous devions, Griffiths et moi, nous rendre à une fête que donnait le baron Arnstein dans son magnifique hôtel, sur le Melgrub.
A cette époque, les principaux banquiers autrichiens ne voulaient pas faire moins que la cour pour les illustres hôtes du Congrès. Il est vrai que cette affluence de riches étrangers amenait dans leurs mains des sommes énormes dont une bonne part leur restait.
Parmi ces maisons princières de la finance, on citait, à côté du baron Arnstein, les Gey-Muller, les Eskeles et le comte de Pries. Leurs hôtels étaient continuellement ouverts aux étrangers. Le luxe inouï de leur hospitalité ne pouvait être égalé que par la grâce de leur accueil. La maison du comte de Pries, située sur la place Joseph, était une des plus belles de Vienne, et rivalisait avec les plus magnifiques palais. On citait autant son immense fortune que Télégance de sa personne et l'urbanité de ses manières.
Les fêtes qui se donnaient dans ces maisons étaient remarquées parmi toutes celles du Congrès, et ce n'est pas peu dire ; car chaque jour voyait éclore dans ce genre une merveille nouvelle.
Le baron Arnstein s'était pour ainsi dire surpassé. Les fleurs les plus rares, empruntées à tous les climats, décoraient les escaliers, les salons, les salles de danse, étalaient les plus riches couleurs, répandaient les parfums les plus exquis. Des milliers de bougies et de cristaux, l'or et la soie brillaient de toutes parts. Une musique harmonieuse, telle qu'on ne pouvait en entendre alors qu'à Vienne, venait charmer les oreilles. C'était, en un mot, un de ces résultats incomparables que l'opulence sait obtenir quand elle est secondée par le goût.
La plus haute société de Vienne se pressait dans les salons : tous les personnages influents du Congrès, tous les étrangers de distinction, tous les chefs de maisons princières étaient là. Il n'y manquait à vrai dire que les souverains. Le regard retrouvait avec bonheur toutes ces femmes charmantes que Vienne s'enorgueillissait de posséder alors, et qui étaient l'âme et la plus belle parure de ces fêtes intéressantes.
Au milieu de ces beautés aristocratiques brillaient, sans redouter la concurrence, la baronne Fanny Arnstein, infatigable pour la réception des étrangers, et M""" Gey-Muller, à la taille élancée et qu'on nommait la Fille de l'air.
La soirée commença par un concert, exécuté par les
UNE FÊTE A. l'ambassade DE RUSSIE I97
premiers artistes de Vienne. Au concert succéda un bal, puis au bal un souper où il semblait que le baron eût pris plaisir à défier les saisons et les distances. Il y avait réuni les productions de tous les pays et de tous les climats. Les salles étaient garnies d'arbres chargés de fruits mûrs. C'était chose merveilleuse que de voir au cœur de l'hiver cueillir, comme dans un verger de la Provence, la cerise, la pêche et l'abricot: raffinement de luxe qui se voyait là pour la première fois.
Enfin, nous nous retirâmes moins étonnés de cette inépuisable variété de merveilles que de cet insatiable besoin de plaisirs. •
Le palais du prince Razumowski était resplendissant de lumières : une foule nombreuse d'invités en assiégeait les issues. L'empereur Alexandre l'avait emprunté à son ambassadeur pour y donner une fête aux souverains, et célébrer l'anniversaire de la naissance de sa sœur bien-aimée, Catherine d'Oldembourg. Le plus vif intérêt s'attachait à cette charmante princesse. Dans toutes les réunions, aux promenades, le prince royal de Wurtemberg était constamment à ses côtés. On ne pouvait voir ces deux jeunes gens se chercher, se trouver parmi cette foule dorée, puis s'isoler dans cette atmosphère embaumée de plaisirs, sans se rappeler les pages si vraies qui servent d'introduction à la nouvelle de M""® de Genlis, Mademoiselle de Clermont.
L'amour devait bien une compensation à cette blanche colombe, si gracieuse, si ingénieusement coquette, pour l'indemniser du négatif épisode de son premier mariage. En 1809, il avait été question d'une alliance entre la France et la Russie, alliance qui eût consolidé la paix. La jeune sœur du czar devait en être le gage. Napoléon, qui à cette époque pouvait à bon droit compter sur l'amitié d'Alexandre, fit faire des avances diplomatiques. Le monarque russe donna son consentement sans peine (i); mais tout à coup surgit
(i) La Garde exagère : il y eut un désir exprimé par Napoléon et, en effet, des ouvertures furent faites éventuellement à Erfurth. Le
un obstacle auquel on n'avait pas songé. C'était la répugnance invincible de l'impératrice- mère pour Napoléon, antipathie qu'aurait dû vaincre la conduite magnanime de ce dernier envers son fils. Dès qu'Alexandre voulut pressentir l'opinion de sa mère sur ce mariage, en lui laissant entrevoir qu'il aurait sa propre approbation, elle lui répondit qu'il était désormais impossible; que, depuis deux jours, sa parole était engagée au grand-duc d'Oldemboilrg, auquel la main de Catherine était promise. Alexandre était le phis soumis, le plus respectueux des fils. Il n'objecta rien : les négociations furent rompues, l'alliance de Napoléon avec une archiduchesse autrichienne fut conclue ; l'île d'Elbe eut un souverain en perspective.
Sacrifiée à un sentiment de répulsion politique, Catherine devint duchesse d'Oldembourg, et alla tenir à Twer, jolie ville entre Moscou et Pétersbourg, sa petite cour, qui eût pu rappeler celles de Ferrare et de Florence aux temps les plus brillants de leur gloire artistique. Mais les arts ne sont pas tout pour le bonheur d'une femme. Unie à un homme qu'elle ne pouvait aimer, la grande-duchesse gémissait ; on la plaignit d'abord puis on s'habitua à ses douleurs. Arrivèrent enfin, comme pour réaliser de plus doux rêves, d'une part la mort du mari, et de l'autre l'amour d'un prince jeune, brave, galant, placé sur les marches d'un trône.
Par une étrange coïncidence, le prince royal de Wurtemberg avait été également contraint de subir un mariage contre son gré. La volonté de Napoléon, toute puissante alors sur l'esprit du roi son père, l'avait uni malgré lui à une princesse de Bavière, alliance politique qui devait éteindre toute dissension entre les deux États. Un invincible éloignement, une froideur constante avaient, dès les premiers jours, régné entre les
veto de l'impératrice douairière devait empêcher d'y donner suite. Plus tard il en fut reparlé, mais l'Empereur d'Autriche avait, lui, répondu aussitôt aux négociations entamées par Talleyrand; on s'engagea avec l'Autriche au moment où la Russie semblait prête à céder. (Voir, sur ces longues hésitations, le premier volume de M. A. Vandal : Napoléon et Alexandre y T. I, chapitre XII.)