‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 73 sur 156 · UN COMPLOT FEMININ · texte numérisé non relu

UN COMPLOT FEMININ

taîs que comme un vain son ; le son que je cherchais, c'était celui des paroles magiques qui m'avaient si proYondément remué le cœur. Mais je fis de vains eflbrts pour retrouver ces dames et renouer la conversation. La foule nous avait séparés à jamais.

Dans une des salles écartées, je trouvai le prince Cariati en conférence très animée avec une dame déguisée en bohémienne qui aussitôt se jSt connaître. C'était la comtesse Zamoïska, notre voisine au Jaegerzeil.

« Je veux vous enrôler dans un complot, me dit-elle : il s'agit' d'une malice assez compliquée, suite d'une intrigue née à ce bal, et qui se prolonge depuis quelques semaines. Le sujet que j'ai l'intention de tourmenter un peu en vaut bien la peine. Tout sera bientôt prêt avec lui. Il faut de notre côté disposer notre plan d'attaque : je compte sur vous. »

Une malice à faire, une intrigue à connaître, une conspiration sous les ordres d'une jolie femme, il n'en faut pas tant pour attirer des complices : je m'enrôlai donc. La comtesse nous quitta en riant.

Fatigué du bourdonnement des conversations, du bruit de Ifit musique, de la monotonie enivrante de la valse, j'aperçus mon ami, M. Achille Rouen, qui se reposait seul sur un banc et paraissait assez ennuyé du bal. Je lui demandai s'il n'avait pas vu les deux dominos que je désirais si impatiemment retrouver.

« Si ce sont ceux, me dit-il , qu'accompagnait le grand chambellan Nariskin (je les reconnus à la description qu'il m'en fit>, ils ont quitté le bal depuis un quart d'heure. »

Dès lors, tout l'enchantement de la soirée sembla s'être évanoui pour moi. Dans notre entretien sur le Congrès et les nouvelles du jour, le nom de M. de Talleyrand vint naturellement se placer. C'était un de ceux qu'on prononçait le plus souvent alors dans les hautes et difficiles questions politiques du moment. Achille Rouen, qui le voyait tous les jours, lui était sincèrement attaché.

« Il est impossible, me disait-il, de connaître à fond M. de Talleyrand sans l'aimer. Tous ceux qui l'ont approché le jugent sans doute comme moi. C'est un mélange indéfinissable de simplicité et d'élévation, de grâce et de raison, de critique et d'urbanité. Près de lui on apprend, sans s'en douter, l'histoire et la politique de tous les temps, et mille anecdotes sur toutes les cours ; avec lui on parcourt une galerie aussi variée, aussi instructive en événements qu'en portraits.

— Et cependant, mon cher Achille, combien ne l'at-on pas déchiré ! Faut-il donc que la médiocrité fasse payer si cher ses succès au talent? Ceux-là, en vérité, sont heureux dont le mérite modeste n'éveille pas l'envie.

— L'histoire dira autant de bien de M. de Talleyrand que ses contemporains en ont dit de rîial. Lorsque, dans une longue et difficile carrière, un homme d'Etat a conservé un grand nombre d'amis fidèles, et qu'il ne compte que peu d'ennemis, il faut bien lui reconnaître une conduite sage et modérée, un caractère honorable, une profonde habileté. Mais, chez le prince, le cœur vaut encore mieux que le mérite. Il y a peu de temps, M. de R*** vint lui emprunter vingt mille francs : M. de Talleyrand les lui prêta; un mois après, on apprit que, par suite d'affaires fâcheuses, M. de R*** s'était brûlé la cervelle.

« Que je suis heureux de ne pas l'avoir refusé ! dit aussitôt le prince.

Un tel mot peint l'homme.

a: Mais à propos, quelle est donc cette circonstance qu'il a rappelée dernièrement chez lui, et qui, nous dit-ir, eût pu influer sur toute votre destinée?

— Ce souvenir, mon cher Achille, ne se présente jamais à ma pensée sans que j'éprouve le regret d'avoir laissé échapper une de ces occasions rares qui s'offrent parfois dans la jeunesse. Tout dépend d'un moment pour se créer une carrière, se faire un ami ou même une amie. C'est ce dieu de l'à-propos qu'il faut savoir saisir quand il se présente ; nos fegrets ne l'attendrissent plus quand on a négligé le caprice de sa faveur.

CHEZ oUVRAftD AU RAINGY 223

« Depuis deux mois j'habitais le Raincy. M. Ouvrard (i), alors à Tapogée de sa fortune, m'avait permis de disposer d'un appartement dans le pavillon de la pompe à feu. J'avais dix-sept ans ; vous connaissez les circonstances qui m'avaient mis en rapport, à un âge si tendre, avec toute la nouvelle France d'alors.

« M. Daneucourt donnait dans la chaumière russe du parc, à la suite d'une chasse, un dîner d'apparat où l'on devait célébrer sa nomination de capitaine général des chasses. Les convives étaient MM. de Talleyrand, de Montrond (2), Ouvrard, l'amiral Bruix, les généraux Lannes et Berthier, sans autre femme que M""* Grant, qui depuis épousa le prince de Talleyrand. Malgré tant d'éléments d'intérêt et une telle réunion de gens d'esprit, la conversation languissait ; afin de la ranimer, Ouvrard me demanda comment j'avais fait, la veille, pour retourner à Paris : mon cheval s'était blessé à la chasse, et, par une coïncidence bizarre, il n'était resté dans l'écurie aucun autre cheval, ni de selle, ni de trait.

« Par un moyen assez simplej lui répondis-je, et que vous allez connaître. Quand je descendis de la pompe aux écuries, hors mon cheval à moitié fourbu, je n'en trouvai pas un seul dont je puisse disposer. Cependant, je devais être à trois heures à Paris : M""® Récamier, ce guide de mon enfance, cette providence de ma jeunesse, devait s'y trouver, et j'étais impatient de lui montrer un enfant fait homme par un baptême de joies, de chasses, de 'plaisirs, par le contact enfin d'hommes qui ont tant grandi depuis. Quand on ne peut se faire traîner ni porter^ il est assez naturel de marcher : je pris donc le parti de m'en aller à pied.

La chaleur était accablante ; tant bien que mal, je me trouvai vers midi, au milieu de la plaine, entre Bondy et Pantin. Harassé de fatigue et tourmenté par un appétit que la route n'avait pas peu aiguisé, je

(1) Le célèbre spe'culateur.

(2) Le comte de Montrond, inséparable de Talleyrand, avait épousé la duchesse de Fleury, Aimée de Coigny, la Jeune captive de Chénier.

m'arrêtai dans un moulin voisin de la grande route et m'y fis servir à déjeuner. Ce premier besoin satisfait, je songeai au second, et je demandai au meunier s'il ne pouvait pas me procurer un cheval.

« — J'ai le mien, me répondit-il ; pour un écu de six livres il est à votre service. Il vous portera commodément, et demain, en allant à Paris, je le reprendrai chez vous.

On amène le coursier : il était de la taille d'un âne, servait au même usage, et n'avait pour tout équipement qu'un bât.

— Comment ferai-je pour monter là-dessus? dis-je au meunier. N'avez-vous donc pas une selle? Eh ! mais j'en aperçois une pendue à la muraille.

« — Oh! ma selle, monsieur..., ma belle selle anglaise... elle est neuve, celle-là, et je ne la loue pas.

« Je le prie, j'insiste; mais il était têtu, le meunier, il ne se rendait à aucune de mes raisons. Je songeais, moi, à la mine que j'allais faire en traversant Paris, perché sur cet ignoble bât qui n'avait jamais charrié que de la farine ou du fumier.

Cependant, avec le cheval, il me fallait la selle.

— Voyons, Messieurs, dis-je en m'adressant aux convives, comment vous y seriez-vous pris pour vaincre l'opiniâtreté du meunier? Vous, Ouvrard, qui, par des ressources qu'on admire, savez sustenter notre gloire militaire; vous, Daneucourt, qui, en dépit de toutes les ruses d'un renard, remettez sur la voie dix meutes fourvoyées; vous", Monsieur l'Amiral, qui bravez la tempête comme le canon ennemi ; vous, Messieurs Berthier et Lannes, qui, en Italie, en Egypte, vous êtes montrés les Parménions du nouvel Alexandre;' vous. Monsieur le Ministre des affaires étrangères, me tournant vers M. de Talleyrand, vous si profond observateur des personnes et des choses, qu'eussiez-vous fait pour obtenir cette selle qu'on ne voulait céder à aucun prix?... Vous riez. Messieurs; mais rire n'est pas répondre. Eh bien ! voici votre maître à tous, dis-je en jnontrant M""' Grant : son sourire me prouve qu'elle a

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