LES DEUX DOMINOS
tenstein, y danser toute la soirée, toujours en femme, à la grande merveille de ce cercle d'admirateurs qui, le lendemain, fut l'applaudir au théâtre de la cour, où il dansait encore en femme dans son ballet d'Achille à Scyros ! Allez, allez, mon enfant, il y a eu des travestissements autre part qu'à la redoute ; et puisque vous voulez bien recueillir les bluettes poétiques échappées à mon printemps comme à mon automne, je vous ferai connaître demain un des péchés de ma jeunesse. C'est une bagatelle intitulée: le Roman d'une nuit. L'âge que j'avais alors peut seul me servir d'excuse. »
Il me parla ensuite du monde, de ce monde qu'il avait amèrement cjualifié d'ingrat.
« Je me féliciterai toujours, me dit-il, d'avoir assisté \ à cette scène unique du Congrès. Dans cette foule diverse, je regarde chaque individu comme une page du grand livre de la société. Croyez-moi bien : l'homme n'est pas aussi méchant qu'on nous le peint. Malheur aux moralistes misanthropes qui ne veulent en voir que le mauvais côté ! Ce sont des peintres qui n'étudient la nature que pendant la nuit. »
Au milieu de cette foule bruyante où l'on se cherchait sans se voir, où l'on se heurtait sans se reconnaître, deux dames en domino s'approchèrent de moi et m'entraînèrent loin du prince. L'une d'elles me prit par la main.
a Pourquoi donc, me dit-elle, nous avoir quittées si brusquement? »
Cette voix, qu'on ne prenait pas la peine de déguiser, m'était entièrement inconnue.
« Quand on adresse des vers aux dames, poursuivit mon interlocutrice, il ne faut pas leur faire faire trois cents lieues pour en remercier l'auteur.
— Aîais, beau manque. Vienne est à trois cents lieues de Paris, de Pétersbourg et de Naples, où parfois j'ai malheureusement adressé quelques vers aux dames. Expliquez-vous donc plus clairement, sans quoi je serai longtemps à voyager après mon héroïne inconnue.
— Eh bien ! supposons que ce soit à Pétersbourg, et que Lafont les ait mis en musique.
— Alors je ne serais pas assez vain pour que mon amour-propre s'élevât jusqu'à la source des remerciements.
— Pourquoi pas, si les louanges ont fait plaisir?
— Oui, ajouta l'autre dame, qui n'avait pas encore parlé ; si la preuve du plaisir est le remerciement qu'on en fait. »
On a dit avec raison que souvent toute une vie s'accomplissait dans un instant. J'avais reconnu tout de suite cette voix que j'avais entendue une seule fois. Ce rêve si brillant et si bizarre, je le voyais donc encore se reproduire avec toute son illusion ! Je ne savais que répondre à ces questions qui m'étaient adressées : la liberté même de paroles que le masque autorise semblait ajouter à ma confusion. Je n'eusse pu que murmurer avec Moncrif :
Ces mots sortis d'une bouche divine Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras.
C'est trop oser, si mon cœur le devine, C'est être ingrat, s'il ne devine pas.
« Quoi ! vous ne répondez rien? me dit la même voix.
— L'oiseau timide, beau masque, peut bien chanter au lever du soleil ; l'aigle seul en ose regarder fixement les rayons. »
Je cherchai alors à attirer ces deux dames hors de la foule, pour avoir plus de liberté dans un entretien d'où le sort de ma vie allait sans doute dépendre ; mais le grand chambellan Nariskin s'approcha de nous, reconnut mes interlocutrices, prit leur bras et les entraîna loin de moi. Je n'eus plus de doute alors : j'avais revu l'ange d'un songe, dont le réveil n'aura plus lieu maintenant que dans le ciel.
J'étais resté à ma place comme étourdi de cette apparition. Je voulus me précipiter sur les pas de ces deux dominos ; je me mis -à parcourir la salle comme un insensé. Mon regard était fixe et ne voyait plus. Cette musique, tour à tour bruyante ou tendre, je ne Técou-