‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 79 sur 156 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Incendie du palais de Razumowski. — Sa grande fortune. — Les favoris. — Les élévations et les chutes en Russie. — Le prince Koslowski. — Souvenir du duc d'Orléans. — Un mot de M. de

Talleyrand. — Fête chez la comtesse Zichy. — Le prince —

L'empereur Alexandre et les souhaits pour la paix. — Le jour de l'an i8i5. — Grand bal dans la salle des redoutes. — Dîner piquenique de Sidney Smith à l'Augarten. — Sa vie aventureuse, ses missions et ses projets au Congrès. — Les Souverains au cabaret. — Le Roi de Bavière sans argent. — Départ et colère du Roi de Wurtemberg. — La Reine de Westphalie. — Annonce d'une partie de traîneaux. — Un bal chez lord Castlereagh.

Il semblait que tout fût épuisé à Vienne pour la satisfaction de l'illustre assemblée. Bals, parties de chasse, banquets, carrousels, le plaisir avait emprunté toutes les formes. On touchait à la nouvelle année, et afin de rinaugurer sous les mêmes auspices d'insouciance et de gaieté, la cour autrichienne avait annoncé pour le mois de janvier seize grandes fêtes ou réunions nouvelles. Tout à coup, par une belle nuit sans lune, le palais du prince Razumowski prend feu. Favorisé par un vent assez vif, l'incendie se propage rapidement, et bientôt présente l'aspect du Vésuve en fureur. On s'émeut au loin : chacun veut être témoin de ce spectacle digne du pinceau d'un artiste. Tous les alentouis sont en peu d'instants inondés de curieux.

Au point du jour, j'accourus aussi sur le lieu du sinistre. A la première nouvelle, l'empereur d'Autriche s'y était rendu. Plusieurs bataillons d'infanterie, encouragés par sa présence, maintenaient l'ordre et travaillaient à arrêter les progrès du feu. Mais leurs efforts n'avaient pu le maîtriser encore. Du milieu des toits couverts de neige s'élevaient des tourbillons de flamme et de fumée, qui par intervalle dérobaient aux regards la vue du palais. L'explosion était si violente, que les poutres embrasées semblaient tomber du ciel. Une

pluie de flammèches menaçait d'une destruction totale les diverses parties de l'édifice. Les murs fendus laissaient voir de vastes appartements, de superbes galeries remplies de meubles précieux et d'objets d'art, qui devenaient aussitôt la proie des flammes. Les tableaux, les marbres étaient jetés par les fenêtres dans le jardin et dans les cours. Echappés à l'incendie, ils venaient se briser sur le pavé ou s'abîmer dans les flots d'eau et de neige fondue qui inondaient le sol. La belle salle, décorée par un grand nombre de statues dues au ciseau de Canova, n'avait pu être préservée. Elle s'écroula sous la chute des planchers. A ce moment, un sentiment profond de consternation parut courir dans cette foule immense.

Quelles réflexions faisaient naître le spectacle de ce désastre, la perte des nombreux chefs-d'œuvre que renfermait ce palais, et le souvenir des joies sans nombre dont il avait été le témoin depuis quelques mois ! C'était vraiment une demeure princière. On l'admirait comme une des plus vastes et des plus magnifiques de Vienne. La construction en avait duré vingt ans. Plusieurs fois, depuis l'ouverture du Congrès, Alexandre l'avait empruntée à son ambassadeur. C'était dans ces vastes galeries qu'il avait donné quelques-unes de ces fêtes éblouissantes dont l'éclat rivalisait avec celles de la cour autrichienne : c'était là qu'il avait réuni à une table de sept cents couverts toutes les sommités politiques de l'Europe ; c'était là que, trois semaines auparavant, il avait célébré, dans une fête digne d'elle, le jour de naissance de sa sœur, la grande-duchesse d'Oldembourg. Tels étaient, en un mot, les charmes et la splendeur de cette habitation, qu'un moment, disaiton, l'impératrice Elisabeth de Russie avait eu l'intention de la louer pour y passer le printemps.

Depuis longues années, Razumowski mettait sa gloire et son plaisir à l'embellir, à y accumuler tous les trésors des beaux-arts, tous les prodiges du luxe. Les appartements étaient décorés avec autant de goût que de somptuosité. A côté des salles où se trouvaient

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réunies les beautés de la statuaire et de la peinture, on admirait une bibliothèque peut-être unique au monde: une foule de livres précieux et de manuscrits les plus rares y étaient rassemblés. Enfin, c'était partout la magnificence asiatique dirigée par le goût européen.

Razumowski avait employé, dans les dispendieux embellissements de ce palais, une partie considérable de sa fortune : on disait même qu'elle en avait souffert. Cette fortune, qui était immense, lui venait de son père Cyrille Razumowski, le feld-maréchal, frère de ce célèbre Alexis (i) qui fut le favori et l'époux de l'impératrice Elisabeth. Les jeux du hasard, qui ne sont pas rares dans l'histoire de Russie, avaient été pour Cyrille ce qu'ils furent aussi pour le frère de Catherine I". Quand, de chantre de la chapelle impériale, Alexis Razumowski fut devenu l'amant et le ministre de l'impératrice, il se rappela qu'il avait un frère. Il conçoit le projet de l'appeler à la cour et de lui faire partager sa fortune. Ce frère gardait les troupeaux dans la petite Russie. On expédie des ordres pour qu'il soit amené à Pétersbourg. Prévoyant peu la destinée glorieuse qui lui est réservée, le jtune pâtre ne veut voir dans les émissaires impériaux que des recruteurs chargés de faire de lui un soldat. A ses yeux, la panetière de berger vaut mieux mille fois que la giberne de grenadier : il s'échappe et se réfugie dans les bois. Traqué comme une bête fauve, il est atteint et repris quelques jours après. Résolu à défendre sa liberté, il résiste, se débat avec fureur. Enfin, on est obligé de le garrotter. Couvert de chaînes^ il prend la route de Pétersbourg, et c'est ainsi qu'il entre au palais impérial, d'où il devait ressortir peu de temps après, comblé de faveurs et de richesses, feld-maréchal et revêtu de l'importante charge d'hetman des Cosaques, charge abolie par Pierre le Grand lors de la trahison de Mazeppa. Avec le pouvoir le plus étendu, cette fonction lui donnait le

(i) Fait comte en 1744 par l'empereur Charles VII, Razumowski fut comte russe peu après et épousa secrètement l'impératrice Elisabeth à Perowo, près de Moscou.

droit de percevoir la dîme de tous les revenus dans les provinces de son gouvernement, source d'une opulence qui devint l'une des plus considérables de l'Europe.

Fin et délié, Cyrille Razumowski sut se maintenir au même degré de faveur sous le règne de Catherine II. Il passa même pour avoir contribué puissamment à l'élévation de cette princesse. Toujours il parut digne de ces faveurs inouïes de la fortune par sa magnificence et la bonté de son cœur. On citait plusieurs traits qui prouvaient en lui autant de noblesse que de générosité. Il avait un intendant qui, depuis longtemps, dirigeait ses affaires, et avait gagné sur l'esprit de son maître un extrême ascendant. Un pauvre gentilhomme de la petite Russie, voisin des domaines du maréchal, était en contestation avec lui pour une portion de territoire. Le bien en litige composait pour le gentilhomme la presque totalité de son patrimoine : ce n'était rien pour le maréchal. Cependant l'intendant voulait que celui-ci s'en emparât. Le gentilhomme savait combien le cœur de Razumowski était juste et droit. Au lieu de remettre le sort de sa fortune aux chances d'un procès, toujours incertaines en Russie, et surtout contre un adversaire aussi puissant, il se décide à aller auprès du maréchal lui-même plaider sa cause à Pétersbourg. Instruit de son départ, l'intendant le devance. Il peint à son maître la juste réclamation du gentilhomme comme une prétention sans fondement ; il le circonvient et lui arrache enfin la promesse de ne cédera aucune sollicitation, de repousser toutes les prières. Bientôt après, le pauvre gentilhomme arrive et explique sa cause. La justesse, la force de ses raisons touchent le maréchal : son cœur s'émeut à la peinture d'une ruine dont il serait la cause. Aussitôt toutes les promesses arrachées par l'obsession de son intendant sont oubliées. Sans dire un mot, il quitte le gentilhomme et passe dans une pièce voisine. Là, il rédige en quelques lignes un acte d'abandon du territoire contesté au profit de son adversaire. De retour au salon, il le présente au gentilhomme. Celuici y jeite les yeux : passant tout à coup de la crainte à

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