‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 81 sur 156 · LE FAVORITISME EN RUSSIE · texte numérisé non relu

LE FAVORITISME EN RUSSIE

ner le trône à sa feitime, et bientôt après repoussée, exilée par celle dont elle se vantait imprudemment d'avoir inspiré les desseins et préparé la grandeur ; enfin, sous nos yeux^ les conjurés qui ôtèrent à Paul P' la couronne et U vie, objet de la rigueur du nouveau souverain qui leur doit sa puissance (i).

(( Eh bien, continua-t-il, quand nous eûmes quitté le théâtre de Tincendie, en Russie les élévations sont quelquefois aussi bizarres dans leurs causes que les catastrophes sont terribles dans leurs effets ; jUgez-en : Parent du prince Kourakin, j'avais été placé près du grand chancelier RomanzofF. Un jour, ce ministre me dictait une dépêche importante. Je ne sais comment je fis, mais au lieu de la poudrière, dans ma précipitation, je pris récritoire et la renversai.., sur la dépêche? Non pas ; mais sur la belle culotte blanche du grand chancelier. Cette écritoire renversée a décidé de mon avancement. Romanzofi se garda bien de conserver auprès de lui un secrétaire aussi maladroit. Il nie donna une place de conseiller d'Etat, fonction où je n'avais qu'à diriger, et fort peu à écrire. Sans cette frivole circonstance, je languirais peut-être encore dans les rangs subalternes.

Peu d'hommes réunissaient comme le prince Koslowski autant de vivacité et d'intelligence dans le travail, jointes à une élocution pleine de feu et d'entraînement. Son instruction était profonde et variée, sa mémoire admirable. L'histoire n'avait point de secrets pour lui : il possédait toutes les transactions diplomatiques, qui, depuis plusieurs siècles, ont réglé le sort de l'Europe. Sa manière de juger les hommes était celle d'un homme d'État philosophe. Il appréciait en ami de l'humanité toutes ces questions politiques que l'intérêt particulier dénature si souvent. Partisan de tous les progrès, il aimait à rappeler qu'à l'exemple d'un personnage illustre, dont il a été question déjà, il avait reçu, lui aussi, de la main d'un postillon autrichien

(i) Pahlen, l'âme du complot qui fit périr Paul I»' fut, en effet, disgracié presqu'aussitôt Alexandre monté sur le trône.

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certaine correction également très méritée. Voyageant fort jeune sur les frontières de Prusse, il s'était emporté jusqu'à frapper son conducteur qui ne pressait pas ses chevaux au gré de son impatience. Celui-ci avait riposté avec son fouet et vigoureusement flagellé l'apprenti diplomate.

« C'est pourtant cet Autrichien, disait le prince en riant dix ans après, qui m'a donné ma première leçon de libéralisme. >

Employé dans la diplomatie, Koslowski franchit rapidement les premiers grades. Ministre plénipotentiaire auprès du roi de Sardaigne, il eut le bonheur de sauver la vie à plusieurs Français naufragés et faits prisonniers. Napoléon envoya aussitôt la décoration de la Légion d'honneur à ce représentant d'un souverain son ennemi. C'était au moment de la guerre de Russie. La récompense honorait également et l'ambassadeur de Russie et l'empereur français.

C'est à Cagliari, vers cette même époque, que le prince Koslowski avait connu le duc d'Orléans, depuis roi des Français. Une même ardeur de science, un même désir de connaître tout, rapprocha bientôt ces deux intelligences. Tous deux avaient nourri leurs jeunes années de fortes et substantielles études. Dans sa vie si agitée le prince français avait pu les fortifier par les enseignements du malheur. Ils faisaient ensemble de longues promenades sur le bord de la mer et prenaient plaisir à passer en revue les gigantesques événements accomplis sous leurs yeux. Quelquefois ils lisaient Shakespeare dont la langue et les beautés leur était également familières. Cette lecture n'était interrompue que par les cris d'admiration du diplomate russe, par les savantes et délicates remarques de l'exilé français.

Souvent au Congrès j'ai entendu Koslowski rappeler les détails de cette intimité qui avait laissé en lui un vif souvenir malgré la différence de l'âgé : car dix ans les séparaient.

« L'instruction du duc d'Orléans m'étonne et me

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