PORTRAITS DU PRINCE KOSLOWSKI
la joie la plus vive, il se précipite aux genoux de Razumowski et lui exprime sa reconnaissance d'une voix entrecoupée par Témotion. A ce moment entre l'intendant : le maréchal se retourne vers lui, et lui montrant le gentilhomme à genoux :
« Tu vois, lui dit-il en souriant, tu vois où je l'ai amené. »
Scène digne de servir de pendant à celle du Sully et d'Henri IV à Fontainebleau, quand le roi dit au ministre son ami :
« Relevez-vous, Rosny ; ces gens-là croiraient que je vous pardonne. »
André Razumowski, son fiîs (i), créé prince depuis quelque temps seulement par Tempereur Alexandre, en récompense de ses importants services, avait hérité de plusieurs de ces qualités qui accompagnent si bien une grande opulence. Son goût pour les beaux-arts était vif et éclairé. Véritable type du grand seigneur, personne mieux que lui ne savait déployer toutes les grâces de la politesse diplomatique. Fastueux dans ses goûts, grand dans ses projets, il s'aperçut un jour qu'il pouvait abréger le chemin qui le séparait du Prater, et fit jeter un pont sur un bras du Danube. Ambassadeur près la cour autrichienne, il avait des relations intimes avec M. do Metternich, le grand metteur en œuvre. Plusieurs fois, par sa dextérité, il avait dissipé les nuages amoncelés dans les discussions du Congrès.
Cependant on était parvenu à se rendre maître du leu : la partie du palais donnant sur les jardins n'existait plus. Dans la foule des curieux, j'aperçus le prince Koslow^ski. Depuis la mort du prince de Ligne, il me semblait qu'un instinct d'amitié et de réflexion me rapprochât de cet autre ami. Si, auprès du vieux maréchal, j'avais admiré ces trésors d'expérience et de raison, cette appréciation fine et délicate de la société, auprès du prince russe je trouvais une hauteur de vues, une
(0 Un autre fils, Alexis, fut ministre de l'instruction publique sous Alexandre I«'.
indépendance d'expressions sur les hommes et les événements politiques, trop rares chez les diplomates. Sa conversation pleine de verve attachait en même temps que sa franchise commandait Taffection.
Je l'abordai.
€ Voilà, me dit-il, un chapitre à ajouter à la nomenclature déjà si longue des élévations et des chutes en Russie. Razumowski est fort heureux d'en être quitte cette fois pour une moitié de palais brûlé. Lui aussi, il a connu la faveur et la disgrâce, le pouvoir et l'exil... En vérité, c'est un roman bien philosophique que l'histoire de mon pays : on y ferait un excellent cours de morale sur le danger des vanités et la fréquence des révolutions. Quels exemples frappants depuis moins d'un siècle! MenzikofF(i), de garçon pâtissier devenu prince et général, puis jeté subitement dans l'exil le plus affreux ; Biren (2), de domestique élevé au rang des souverains, et pendant neuf ans maître de l'empire, chargé de fers un jour par Munnich son rival, en présence de ses propres gardes glacés d'épouvante, expiant son élévation par une disgrâce inouïe, pour remonter une seconde fois sur le trône (3) ; Munnich puissant un jour, succombant aux intrigues de cour, et relégué vingt ans dans les déserts de la Sibérie (4) ; le chirurgien Lestocq, après avoir renversé la régente Anne,' couronné Elisabeth et conseillé son règne, jeté en prison, relâché, puis oublié (5) ; la princesse Daschkoff, l'âme de cette conspiration qui détrôna Pierre III pour don- Ci) Devenu, grâce au genevois Lefort, confident de Pierre-le-Grand, il fut le favori de Catherine I^'^. Les Dolgorouki obtinrent son exil en 1727; il mourut deux ans après.
(2) Biren, ou plutôt Bùhren, était en effet fils de paysan et exerçait un emploi servilc dans la maison d'Anne, duchesse de Cburlande. Celle-ci en fit son favori, et quand elle monta sur le trône de Russie lui donna le trône de Courlande. Biren se fit exécrer par son gouvernement tyrannique.
(3) Sous Catherine II, Biren, en effet, recouvrait tous ses biens.
(4) Le feld-maréchal Munnich, exilé de 1742 à 1762, fut rappelé par Pierre III, et essaya vainement de défendre le prince lors de la Révolution de palais qui le renversa. Néanmoins il resta à la cour de Catherine, et mourut en 1767.
(5) Auber a écrit la musique d'un opéra appelé Lestocq.