‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 66 sur 156 · SOUPER FÉERIQUE · texte numérisé non relu

SOUPER FÉERIQUE

qu'à chacune de ces cinquante tables figuraient des assiettes chargées de cerises, venues de Pétersbourg par un froid de décembre, et coûtant un rouble d'argent blanc la pièce. En vérité, j'ai peine à en croire mes propres souvenirs, quand je me reporte à cette splendide prodigalité.

Cette fête, qui prenait préséance parmi les quotidiennes magnificences du Congrès, se prolongea jusqu'au jour. Alors un déjeuner fut servi ; après le déjeuner, le bal recommença, et, si ce n'eût été l'indispensable besoin du repos, on n'eût quitté qu'à regret ce beau palais où s'étaient réunies tant de beautés, tant de célébrités enlacées par tant de joies.

Un quart de siècle a passé sur cette réunion si animée, si éclatante. Depuis lors, la femme charmante pour qui elle fiit donnée a été couronnée reine de Wurtemberg. Mais, hélas ! la mort est venue trop tôt rompre ces liens de fleurs, et frapper impitoyablement cette princesse si bonne, si accomplie sur le trône qu'elle embellissait. Le prince Koslowski, qui avait été à Vienne, ainsi que moi, témoin et admirateur de son amour et de sa grâce, envoyé plus tard comme ambassadeur auprès d'elle, la vit mourir de cette même mort qui enleva l'empereur son frère. Et naguère, le fils de Marie-Louise d'Autriche et du comte de Neipperg (i), épousait la fille de cette Catherine de Russie que Napoléon avait demandée pour épouse. Qu'il est vrai de dire, avec l'immortel poète anglais : c< Il arrive ici-bas, comme dans le ciel, des choses devant lesquelles la philosophie humaine doit s'abaisser ! »

Pour moi, quand mes souvenirs me reportent vers cette époque de bonheur et d'insouciance du Congrès de Vienne, je me représente toujours la sensible Catherine, non pas au milieu de ces fêtes, mais errant sous les sombres bosquets du Prater, où je l'ai vue si souvent fière de son amour pour le prince royal de Wurtemberg et de sa tendresse pour son frère,

(i) Titré prince de Monte Nuovo.

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