‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 70 sur 156 · LA BAGUE DK STRASS · texte numérisé non relu

LA BAGUE DK STRASS

vendre pour cinquante n;ille roubles une bagup de strass. »

— Donnez, donnez, dit Galitzin impatient, je sais à quoi nVen tenir, »

L'Italien retire la bague de son doigt et la remet au prince qui, tout enchanté de son marché, lui donne en échange un bon de cinquante mille roubles sur son intendant. Une heure après, la somme était comptée.

I^e lendemain matijj., Galitzin se rend de nouveau chez le joaillier de Tempereur et lui annonce qu'il vient lui vendre le diamant de la veille.

« Mais cette pierre n'est au'uq 3trass, répond le marchand; un fort beau, ma foi ! C'est étonnant comme il ressemble au solitaire que vous m'avez montré hier : même forme, même taille. Un autre que vquSj mon prince, y eût été trompé. »

Galitzin, consterné, reconnaît bientôt lui-iriême la terrible vérité : il avait été dupe d'un adroit fripon. Au n^omeq^ du marché, l'Italien, par un Xom habile de prestidigitation, avait substitué au diamant véritable upe pierre faysse qui l'imitait à s'y méprendre. Un le chercha dans toute la ville de Moscou ; majs onapprit bientôt qu'il avait pris la fuite quelques heures après avoir touché le bon de cinquante mille roubles. Quant au prince, outre le chagrin d'avoir perdu une somme aussi forte, il eut encore celui de n'être plaint de personne : il avait voulu tromper un trompeijp.

L'aventure de Z*** fit grand brpit à Vienne : l'énormité de la somme perdue, le lieu, le temps, tout avait l'apparence d'un raffinement de combinaisons qu'on ne pouvait concilier avec l'âge des joueurs, puisque le plus vieux n'avait que vingt-trois ans. La suite ne confirma que trop ce que j'avais prédit à S***. Alexandre avait l'aversion la plus prononcée pour le jeu et les joueurs ; dès ce moment, il lui retira toutes ses bontés; et huit mois après, à Parjs, dans le cabinet même de l'empereur, à l'Elysée-Bowrbon, S*** me disait qu'il donnerait volontiers la moitié de sa fortune pour que cette

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aifaire ne fût jamais arrivée, ou pour m'avoir écouté quand je lui conseillais de Tassoupir.

Z*** et le comte B***. se battirent à Tépée : Z*** blessa son adversaire, et on transigea pour une somme modique. Mais Tempereur Alexandre en conserva toujours le plus vif ressentiment. Quelques années après,, le jeune comte, sachant bien qu'en Russie il ne suffit pas d'être quelqu'un^ mais qu'il faut encore être quelque chose, écrivit à l'empereur pour lui demander d'être attaché à la légation de Florence; mais Alexandre lui fit répondre par un refus dans les termes suivants :

« En faveur des services rendus à notre auguste mère par le comte B***, votre père, j'excuse l'inconvenante présomption de votre demande. »

Sous la pénible impression de la scène du matin, j'avais passé une journée de réflexion et de tristesse. La ruine si rapide de Z***^ le sang-froid de ses deux adversaires, les suites inévitables d'un pareil éclat, ne me disposaient nullement à prendre part aux joies quotidiennes du Congrès. L'arrivée d'Ypsilanti mit un terme à ces sérieuses pensées : il venait me proposer de l'accompagner au bal masqué que la cour donnait dans la petite salle des redoutes et qui devait être précédé de quelques tableaux en action. Je m'en défendis : il insista vivement et finit par m'entraîner.

Cette redoute ne différa que peu de toutes les précédentes : à cette époque, il y en avait une environ chaque semaine. Après quelques tours dans ces salons magnifiques qui, comme de coutume, présentaient le tableau le plus complet et le plus animé du luxe et de la joie, nous nous rendîmes dans la salle où s'exécutaient les tableaux en action. Au premier rang étaient déjà assis les souverains, les empereurs, les reines ; derrière se pressaient toutes les illustrations politiques du Congrès. Quelques instants après, la toile se leva.

Le premier tableau représenté fut la Conversation espagnole^ et le second la famille de Darius aux pieds d'Alexandre, d'après la belle composition de Lebrun.

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