MADAME GRANT
déjà deviné le moyen. Je m'adressai à la meunière : avec quelques cajoleries^ je l'intéressai à ma détresse. La selle neuve, le cheval, et, si je l'eusse voulu, le moulin, furent bientôt à ma disposition, tant est puissante, sous le chaume comme dans les palais, l'influence de la volonté féminine !
J'avais à peine achevé cette folle boutade, mon cher Achille, qu'on y applaudit en buvant à ma santé et au résultat de ma négociation. Enhardi, ainsi que tous les enfants dont on tolère le babil, je me mis à jaser à tort et à travers. Or, chaque saillie obtenait l'approbation de M°' Grant : et M. de Talleyrand, qui en était alors fort épris, parce qu'elle possédait, selon lui, ce qui doit compléter une femme : la peau douce, l'haleine douce et l'humeur douce, M. de Talleyrand, dis-je, les trouvait également à son gré. Les autres convives l'imitaient, trouvant plus aisé de suivre l'opinion d'un homme spirituel, que de prendre la peine de s'en faire une.
« En sortant de table, M. de Talleyrand m'attira dans un coin du salon, et causa longtemps avec moi. Il parut prendre plaisir au récit de mes voyages en Suède et en Danemark. Le tableau du bombardement de Copenhague auquel j'avais assisté l'intéressa : mes observations sur ces divers pays, sur l'émigration et les émigrés à Hambourg, lui parurent justes. Il me le témoigna et me dit :
— « Venez me voir demain à Paris ; je vous attendrai. Mais vous êtes bien jeune, peut-être oublierezvous ? Promettez-moi de n'j^ pas manquer.
« En me disant ces mots, il me pressait les mains de la manière la plus affectueuse. M"*" Grant, qui s'était rapprochée de nous, joignait ses instances aux siennes* Je promis: j'aurais dû tenir; car c'était un de ces à-propos qui fondent souvent toute une destinée, et que le grand Frédéric nommait Sa Majesté le hasard.
« Mais, mon cher Achille, le bonheur est une boule après laquelle nous courons sans cesse, et que nous poussons du pied dès que nous l'avons atteinte. Le
%%6 SOUVENIRS DU CONaRÈS DE VIENNE
lendemain je ite fus pas à ce rendez-vous de M. de Tftlleyrand. Cette malheureuse timidité qui paralyse trop souvent Ift jeunesse avait repris le dessus. Je n'ose pa^ dire que je redoutais aussi les suites de cette bienveilUnce, Que pouvait-on m'offrir, me den^andai-je, en échange de cette succession d^ bonheurs, de délires dont se composait ma viç ? Jç craignais la fin d'un rêve dont mon insouciance cherchait à prolonger la durée. Et cependant le contact, Taffeetion d'un tel homme, son influence, eussent donné une autre direction à mes idées, à ma carrière, m'eussent enfin créé une autre existence. Oui, mon ami, j'avais rencontré sur ma route le dieu de l'à-proposi je n'ai pas su le saisir; j'appris trop tard que sa faveur a des ailes comme le désir.
— Ah I je ne ^n'étonne pas, me dit Rouen, que le prince, qui n'oublie rien, se soit souvenu de cette circonstance.
— Depuis lors, j'y ai souvent réfléchi, et j'ai toujours regretté de n'avoir pas fait connaître à M. de Talleyrand les n^otifs qui m'ont fait perdre alors un patronage que tant d'autres ambitionnaient.
— Vraiment, votre récit me rappelle ce que dernièrement à Rome on me racontait du banquier Toflonia : sa haute fortune est encore une conséquence de ces inspirations qui entraînent la destinée d'un homme.
« Torlonia, né dans une condition obscure, débuta par un petit trafic de bijouterie entre Pariset Rome. Devenu par la suite une espèce de banquier, une circonstance inespérée le mit en relation a3sez particulière avec le cardinal Ghiaramonti. Lors de la mort de Pie VI, le conclave pour l'élection du nouveau pape dut se tenir à Venise. Faute d'argent, Ghiaramonti ne pouvait s'y rendre. Torlonia lui avança à tout hasard quelques centaines d'écus. L,e cardinal s'en servit pour gagner Venise, où, dans l'église de Saint-Georges, il fut élu pape sous le nom de Pie VII. En reconnaissance de ce service, le souverain pontife le nomma banquier de la cour, marquis, puis enfin duc. Aujourd'hui, grâce à ce
LE hVC TORLONU 4^7
prêt, Torlonia est un des plus richeS capitalistes de l'Europe, »
Aux derniers mots de cette conversation philosophique, Ypsilanti, Tettenborn, et quelques autres amis vinrent nous avertir qu'on nous attendait au souper. Nous les suivîmes dans cette salle du banquet, où tous les convives eussent pu facilement nous fournir quelques heureux épisodes pour ajouter à l'article à^propos dans le dictionnaire de la fortune.
Pendant le souper on s'entretint encore de M. de Talleyrand et de la haute influence que son caractère lui avait conquise dans les délibérations du Congrès. On parla de cette discrétion impénétrable qu'il proclamait l'âme des négociations diplomatiques, et qu'il avait inspirée à toutes les personnes qu'il employait. A cette occasion on cita la réponse que M . D*** avait faite dernièrement dans une réunion où il était question de M. de Talleyrand et des particularités de sa vie.
M. D***, attaché au prince depuis vingt ans, l'avait suivi au Congrès. On supposait que cette intimité l'avait mis à même de connaître une foule de circonstances et sur le ministre et sur les événements auxquels il avait été mêlé. Pressé de questions, à toutes il répondait qu'il ne savait rien. Les questionneurs paraissaient incrédules, et insistaient davantage.
« Eh bien ! dit enfin M. D**% je vais, vous apprendre sur M. de Talleyrand une particularité inconnue. Depui.s Louis XV, il est le seul homme en Europe qui sache^ d'un seul coup du revers de son couteau, ouvrir un œuf à la coque. Voilà tout ce que je sais de particulier sur son compte. »
On comprit la discrétion: les interrogations cessèrent.
On rapporta encore quelquesruns de ces mots si précis, si énergiques de M. de Talleyrand, qui ont survécu aux événements qui les avaient inspirés. Le prince de Reuss s'approcha de notre table, dit quelques paroles à M. Rouen et nous quitta.
i< C'est son père, le prince régnant, nous dit un des convives, qui au temps du Directoire commença ainsi
une dépêche officielle : « Le prince de Reuss reconnaît la République française. » M. deTalleyrand qui, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, devait lui répondre, mît en tête de la sienne : « La République française est très flattée de faire connaissance avec le prince de Reuss. »
En quittant ces amis, je ne pouvais me défendre d'un sentiment vague de regret que faisait naître en moi le souvenir de mon aventure du Raincy. Je songeais à cette occasion que m'avait offerte M. de Talleyrand, et que mon imprévoyance avait dédaignée.
LE P R ( N C F, DE LIGNE, (D'après un dessin conlvinpoiai
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