‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 64 sur 156 · IDYLLE PRINCIÈRE I · texte numérisé non relu

IDYLLE PRINCIÈRE I

deux époux. Aussi, à la chute de Napoléon, le divorce fut-il prononcé. La princesse Charlotte de Bavière se retira auprès du roi son père. Méconnue par un époux dont elle n'avait pu conquérir l'aftection, jamais elle ne fit entendre un murmure; jamais son angélique douceur et son inaltérable bienveillance ne se démentirent.

Plus tard, la couronne impériale d'Autriche vint s'offrir à elle (i) ; et elle fut appelée à occuper uil des trônes les plus glorieux de l'Europe. Quand son premier époux apprit cette élévation inespérée^d'une femme qu'il avait repoussée, mais dont le noble cœur lui était connu, il s'écria : « Ah ! j'aurai un ami de plus à la cour de Vienne. »

Catherine de Russie et Guillaume de Wurtemberg devinrent donc libres tous les deux. Dès lors, l'amour le plus vif, le mieux partagé, s'empara de ces cœurs qui, froissés par la contrainte, avaient si bien appris à en apprécier le charme. Combien de fois, dans les sombres allées du Prater, sur les bords du fleuve majestueux qui le baigne, ne les ai-je pas vus tous deux, fuyant le tumulte de la cour, se livrer sans contrainte au sentiment qui les animait î Là, oubliant la grandeur et l'éclat, simples comme la nature qui les entourait, ils anticipaient dans le secret d'un entretien intime sur les charmes d'une union que tout semblait présager heureuse: le prince, jeune, bien fait, d'un noble caractère, d'une brillante valeur : la grande-duchesse, si éminemment remarquable par les grâces de son esprit et de sa personne. Parfois aussi un tiers venait interrompre la douceur de cette solitude à deux, sans que sa présence parût cependant importune. Cet ami était un frère, et ce frère était Alexandre, que la gloire et le bonheur semblaient alors combler à l'envi.

La fête donnée par le czar en l'honneur de cette ravissante sœur, fut digne de sa tendresse fraternelle et de la femme qui en était l'objet. Tous les souverains, tous les illustres hôtes du Congrès s'y étaient rendus.

(i) Elle fut, en effet, la quatrième femme de l'empereur Franv^>is.

Auprès d'eux, on voyait les notabilités de la Russie, le comte de Nesselrode, les princes Gagarin, Dolgorouki, Galitzin, le comte Capo d'Istria, le grand chambellan Nariskin, les généraux Kutusow, SouwarofF, le prince Troubetzkoy, les deux princes Volkonski, les princesses SouwarofiF, Bagration, Gagarin, et tant d'autres également remarquables par leur beauté et l'élégance de leurs manières. Je revoyais là toutes ces magnificences moscovites qui m'avaient étonné à Moscou, à Pétersbourg, à Tulczim, chez la comtesse Potocka, où l'année se composait de trois cent soixante-cinq fêtes.

Les salons du prince Razumowski étaient illuminés avec une profusion de lumières qui 'rappelait l'éclat du jour. Un vaste manège avait été converti en une salle de bal. Pour varier les plaisirs, les danseurs du théâtre impérial y avaient organisé une fête moscovite, dont les détails furent rendus avec une minutieuse exactitude. Vers le milieu du bal, ils arrivèrent déguisés en bohémiens, et exécutèrent les danses dont ces descendants des Pharaons embellissent les fêtes des riches et voluptueux boyards. Ces danses, par la grâce des mouvements et le pittoresque des attitudes, sont, au dire de Griffiths le grand voyageur, bien supérieures à celles des bayadères de l'Inde.

Le bal avait commencé par l'inévitable et méthodique polonaise. Mais ce qui eut un caractère tout particulier et gracieusement approprié à la fête, ce fut ladanse russe exécutée par une des dames de l'impératrice Elisabeth, et le général comte OrloflF (i), l'un des aides de camp d'Alexandre. Tout deux étaient vêtus à la russe : le comte portait l'habit des jeunes Moscovites, cafetan dessinant la taille, ceinture de cachemire, chapeau à larges bords, gants ressemblant à ceux des anciens

(i) Alexis Orloff, né en 1786, petit-neveu du célèbre favori de Catherine II, avait de très beaux états de service militaire; il s'était particulièrement distingué pendant la campagne de Russie (il reçut sept blessures à Borodino) et pendant la campagne de France. Il se fit remarquer depuis dans la guerre de Turquie, remplit plusieurs missions diplomatiques et contribua, en 1839, au mariage de l'empereur Alexandre II avec une princesse de Hesse. — Mort après i85o.

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