MORT DU PRINCE DE LIGNE
que par des sanglots. Ce dernier eflFort Tépuisa entièrement : il retomba sur son lit sans connaissance. Une heure après, il avait rendu son âme à Dieu. C'était le i3 décembre 1814.
Sa fille, la princesse de Clary (i), s'approcha de lui et lui ferma les yeux. Son visage n'avait plus cette exprès-: sion de terreur et de colère qui le contractait un instant auparavant lors de la lutte contre la mort. Ses traits avaient repris leur calme et leur sérénité, et cette jeunesse même que lui avaient conservée si longtemps son esprit et son âme : sa bouche semblait sourire, et cet homme qui devait être extraordinaire en tout, même après sa mort, paraissait peut-être plus beau maintenant qu'il ne l'avait jamais été à aucune époque de sa vie. Sa noble physionomie eût servi de modèle au pinceau de Lesueur pour peindre ses têtes sublimes des élus du ciel. A défaut de l'auréole de la béatitude, le prince de Ligne avait celle du génie et de la bonté. Son immortalité commençait.
Au pied du lit était un ancien militaire qui était en sanglots. C'était le major Docteur que déjà plusieurs fois j'avais rencontré chez le prince. Il professait pour cet illustre vieillard une sorte de culte qui approchait du fanatisme. On disait que des liens du sang très intimes l'unissaient au maréchal ; mais soit que les pleurs qui sillonnaient cette noble figure cicatrisée fussent dus à un sentiment de reconnaissance, d'admi-
(i) Le prince de Ligne laissait trois filles : la princesse Clary, la comtesse Pallfy et la baronne Spiegel, qui ont fait souche en Autriche. Son fils aîné, Charles, qui avait épousé la délicieuse Hélène Massalska (Voir ses Mémoires^ publiés par M. Lucien Pcrey), fut tué d'un boulet au passage de la Croix-aux-Bois, dans l'Argonne, septembre 1792. De ce mariage était née une fille, Sidonie. Le second fils, Louis, également mort avant son père, laissait, de son mariage avec Louise de Duras : Eugène-François-Lamoral-Charles, prince de Ligne, d'Amblise, d'Epinay, qui fut ambassadeur extraordinaire de Belgique en Angleterre et en France. De son premier mariage avec la fille du marquis de Confians, le prince de Ligne eut un fils d'où le prince de Ligne actuel et le prince Ernest de Ligne ; du second, avec la fille du marquis de Trazegnies, une fille devenue duchesse de BeauflFort; du troisième, avec une princesse Lubomirska, il eut les princes Charles et Edouard de Ligne et la duchesse de Doudeauville.
a38 SOUVENIRS du congrès dp vienne
ration ou de devoir, ils disaient assez l'étendue de sa perte et l'amertume de sa douleur.
La princesse coupa quelques boucles des beaux cheveux blancs de son père et nous les distribua, Nous les reçûmes en les baignant de larmes. Chacun comme moi aura sans doute conservé cette précieuse relique d'un hojnme si justement admiré.
Le prince de Ligne était sur le point d'accomplir sa quatre-vingtième année. En lui s'éteignit un des astres les plus brillants qui aient éclairé son siècle (i).
Vétéran de l'élégance européenne, il avait conservé à quatre-vingts ans presque toute la vigueur de l'âge mùVi jointe à la vivacité gracieuse de la jeunesse. Il en avait aussi tous les goûts, sans que cela parût ridicule en rien. Plein de bienveillance pour les jeunes gens, qu'il se piquait même de traiter de camarades, il en était recherché et adoré.
Sa philosophie était vraie et sans ostentation. Lors de la révolution de Belgique, il supporta avec courage la perte d'une grande opulence. Prodigue comme tous les hommes d'imagination, il avait laissé des débris de sa fortune dans toutes les capitales de l'Europe ; et malgré sa prodigalité, il y avait semé encore plvis d'esprit que d'argent,
La pensée de sa fin ne lui était peut-être jamais venue : la multiplicité de ses connaissances, le caprice de ses goûts, son amour pour la société dont il était l'ornement, tout entretenait chez lui une fraîcheur d'imagination, une vivacité d'affection, une jeunesse enfin dont la source était dans son esprit et dans son cœur. A tous titres il justifiait ce mot de Maupertuis :
d Le corps est un fruit vert, le moment de sa mort est celui de sa maturité. »
Le prince de Ligne était feld-maréchal, propriétaire d'un régiment d'infanterie, capitaine des trabans et de la garde du palais impérial, décoré de la plupart des
(i) « C'était la dernière fleur de chevalerie », a écrit Franz Graeffer, dans ses Mémoires^ Kleinen Wiener.
FUNÉRAILLES SOLENNELLES «Sq
ordres de l'Europe, et chevalier de la Toison d'or. Il aimait à rappeler avec un légitime orgueil qu'un de 3es aïeux, Jean de Ligne, maréchal du Hainaut, avait été élu chevalier en même temps que Philippe, père de Charles-Quint.
Le deuil pour cet illustre mort ne fut pas officiellement ordonné. Cependant, ce deuil fut général ; car il était dans le cœur. Depuis longues années les Viennois avaient Thabitude de regarder le prince de Ligne comme un objet de respect et d'admiration, sentiments qu'exaltait encore le culte que lui portaient les étrangers. Sans doute aussi se rappelaient-ils à quel point l'aimait leur empereur Joseph, quelle fraternité de gloire l'avait uni à leurs guerriers célèbres, dans quelle intimité il avait vécu avec toutes les illustrations du dernier siècle. C'était les perdre une seconde fois que de se séparer de Thomme qui en parlait si admirablemient et les rappelait si bien.
Je m'arrête : mes paroles pourraient paraître suspectes ; car je rendais au prince de Ligne en enthousiasme ce qu'il m'accordait en amitié. Désormais il appartient à l'histoire : c'est à elle de le juger. Elle dira, elle a dit tout ce que j'en pense.
Les funérailles du prince de Ligne eurent lieu avec tous les honneurs dus à son rang, et un éclat inconnu jusqu'alors au convoi d'un particulier. A midi, le cortège funèbre quitta sa maison : il se composait de huit mille hommes d'infanterie, de plusieurs escadrons de toutes armes et de quatre batteries d'artillerie : sa compagnie des trabans entourait le char ; les officiers portaient les insignes du deuil. Un homme d'armes à cheval, revêtu d'une armure noire, une écharpe de crêpe en bandoulière, suivait en tenant une épée nue baissée vers la terre. Venait ensuite un cheval de bataille caparaçonné d'un voile noir semé d'étoiles d'argent. Derrière le cheval, à côté de sa famille éplorée, se pressait une foule nombreuse de maréchaux, d'amiraux, de généraux de presque toutes les nations de l'Europe : le prince Eugène, les généraux Tettenborn, Philippe
de Hesse-Hombourg, Walmoden, OuwaroÉF, de Witt, Ypsilanti, le prince de Lorraine, le duc de Richelieu et toutes les personnes considérables qui se trouvaient alors à Vienne. Quelques-uns de ces guerriers, venus pour rendre les derniers devoirs à celui qui avait été leur modèle, étaient à cheval Tépée nue à la main.
Le cortège traversa une partie de la ville pour se rendre à l'église paroissiale des Ecossais. Après le service, on se dirigea vers le Kalemberg où le prince avait déclaré vouloir être inhumé.
Fugitif comme toutes les grandeurs de la terre, ce convoi d'un feld-maréchal passa devant les souverains. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie s'étaient placés pour le voir, sur cette partie des remparts qui avait été rasée par les Français. Sur leur visage était peinte la tristesse. Sans doute, Alexandre se rappelait dans quelle intimité l'illustre défunt avait jadis vécu avec son aïeule la grande Catherine.
Le cortège arriva enfin à la petite église du Kalemberg : là, des larmes, des gémissements partis du cœur remplirent cette maison si longtemps heureuse par sa présence. C'était ce même refuge du Léopoldsberg où, peu de Jours avant, j'avais passé tête à tête avec lui des heures si pleines et si rapides. Lorsque nous accompagnâmes le corps dans le caveau préparé pour lui, le soleil sembla jaloux d'éclairer le dernier asile de cet homme célèbre et vint saluer le cercueil que la terre allait renfermer (i). Les cloches tintaient tristement, comme pour annoncer au monde que tout était fini.
Les prières des morts récitées, sa famille, ses amis, ses serviteurs vinrent adresser un dernier adieu à celui qu'ils avaient aimé. Dans toutes les bouches était son éloge, et des larmes dans tous les yeux. Bénie soit la mémoire de l'homme qu'une véritable douleur accompagne dans la tombe : c'est la plus belle oraison funèbre.
(1) « Il sembla, dit Gentz, qu'il voulût aussi saluer une dernière fois ce favori de Dieu et des hommes! »