‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 67 sur 156 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Dernier rendez-vous d'amour du prince de Ligne. — Retour sur le passé. — Z*** ou les suites du jeu, — Le jeu en Russie et en Pologne.

— Le trompeur trompé. — Bal masqué de la redoute. — Le prince de Ligne et un domino. — Tableaux en action. — Le pacha de Surêiie.

— Rencontre de deux dames masquées. — Souvenir du prince de Talleyrand.

Après une soirée passée au théâtre de la Porte de Carinthie, je revenais chez moi par les remparts, certain de ne rencontrer personne ; car ce soir là, par extraordinaire, malgré Taffluence des étrangers et la multitude des fêtes, tout était calme à Vienne bien avant minuit. Le temps était magnifique. Dans l'enfoncement d'un bastion qui projette sur les fossés, j'aperçois une longue figure qu'enveloppait un manteau blanc, et qu'on aurait aisément prise pour le spectre d'Hamlet. La curiosité me gagne : je m'approche. Quelle est ma surprise I je reconnais le prince de Ligne.

ce Eh ! mon Dieu, mon prince, lui dis-je, que faitesvous donc à cette heure indue et paf ce froid piquant?

— En amour, voyez-vous, il n'y a que le commencement qui soit charmant. Aussi, je trouve toujours du plaisir à recommencer. Mais, à votre âge, je faisais attendre ; au mien, on me fait attendre, et qui est pis, on ne vient pas.

— Vous êtes à un rendez-vous, mon prince?

— Oui ; mais, vous le voyez, j'y suis seul. Cependant on. pardonne bien à un bossu l'exubérance de son dos, pourquoi n'excuserait-on pas celle de mon âge?

— Ah ! s'il est vrai que nul bonheur ne peut exister chez les femmes que par le reflet de la gloire d*un autre, quelle est celle qui ne serait fière de vous devoir la sienne?

LE RENDEZ-VOUS d'uN OCTOGÉNAIRE 2o5

— Non, non : tout fuit dans le vieil âge,

Tout fuit jusqu'à l'illusion :

Âh! la nature aurait été plus sage De la garder pour l'arrière-saison.

— Mon prince, je ne vous dérangerai pas davantage.

— Et moi, répondit-il, je n'attendrai pas plus longtemps : donnez-moi votre bras, et venez me reconduire. »

Nous prîmes doucement le chemin de sa maison. Pendant le trajet, sa conversation se ressentit de ce léger échec de son amour-propre : ses paroles avaient une teinte de mélancolie que je ne lui avais pas encore connue.

« Je serais tenté de croire, me disait-il, que dans la vie la réflexion n'arrive que comme un dernier malheur. Jusqu'à présent, je n'ai pas été de ceux qui pensent que vieillir est déjà un mérite. A l'aurore de la vie, le rêve de l'amour balances ses illusions sur notre printemps. On porte à ses lèvres la coupe du plaisir, on croit à son éternelle durée; mais l'âge arrive, le temps s'envole et nous blesse en fuyant ; dès lors, tout se désenchante et se flétrit. C'est une idée à laquelle il faut m'habituer.

— Mais, mon prince, vous attachez trop d'importance à une contrariété ; il faut la mettre sur le compte des exigences de la société.

— Non, non ; je ne me fais pas illusion : toutm'avertit des années qui s'accumulent derrière moi. On ne me croit plus bon à rien; autrefois, à Versailles, on me consultait surtout, sur les bals, les spectacles, les fêtes; maintenant, on se passe de mon avis. Mon temps est passé ; mon monde est mort. Vous me direz que nul n'esi prophète... je n'achève pas. Ce qui nuit à mes prophéties, c'est l'âge du prophète. Une troupe de jeunes comédiens apparaît sur la scène pour m'en chasser ou m'y siffler. Mais enfin , quel est donc aujourd'hui le mérite de la jeunesse pour que le monde lui prodigue ainsi toutes ses faveurs î Jamais, jusqu'à ce moment, l'envie n'avait approché de mon cœur. »

Alors, il revint sur son existence, pressé par ce sentiment de plaisir mélancolique que nous trouvons à retourner vers notre passé, lors même qu'il est entouré d'épines.

i< J'ai été passionné pour l'art de la guerre, ajouta-t-il, et je puis dire que, depuis le jour que j'entrai dans le régiment des dragons de Ligne, j'ai gagné tous mes grades à la pointe de mon épée. J'ai fait de cette science l'occupation de toute ma vie. Mes travaux m'ont valu quelques nobles amitiés. Soldat ou général, j'ai fait mon devoir.

— L'histoire, mon prince, n'oubliera ni la prise de Belgrade, ni la bataille de Maxen et la part glorieuse que vous y avez prise, ni votre brillante réception à Versailles, quand Marie-Thérèse vous y envoya pour en porter la nouvelle.

— Oh ! oui, voilà des souvenirs qu'on ne peut m'enlever, et dans lesquels je veux vivre exclusivement. Quand le corps menace ruine, la mémoire seule soutient l'édifice et vient vous avertir que vous existez encore. Jusqu'au dernier moment, je serai fier, comme compensation aux vicissitudes de ma vie, d'avoir été en relation intime avec des hommes sur qui les yeUx du monde ont été longtemps fixés. Je l'avoue, j'ai toujours aimé la gloire; l'indifférence pour elle ne peut être que jouée. Eh bien! tous les jours je reconnais le vide de ce qu'on est convenu d'appeler la célébrité. »

Enfin, il se mit à parler des doux moments qu'il avait dus à l'amour.

« Et moi aussi, j'ai passé par cette époque délicieuse de la vie où la jeunesse s'enivre de toutes sortes de promesses flatteuses que l'âge mûr tient si rarement, et sur lesquelles vient souffler la vieillesse. Les jours ont alors la rapidité des instants, et les instants la vajeur des siècles : heureux celui qui sait les mettre à profit ! La vie est une coupe d'eau limpide qui se trouble à mesure qu'on la boit ; les premières gouttes sont d'a^lbroisie, mais la lie est au fond du vase; plus Tiexistence est agitée, plus à la fin s'augmente l'amertume du breu-

t^HtLOSOPHIE ET MELANCOLIE ^O^

vage. Après tout^ qu'y perd-on? L'homme arrive à la tombe comme le distrait à la porte de sa maison.... Me voici à la porte de la mienne. Bonsoir, mon enfant. Vous qui commencez votre carrière, emplo37ez encore mieux vos instants ; les plus tristes nous sont comptés par le sort comme les plus heureux, et n'oubliez pas ce qu'a dit votre Delille :

« Nos plus beaux jours s'envolent les premiers. »

Et je quittai cet excellent prince, cet homme extraordinaire, qui n'avait peut-être d'autre faiblesse que de ne pas assujettir ses goûts à son âge, et de vouloir lutter contre le temps, cet athlète invisible que nul n'a encore vaincu. Hélas ! il croyait à la fable d'Anacréon, dont les amours couronnaient de roses les cheveux blanchis par quatre-vingts hivers.

Ce rendez-vous d'amour du prince de Ligne devait être le dernier. Quand il parlait ainsi de la tombe, où l'homme arrive sans y songer, il était bien loin de croire qu'il eût déjà un pied dans la sienne. Depuis lors, j'ai souvent réfléchi à cette tristesse dont toutes ses paroles portaient alors l'eTpreinte. J'ai cru y voir une sorte d'avertissement prophétique ; mais le prince de Ligne ne s'était jamais arrêté à l'idée de la mort. Non pas qu'il en eût peur : à aucun âge la peur n'approcha de lui. Seulement, si parfois il parlait de la vieillesse avec une sorte de mélancolie , c'est qu'il appréhendait de ne pas plaire au monde nouveau qui l'entourait, comme il avait plu autrefois aux amis de sa jeunesse.

Je continuai donc, solitairement et tout pensif, ma promenade nocturne, répétant ces vers que le prince avait si à propos improvisés, et je me trouvai à la porte de l'hôtel de V Empereur romain comme le comte Z*** y rentrait. Pour dissiper un peu les idées sombres que la tristesse du prince avait reflétées sur moi, j'acceptai l'ofire que me fit le comte de venir prendre un verre de punch avec lui, et je le suivis dans son appartement.

Z*** (i), fils d'un ministre favori de Catherine II, avait récemment perdu son père qui lui avait laissé une fortune considérable, évaluée à plus de trente mille paysans. Je l'avais beaucoup vu à Pétersbourg, où sa naissance, une grande douceur de caractère, et ses connaissances étendues, bien au-dessus de son âge, le faisaient rechercher dans les cercles les plus distingués. Nommé depuis peu gentilhomme de la chambre, il se proposait de perfectionner son éducation par des voyages ; il les commençait à Vienne. C'était débuter par une préface bien intéressante dans le livre du monde, qu'il voulait, prétendait-il, lire page à page.

« Je viens, me dit-il, de passer la soirée chez le prince Razumowski, mon parent. Son palais est encore encombré de meubles, de draperies, de fleurs, reste de son éblouissante fête. En vérité, les ruines d'un bal sont aussi instructives à contempler que les ruines des monuments et des empires, w

Je lui parlai, à mon tour, de la rencontre que je venais de faire ; et, le punch dissipant peu à peu ma mélancolie, nous nous mîmes, dans notre égoïsme de Jeunes gens, à railler quelque peu les vieillards qui ont la prétention de marier les glaces de l'âge et les feux de l'amour. Je lui racontai cette aventure du comte de Maurepas, qui avait tant égayé Versailles à l'époque de son dernier ministère.

Ainsi que le prince de Ligne, M. de Maurepas, à quatre-vingts ans, avait conservé ces habitudes de galanterie qui ne devraient être que le partage de la jeunesse (2). La belle et spirituelle marquise de*** était l'objet de ses tendresses octogénaires ; importunée d'une assiduité sans issue possible , elle résolut d'y mettre un terme. Le vieux soupirant était un jour auprès d'elle dans son boudoir, et recommençait la

(i) Il doit s'agir du fils de Zawadouski, qui fut favori en 1776 et

(2) De la part de Maurepas, on le sait, les attaques n'étaient jamais bien dangereuses. Lui qui chansonna tant les autres fut aussi chansonné pour son peu... d'éloquence en amour.

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