MAZURKA ET LOTERIE
chevaliers : sa danseuse était habillée comme les femmes de la Moscovie méridionale, dont le costume, par son élégance et sa richesse, peut rivaliser avec tous les costumes nationaux. Sur ces cheveux, lissés en bandeaux et tombant par derrière en longues tresses, elle portait un diadème tout brodé de perles et de pierres précieuses. Cette parure s'harmonisait parfaitement avec le reste du vêtement composé, comme toujours, d'étoffes aux couleurs éclatantes.
Rien n'est plus délicieux que le pas russe. Qu'on se représente une pantomime exprimant les désirs de l'homme, et la réserve timide de la jeune fille qui combat contre son cœur: elle fuit, elle se retourne pour fuir encore. C'est la Galatée de Virgile. Les différentes figures de cette danse, les attitudes diverses, les sentiments qu'elle exprime, tout cela fut rendu par les deux acteurs avec une grâce et une vérité qui enlevèrent d'unanimes applaudissements.
Après le pas russe, on dansa des mazurkas, sorte de quadrille originaire de la Mazovie. Parmi les danses de salon il n'en est pas qui exige plus d'agilité, et dont les mouvements soient plus pittoresques. Enfin pour que rien ne manquât à la magnificence de cette fête, on tira une loterie suivant la mode qui régnait alors à Vienne. Les lots étaient nombreux et fort beaux. Une circonstance, indifférente en apparence, vint lui donner un intérêt inattendu. L'usage voulait que chaque cavalier favorisé par le sort fît hommage à une dame du lot qui lui était échu. Une riche palatine de martre zibeline fut celui du prince de Wurtemberg: il s'eihpressa de l'offrir à celle qui était l'objet de la fête. L'amour l'en récompensa. La belle Catherine portait sur son sein un bouquet, attaché par un nœud de ruban. Aussitôt le détachant de sa robe, elle le remit au prince en échange de l'hommage qu'il venait de lui faire. A cette démonstration, à cet aveu public d'un sentiment qui', depuis quelque temps, n'était plus un secret pour personne, un murmure de bonheur courut dans cette immense réunion.
<f Saluons la future reine de Wurtemberg, me dit le prince Koslowski : reine quand il plaira au Nëmrod couronné de céder sa place. Mais, en vérité, jamais diadème n'aura paré un plus beau front. »
Cet épisode et les conjectures qu'il fit naître ne purent, on le pense bien, qu'ajouter un nouveau charme à cette fête qui déjà en offrait tant d'autres.
Les danses avaient cessé : nous parcourions, le prince et moi, les salles de ce palais qu'on aurait pu croire un temple élevé aux arts, tant étaient nombreux les chefsd'œuvre que le goût éclairé du maître y avait rassemblés. Ici les tableaux des plus grands peintres et de toutes les écoles ; Raphaël à côté de Rubens, Van Dyck près du Corrège : là, une bibliothèque remplie des livres les plus précieux, des manuscrits les plus rares : dans un cabinet, tout ce que l'art antique, tout ce que la ciselure moderne ont créé de plus pur et de plus délicat. Mais la foule se pressait surtout dans la galerie consacrée aux chefs-d'œuvre de la statuaire, parmi lesquels on en admirait plusieurs dus au ciseau de Canova. Cette salle était éclairée par des lampes d'albâtre, dont le reflet faisait ressortir toutes les perfections de ces marbres animés.
Vers deux heures du matin on ouvrit la salle immense du souper, illuminée par des milliers de bougies. Cinquante tables y étaient dressées : d'après ce nombre on peut juger de l'affluence des convives. Au milieu des fleurs, on voyait, servi avec la plus grande profusion, tout ce que l'Italie, l'Allemagne, la France, la Russie peuvent oflrir de raretés à la gastronomie: le sterlet du Volga, les huîtres de Cancale et d'Ostende, les trufl'es du Périgord, les oranges de Sicile. On remarquait un nombre infini d'ananas, tel qu'on n'en servit jamais, et que les serres impériales de Moscou avaient fournis aux hôtes du czar, des fraises apportées d'Angleterre, des raisins de France, qui semblaient avoir été détachés du cep à l'instant. Mais ce qui passe toute croyance, c'est