‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 71 sur 156 · TABLEAUX VIVANTS · texte numérisé non relu

TABLEAUX VIVANTS

Le comte de Schœnfeldt représentait Alexandre, et la charmante Sophie Zichy, Statira. Dans les traits, dans la démarche de Tun respirait cette fierté douce du vainqueur, tempérée par la bienveillance et la modestie d'un héros ; la comtesse, plus belle encore que dans le tableau de Lebrun, exprimait à ja fois l'admiration et la douleur. Les plus jeunes et les plus charmantes personnes de la cour représentaient les filles de Darius et les femmes de la suite de Statira. L'expression héroïque et touchante des principaux personnages, cette profusion de figures délicieuses, la vérité des poses, l'heureuse disposition des lumières, tout donnait à ce tableau un ensemble à la fois héroïque et voluptueux. Des applaudissements unanimes éclatèrent dans la salle.

On représenta ensuite \e Pacha de Surêne, spirituelle comédie de M. Etienne. Les principaux rôles étaient remplis par les comtesses Sophie Zichy et Marassi, les princesses Marie de Metternich et Thérèse Esterhazy, le comte de Walstein, le prince Antoine Radzivill et quelques autres personnes des plus distinguées de la cour; cette jolie pièce, jouée avec l'habileté de comédiens consommés, fut vivement applaudie.

La foule se porta ensuite dans la salle de danse. Une des premières personnes que je vis en y entrant fut le prince de Ligne. L'expression du bonheur brillait sur sa figure. Sa démarche avait retrouvé toute sa vivacité gracieuse. Ce n'était plus le même homme qu'à notre entrevue nocturne de la veille. Sous son bras était une femme en domino bleu : à sa taille, au son de sa voix, à l'ensemble de ses manières, on comprenait sans peine quels avaient dû être sur le rempart le désappointement et le regret du prince.

Je passai doucement près de lui :

« Il paraît, lui dis-je, que vous avez manqué de patience hier au soir.

— Vous avez raison : il faut savoir attendre. C'est le grand art de la vie. »

Je m'éloignai : mais j'avais cru reconnaître dans la femme qui l'accompagnait M""' A,.. P**% cette jeune et

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charmante Grecque dont la haute société de Vienne s'occupait tant alors. Un amour malheureux, dont le prince de C*** était le héros, avait intéressé à son sort la belle et sensible moitié des notabilités autrichiennes; son extrême beauté lui avait aisément fait un parti parmi Tautre moitié des notabilités européennes. Son roman, qu'on se contait à l'oreille, était simple et attachant. Séduite à un âge bien tendre, elle était aussitôt devenue mère. Bientôt son existence et son cœur avaient été brisés par l'abandon. Les consolateurs s'étaient présentés en foule ; mais sans doute l'expérience lui avait appris qu'une première chute ne trouve d'indulgence qu'autant qu'elle ne se renouvelle pas. Il lui fallait cependant un protecteur: elle choisit judicieusement le prince de Ligne, dont Tàge pouvait faire taire la médisance. Tout se borna, disait-on, à un commerce de lettres : celles de la jeune Grecque telles que les femmes de tous les pays et de toutes les conditions savent les écrire, et celles de l'illustre vieillard comme personne n'en écrivait plus alors. Ces dernières présentent le mélange charmant d'un sentiment plus vif peut-être que l'amitié, tempéré par la raison d'une affection paternelle.

Les quadrilles s'organisèrent promptement, contrairement à ce qui se passait dans les bals d'apparat, où l'on ne dansait guère que la polonaise. Quelques instants après, j'aperçus de nouveau le prince de Ligne : il était seul. Je m'approchai de lui.

a Voyez, me dit-il, cette gentille bayadère qui figure près de nous dans ce quadrille. Ne croiriez-vous pas que c'est une des plus agaçantes jeunes filles de la redoute? Eh bien ! à son troisième mot, je l'ai devinée: c'est le jeune Alfred, frère du comte de Voyna.

— Comment, mon prince, un jeune homme?

— Eh oui, un garçon en fille. Qu'y aurait-il de surprenant à cela? N'ai-je pas vu votre célèbre danseur Duport s'échappant de l'académie dansante de Paris sous les habits de femme, arriver à Vienne, descendre de sa voiture de poste chez la princesse Jean de Lich-

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