UNE HISTOIRE DE JEU
lamentable histoire de ses malheurs, causes par la rigueur de celle qu'il adorait. La marquise paraît touchée ; l'amant devient plus pressant ; enfin arrive le moment qui doit couronner son ardeur. « Vous le voulez donc? lui dit la marquise de***. Eh bien! au moins allez fermer cette porte au verrou. » Le comte se leva, alla fermer la porte, non pas en dedans, mais en dehors, et s'esquiva à petit bruit, sans prendre autrement congé de sa maligne maîtresse.
Tous deux nous applaudîmes beaucoup à ce dénouement.
J'attendais, le lendemain, l'envoi de deux chevaux hongrois qu'on m'avait assuré être les meilleurs trotteurs de Vienne. Désirant les essayer, je demandai à Z*** s'il pouvait venir, le lendemain matin, au Prater avec moi. Il me le promit. Tout en Jasant de chevaux trotteurs, dont aucuns en Europe, je pense, n'égalent ceux qu'on attelle aux traîneaux de Moscou pour les courses d'hiver sur la Moskov^a, le comte se mit au lit, se trouvant bien fatigué des mazurkas que, la veille, il avait dû apprendre à quelques dames allemandes, qui substituaient avec assez de difficulté à la roideur du menuet germanique l'élasticité gracieuse de cette danse polonaise.
« Bonsoir donc, mon cher comte, je vais vous laisser reposer, éteindre les lumières et remettre cette bougie à votre valet de chambre; dormez bien ; mais, demain à midi, soyez prêt. »
Le lendemain, à l'heure fixée, les chevaux que j'attendais, étaient attelés à mon carrick; j'étais à midi à la porte de Z*** ; mais, lorsque je me présentai pour entrer :
« Le comte dort, me dit son domestique.
— Comment, il dort à midi, quand il s'est couché avant minuit ? Oh ! je vais le gronder de sa paresse. »
J'entre aussitôt dans sa chambre. Les rideaux étaient encore fermés.
« Allons, allons, dis-je, paresseux : la voiture vous attend, êtes-vous malade ?
11 s'éveille, se met sur son séant, et, portant la nmain à ses yeux, comme pour essuyer des larmes ;
« Ah! ttion père, s*écria-t-il. Hélas! pourquoi dî-je perdu ttioh père !
— Eh ! mon cher comte, quel cauchemat àvez-voUs donc eu? Qil*a de commun la mémoire de votre père avec les chevaux que nous allons cssâj^er !
— Hélas ! mon ami, ce n'est point utî rêve mais Une affreuse réalité : j'ai perdu deux millions de foubles cette nuit.
— Etes-vous fou, Z*** ; vous voilà dans le lit où je vous ai laissé hier : j'ai éteint les lumières en vous quittant. Etes-vous somnambule, ou dormez- vous encore ?
— Non, mon ami ; mais je me réveille d'un sommeil que j'eusse voulu être mon dernier. S*** et le comte ti*** sont entrés dans cette chambre quand vous en sortiez ; ils ont rallumé les bougies que vous aviez éteintes : nous avons joué toute la nuit, et j'ai perdu deux millions de roubles pour lesquels ils ont mes billets : voyez plutôt. »
Je vais à la fenêtre, je tire les rideaux: la chambre était jonchée de cartes que l'on s'était procurées dans l'hôtel, et la ruine de ce malheureux jeune homme avait été consommée avant qu'il fût grand jour.
« Ah ! ce jeu ne peut être qu'une plaisanterie de leur part, mon cher comte. Rassurez-vous : il n'est pas possible qu'ils persistent dans le dessein de dépouiller ainsi leur ami. Ils sont tous deux les miens ; mais je cesserais de les compter pour tels, s'ils balançaient un moment à anéantir jusqu'au souvenir d'une si honteuse nuit. D
Je le quittai à ces mots pour me rendre chez S***. J'employai tout ce que le raisonnement put me suggérer de plus persuasif, pour l'engager à se désister de ses prétentions. J'exposai les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter pour lui, si un pareil fait venait à être connu de l'empereur Alexandre. Je ne Jui dissi-