SINGULIERS ADVERSAIRES 2 1 I
mulai pas combien il était à craindre que, d'après Tantipathie que ce pritice avait pour le jeu> il ne voulût faire un exemple qui en prévînt à Tavenir les déplorables effets, et qu'il ne le choisit justement^ lui S*''*, pour que cet exemple fût .plus frappant. Mais tout ce que je tentai pour le ramener à la raison et à des sentiments d'équité fut infructueux. Il tournait en dérision ce qu'il appelait mon pathos sentimental, et finit par me proposer de me gagner mon carrick et mes chevaux, pour que j'eusse, ajouta-t-il, à prêcher f)oùr mon propre compte. Je le quittai indigné.
De chez le militaire, je me rendis chez le diplomate, que je trouvai beaucoup plus froid. Il me fit de longues phrases pour me prouver que rien n'était plus loyal, ni plus honorable que de réveiller à minuit un jjeune homme de vingt et un ans pour lui gagner sa fortune en quelques heures .
« Est-ce donc la peine de faire tout ce bruit pour la perte dequelqucsboumashkis(i),ajouta-t-il, quand nous voyons ici tant de réclamants pour des trônes qu'une partie perdue vient de leur enlever ! Ils en appellent aussi, mais pensez-vous qu'on les écoute? Vous avez dû voir un monsieur qui sortait de chez moi comme vous y entriez. Eh bien ! c'est le marquis de Brignole. Celui-là est venu ici réclamer l'indépendance de Gênes. Ambassadeur de cette république expirante, voici la protestation énergique qu'il a adressée au Congrès ; lisez-la. Malgré sa logique, M. de Metternîch l'a éconduit. On donne Gênes au t^iémont, qui la gagne et la garde. Venise disparaît, malgré son antique sagesse. Est-ce l'Adriatique qui l'engloutit ? Non, c'est l'Autriche qui la gagne et la garde. Malte ne demande au Congrès qiie des armes et son rocher ; mais l'Angleterre Ta gagnée, lui dit-on, et la garde. La Prusse gagne la Saxe; la Suède, la Norwège; la Russie, la Pologne. L'Europe est ici autour d'un grand tapis vert: on y joue des États: un coup de dés diplomatiques y rapporte cent mille, un
(i) C'est le nom russe des papiers-monnaies.
million de têtes (i^. Pourquoi n'y gagnerais-je pas quelques chiffons de papier quand le sort me favorise ?
— Mais à votre ami, monsieur le comte !
— Ah ! vous croyez peut-être qu'en fait de trônes même, on regarde à la parenté ? Allez, allez ; Figaro a, depuis longtemps, résolu le problème :
« Ce qui est bon à prendre est bon à garder. »
Pouvait- on répondre à de semblables maximes, autrement que par le mépris ? Je le quittai et je retournai chez Z***, pour lui annoncer le peu de succès de mes tentatives.
« J'en étais certain, me dit-il. Ah ! la morsure d'un serpent est moins cruelle que l'ingratitude d'un ami. Il n'est qu'un moyen avec de tels gens, et je l'emploierai . »
Il avait repris tout son sang-froid ; il s'habilla et sortit pour se rendre chez le grand chambellan Nariskin, dont il dépendait par sa charge de cour, et qu'il voulait, sans doute, prévenir de son désastre et de la justice qu'il comptait se faire rendre. II m'empêcha de le suivre, et j'allai essayer seul mes chevaux, dont j'eusse désiré que la rapidité me fît échapper au souvenir pénible de ces dernières heures.
De pareils épisodes n'étaient pas rares en Russie et en Pologne. La fatale passion du jeu y était poussée à l'extrjême. Elle était venue une frénésie, un délire.
Tous les jours, dans la société, on rencontrait des victimes, qui prouvaient qu'en peu d'heures des fortunes entières pouvaient changer de maîtres.
Je me rappelle qu'après la mort du comte Potocki à Tulczim, ses enfants du premier lit furent mis en possession de son immense fortune. Deux d'entre eux, élevés h l'université de Leipsîck, ne recevaient, du vivant de leur père, que quelques ducats par semaine pour leurs menus plaisirs. Une fois maîtres de cet héritage, ils donnèrent tête baissée, dans tous les excès
(i)Ce mot de têtes fut consacré dans toutes les stipulations d'échanges, de morcellement de territoire ou de démembrement du royaume.
LE PRINCE GALITZIN 2l3
du Jeu. L'aîné perdit eiï trois ans trente millions de florins, en jouant au pharaon contre ses intendants. Bien peu de temps après, son ami, M. de Fontenay, qui ne l'avait pas quitté, dut emprunter cent louis pour le faire enterrer à Aix-la-Chapelle où il mourut.
Quelquefois aussi les chances de ce jeu effréné présentaient les plus étonnantes révolutions: en voici un exemple. Le prince Galitzin, un des plus riches seigneurs de la Russie, était engagé dans une partie où il perdait. Terres, domaines, paysans, rentes, palais, meubles, bijoux, tout était englouti. Il ne lui restait plus que sa voiture qui l'attendait à la porte: il la joue; en quelques coups la voiture est perdue.
Une minute après les chevaux avaient rejoint la voiture.
« Je n'ai pas joué les harnais: les harnais plaqués en argent, arrivés hier de Pétersbourg. » ^
On joue donc les harnais. Mais à ce moment, la chance tourne complètement et devient aussi favorable au prince qu'elle lui avait été fatale. En peu d'heures, il regagne non seulement les chevaux, la voiture, les bijoux, mais encore tout le surplus qu'il avait perdu si rapidement, et cela grâce aux harnais qui semblaient pour lui être attachés au char de la fortune. Comment l'homme n'est-il pas brisé par le choc d'aussi terribles émotions? Galitzin ne fut pas ingrat envers l'instrument de son bonheur. A Moscou, dans son magnifique palais, j'ai vu le bienheureux harnais accroché à l'endroit le plus apparent, et protégé par une glace, comme une précieuse relique, comme un témoignage de la plus étrange vicissitude du jeu.
Pendant mon séjour en Russie, ce même prince Galitzin avait été victime d'une adroite escroquerie dont il ne sut pas se tirer aussi heureusement. Il était grand amateur de diamants et de pierres précieuses, et avait la prétention de s'y connaître. Un jour, dans les salons de jeu du club anglais à Moscou, il avise un Italien au doigt duquel étincelait une bague ornée d'un diamant de la plus belle eau et d'une grosseur rare. Le
prince s'approche du porteur d'un aussi magnifique bijou, et demande la permission de l'examiner.
« Et vous aussi, mon prince, reprend l'Italien, vous y êtes pris : ce qui vous paraît un diamant n'est qu'un strass, il est vrai, de toute beauté.
— Non, jamais strass ne jeta des feux semblables: confiez-le-moi donc pour quelques heures. Je désirerais le montrer au joaillier de l'empereur, et lui prouver à quel degré de perfection l'imitation est parvenue. »
L'Italien ne fait aucune difficulté de confier sa bague au prince. Celui-ci court aussitôt chez le joaillier et lui demande quelle peut être la valeur de ce beau solitaire. Le marchand regarde, pèse, examine, et répond qu'il a rarement vu un diamant aussi parfait.
« Mais c'est un strass », s'écrie le prince tout joyeux.
De nouveau le joaillier examine, retourne la pierre en tous sens, la pèse encore et affirme que c'est bien un diamant, un diamant de toute beauté qui, dans le commerce, se vendrait au moins cent mille roubles ; et que, quant à lui, si l'on voulait s'en défaire, il le paierait de suite quatre-vingt mille. Galitzin se fait réitérer plusieurs fois l'assurance qui vient de lui être donnée et retourne au salon du jeu. L'Italien, tranquillement assis devant un tapis vert, faisait une partie de piquet. Le prince lui remet sa bague et le prie de la lui vendre : notre joueur répond qu'il n'a nullement besoin d'argent, et que, dans tous les cas, sa bague n'a aucune valeur. Galitzin insiste : l'Italien refuse. Il ne tient, dit-il, à ce bijou que par souvenir, il l'a reçu de sa mère, il a proir^is de ne jamais s'en séparer. Alléché par l'espoir d'un grand bénéfice, le prince lui offre dix mille roubles, enfin trente mille. L'Italien est inexorable, tout en répétant que la pierre de sa bague n'est qu'un strass. Piqué au jeu, le Russe insiste de plus belle et va jusqu'à offrir cinquante mille rouble à l'obstiné propriétaire.
« Vous l'exigez, mon prince, lui dit enfin celui-ci ; et vous tous, messieurs, en s'adressant aux joueurs, vous m'êtes témoins que c'est le prince qui me force de lui