‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 76 sur 156 · MALADIE DU PRINCE DE LIGNE · texte numérisé non relu

MALADIE DU PRINCE DE LIGNE

le prince sur ses imprudences qui pouvaient avoir des suites graves. Depuis le matin un violent érésipèle s'était déclaré : le malade était beaucoup plus abattu. Golowkin, qui n'avait pas plus de foi que Molière dans la médecine et les médecins, cherchait à dissiper ses inquiétudes.

« N'en déplaise à la faculté^ nous dit le spirituel vieillard, j'ai toujours été de la secte des incrédules, en médecine s'entend. Vous savez quels remèdes j'employais dans mon fabuleux voyage en Tauride avec la grande Catherine. Elle me pressait de me soumettre aux doctes arrêts d'Hippocrate : J'ai, madame, lui répondis-je, une manière particulière de me traiter. Suis-je malade, j'appelle mes deux amis Ségur et Gobentzel : je fais purger l'un et saigner l'autre j et me voilà guéri.

— • Les temps sont bien changés, mon prince> lui repartit le docteur un peu courroucé; et si j'ai bonne mémoire, il me semble que six lustres se sont écoulés depuis lôrs. Voyons : supputons un peu les années ; cela fait à mon compte...

— Halte-là, halte-là I docteur, s'écrie vivement le malade, ne supputons rien. Mes ennemis... je ne les ai jamais comptés !..• Et comment, vous, homme d'esprit, venez-vous me dire: Les temps sont changés? Qui pourrait se persuader qu'avec l'âge on change de figure ? Ne se retrouve-t-on pas le matin à peu près comme on s'est quitté le soir?... On s'imagine peutêtre, parce que tous les genres de plaisirs sont épuisés, que je vais, pour en raviver la monotonie, donner le spectacle de l'enterrement d'un feld-maréchal ? Non> non: je ne suis pas assez courtisan pour être l'acteur bénévole d'un semblable passe-temps ; je ne veux pas amuser de cette sorte le parterre royal de la salle du Congrès. »

Ces mots si connus du prince de Ligne ont toujours été étrangement défigurés. Les historiens lui ont prêté une philosophie, fort désirable sans doigte, mais qui n'était pas la sienne. Tous lui ont fait dire :

« Je réserve à ces rois le spectacle de renterrement d'un feld-maréchal. »

Aucun d'eux ne l'avait entendu comme moi : aucun d'eux ne connaissait, ni même ne soupçonnait le véritable caractère de l'illustre vieillard.

Le prince continua : « Non : je ne compte pas de longtemps utiliser Tépitaphe de mon ami le marquis de Bonnay. Je remettrai à un autre moment le soin de faire graver son jeu de mots sur le marbre (i). »

Malfati, quoique en l'engageant fortement à se soigner, s'efiForçait de le rassurer et de l'éloigner de toute idée de mort.

(( Il faut en venir là, lui répondait le prince; je le sais. Cette nuit j'y ai fortement songé. La mort convient à beaucoup de monde. J'ai eu naguère la fantaisie de le prouver en plusieurs articles que j'avais écrits à la hâte. Je les compléterai plus tard. Ecoutez et voyez, vous autres, si vous vous trouvez dans ces catégories : ne vous occupez pas de moi. Quant au docteur, cela lui servira de texte, quand il prêchera la résignation à ses malades. »

Alors tirant de dessous son oreiller un livre qu'il ouvrit, il se mit à nous le lire : quelques-unes de ces réflexions, outre le mérite d'un tour original et piquant, ont aussi celui d'une philosophie douce et consolante.

Après la lecture de ce petit cours de morale, Malfati nous quitta. Golowkin, pour distraire le malade, lui parla de son ambassade en Chine : la variété des tableaux sembla le ranimer. Ecartant même peu à peu la possibilité d'un danger, il se mit à revenir complaisamment sur les circonstances de son premier âge.

« Quand j'étais enfant, nous disait-il, les dragons du régiment de Ligne me portaient tour à tour dans leurs bras. C'est de cette époque que date mon amour pour

(i) Voici cette épitaphe, dont le prince était le premier à rire :

Ci-gît le prince de Ligne :

Il est tout de son long couche'.

Jadis il a beaucoup péché, Mais ce n'était pas à la ligne.

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le soldat. C'est là un genre d'amour qui, contrairement à l'autre, m'a été souvent payé en dévouement. »

Cependant, six ou huit heures de maladie avaient déjà assez altéré ses traits pour donner à leur expression quelque chose de sinistre. Il voulait sourire, mais ses lèvres ne pouvaient que se contracter avec effort : il se faisait entre lui et la douleur une lutte courte, mais terrible. A la fin, le courage et l'énergie l'emportèrent : la douleur resta vaincue.

Sa fille, la comtesse Palfi, entra pour lui apporter les potions que Malfati avait ordonnées : nous le laissâmes. Lorsque le comte Golowkin et moi nous fûmes sur le rempart, nous ne pûmes nous dissimuler notre vive inquiétude. Golowkin aimait le prince avec enthousiasme.

Le lendemain j'étais chez le prince à huit heures du matin avec Grifiîths, qui, ayant fait toute sa vie une étude de l'art de guérir, trouvait du bonheur à le mettre en usage pour une personne qu'il chérissait. Nous trouvâmes l'illustre malade très abattu : le pressentiment de sa fin le rendait mélancolique.

« Je le sais, nous disait-il, la nature le veut. Il faut abandonner l'espace que nous occupons dans ce monde

pour le livrer à un autre. Sachons nous résoudre

Pourtant, je le sens, continua-t-il avec un vif attendrissement, quitter tous ceux que l'on aime... ah! c'est la plus grande peine de la mort ! »

A ces mots, je ne pus retenir quelques larmes.

« Allons, allons, me dit-il, ne craignez rien, la camarde aura encore tort cette fois. Demain mon mal aura disparu comme un des songes de la nuit. »

Il se tut quelques instants, comme s'il recueillait ses ses pensées.

« Ah ! quelle triste chose que le passé ! s'il a été malheureux, la mémoire en est affreuse ; s'il a été heureux, qu'il est dur de se dire : Je l'ai été ! Pense-t-on à ses beaux moments de gloire et de plaisir, à ses amis, à sa jeunesse, à ses premiers travaux, même aux jeux de son enfance, il y a de quoi mourir tout de suite de

regret. Cependant, si je revenais au monde, je ferais presque tout ce que j'ai fait : mes vers et mes amours sont mes plus grands péchés ; le ciel n'a jamais refusé d'absolution pour ces fautes-là Je tâcherais seulement de ne pas faire les mêmes ingrats C'est égal :

j'en ferais d'autres »

A chaque instant, les plus grands personnages de Vienne, les illustrations politiques et militaires, les souverains envoyaient demander de ses nouvelles. Le bruit de sa maladie s'était répandu dans toutes les classes ; l'inquiétude était générale, une foule nombreuse assiégeait la porte de sa maison, tant était vif l'intérêt qu'inspirait ce beau génie qui allait s'éteindre.

Dans la nuit du deuxième au troisième jour, la maladie avait fait des progrès rapides et effrayants. Sa famille, plongée dans un morne désespoir, entourait son lit. Vers onze heures, Malfati entra.

i( Je ne croyais pas, lui dit le malade, faire tant de façons pour mourir. En vérité, l'incertitude et la brièveté de nos jours ne valent pas la peine d'attendre* »

Puis il se mit à parler avec la plus gtande gaieté des legs qu'il avait faits.

ce L'héritage ne sera pas difficile à partager : mais encore fallait-il qu'il fût en ordre? Conformément à un antique usage, je dois laisser un legs à tna compagnie des trabans. Eh bien, je lui ai légué mes œuvres posthumes : c'est un cadeau qui vaudra bien cent itiille florins. »

On avait beau changer de discours- pour le distraire de ces tristes idées ; sans cesse il revenait à celle de la mort.

« J'ai toujours aimé la fin de Pétrone^ nous dit-il. Voulant mourir voluptueusement comme il avait vécu, il se fit exécuter Une musique charmante, réciter les plus beaux vers. Quatit à moi, je ferai mieux : entouré

de ce que j'aime, je finirai dans les bras de l'amitié.

Ne soyez donc pas tristes, nous dit-il quelques instants après ; peut-être ne nous séparerons-nous pas encore ? Une maladie nous sauve quelquefois d'une plus grande.

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