‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 75 sur 156 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Maladie du prince de Ligne. — Le comte de Witt. — L'ambassadeur Golowkin. — Le docteur Malfati. — Progrès du mal. — Les dernières saillies du mourant. — Douleur générale. — Portrait du prince de Ligne. — Ses funérailles.

Une des circonstances les plus douloureuses de ma vie, la mort du prince de Ligne, vint attrister les joies du Congrès. Telle fut sur mon cœur l'impression de cet événement si cruel, si inattendu, qu'aujourd'hui, après un quart de siècle, tous les détails en sont encore présents à ma mémoire.

Je me rendais chez cet excellent ami pour lui faire ma visite quasi quotidienne. Non loin de sa maison, je rencontrai le comte de Witt: il désira m'accompagner. Nous trouvâmes le prince couché et souffrant. Il avait pris un refroidissement, à ce malheureux rendez-vous du rempart : et la veille, au bal de la redoute, où je l'avais trouvé si consolé, il avait eu l'imprudence de sortir sans manteau par un froid de dix degrés pour reconduire des dames jusqu'à leur voiture. Aucun symptôme grave ne s'était encore déclaré : il avait seulement un peu de fièvre, et la nuit avait été très agitée.

Il ne nous eh reçut pas moins avec cette grâce affectueuse qui ne l'abandonnait jamais. On parla de ce pêle-mêle de Vienne, de quelques nouvelles du Cpngrès, enfin de l'art militaire, sujet favori du vieux maréchal aussi bien que du jeune général russe. Il traita tous ces objets avec ce ton de fine plaisanterie ou de gravité ingénieuse qui lui était familier. Le comte de Witt lui dit enfin, en prenant congé :

(t La société de Vienne, mon prince, va être bien affligée de savoir son plus bel ornement malade.

— Au moins, répondit-il en riant, on ne m'appliquera

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pas le mauvais calembourg du marquis de Bièvre, en disant : Quel fat alité! La fatuité ne fut jamais mon défaut.

Messieurs les oisifs de Vienne vont avoir une nouvelle occupation dans le commentaire de ma maladie. Je veux me bien poner, ne fût-ce que pour leur jouer un tour. »

De Witt partit.

« Jamais je ne puis voir le comte de Witt, me dit alors le prince, sans me reporter aux plus beaux jours de ma vie, aux années que je passai sous les yeux de sa ravissante mère : oui, ravissante. Ce type-là est perdu : c'était la beauté orientale et la grâce de l'Occident. Il fallait la voir, cette comtesse de Witt, quand elle parut à la cour de France : quel effet elle produisit ! Ce fut un enthousiasme universel. Je me fappelle qu'entetidânt à tout propos vanter ses beaux yeux, qui dans le fait étaient les plus beaux du monde, elle s'imagitia que le substantif et l'adjectif étaient inséparables. Un jour l'adorable Marie-Antoinette lui disait :

« Qu'avez-vous, comtesse, vous paraissez souffrante?

« — Madame, lui répondit-elle, j'ai mal à tnes beaux yeux* »

ff Dieu sait si le mot fut répété, trouvé naïf, charmant, et Justement appliqué à la hoUrl qUi l'avait dit! (i) ))

Je m*aperçus que la conversation le fatiguait Uft peu j je le quittai non sans un vague sentiment d'inquiétude et de tristesse.

Tourmenté de ces idées sombres, désirant îîl'assurer si les progrès du mal que j'avais cru entrevoir le matin, étaient réels ou non, je retournai chez lui avant Ici fin du jour. Près de soii lit étaient le docteur Malfati (3), son médecin, et le comte Golowkin, connu par l'itisUccès de son ambassade en Chine. Le premier gourmatidait

(i) On a déjà vu que M^e de Witt, la belle Grecque, devint comtesse Potocka. La Garde reparlera encore de sa belle protectrice.

(2) C'est ce tnêtne Malfati qui laissa des notes stlr la mot-t et l'autopsie du duc de Rèichstadt. (Voir le Carnet Historique d'avril 1900).

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