‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 82 sur 156 · CHEZ LA COMTESSE ZICHY · texte numérisé non relu

CHEZ LA COMTESSE ZICHY

confond, disait-il : sur quelque sujet que ce soit, sciences, histoire, économie politique, il me tient tête et me bat. Mais ce que j'admire surtout en lui, c'est sa courageuse résignation dans le malheur, c'est sa profonde connaissance des hommes. Il les voit tels qu'ils sont, et cependant il les juge sans amertune. Proscrit, il a tourné constamment des yeux de regret vers sa patrie, et toujours il a refusé de se joindre à ceux qui voulaient la reconquérir les armes à la main. Ce n'est pas de lui qu'on pourrait dit qu'il n'a rien appris et rien oublié : homme, prince, il eist de son siècle. »

La comtesse Zichy donnait un grand bal que les souverains devaient honorer de leur présence. Dans toute la ville on ne s'entrenait que de l'incendie de la nuit, qui privait la capitale de l'Autriche d'un de ses plus beaux ornements. Le dommage, évalué à plusieurs millions, était irréparable sous le rapport des arts. Mais l'oubli arrivait bien vite alors; et le soir chacun répétait un mot de M. de Talleyrand. Quand ce funeste événement lui fut annoncé, il allait se mettre à sa toilette :

« C'est tout ce qu'on pouvait attendre de mieux d'un courtisan », avait-il répondu.

Et, tranquillement, il avait livré sa chevelure aux mains de ses valets de chambre.

La réunion de la comtesse Zichy était magnifique, et l'une des plus nombreuses qu'on eût vues depuis longtemps. Tous les souverains s'y étaient rendus. Leur arrivée était impatiemment attendue. On étudiait leurs moindres regards, on scrutait leurs pensées les plus intimes. A les voir ainsi réunis, l'expression de la joie brillait sur toutes les physionomies. Le bruit avait couru depuis quelques jours, et semblait se confirmer que généralement les questions, même les plus irritantes, étaient enfin terminées, que l'accord le plus parfait régnait entre ces maîtres du monde, divisés un moment, et que la nouvelle année s'ouvrirait par la proclamation de quelques grandes décisions et d'une paix générale.

Autour des souverains se groupaient toutes les illus-

25o SOUVRNIRS DU CONGRÈS DE VIENNE

trations de la monarchie autrichienne, M. de Metternich, le feld-maréchal prince de Schwartzemberg (i), les princes Stahremberg, Lobkowitz, SinzendorfF, Rosemberg, Philippe de Hesse, et tant d'autres qu'il serait trop long de nommer ici.

Dans cette foule animée de mille sentiments divers, on remarquait le jeune prince C*** de***. Fils d'un roi, frère de celui qui devait Têtre un jour, le prince C*** n'en était pas moins aussi simple et naturel que spirituel et beau. Une circonstance bien frivole en apparence, et objet de mille commentaires, fixait sur lui tous les regards. Depuis quelques jours, en forme de décoration unique, il portait constamment une marguerite à sa boutonnière. Renouvelée tous les jours, cette fleur villageoise paraissait l'indice d'une recherche assez étrange dans une saison où les champs ensevelis sous la neige n'en fournissaient pas aux amants des hameaux. Sans doute une pensée de cœur, un tendre souvenir, disait-on, se voilaient sous ce modeste emblème. Si on avait à décrire tous les romans qui se multipliaient chaque jour sous nos yeux à cette époque d'ivresse ou plutôt de délire, les expressions manqueraient. Au

(i) Charles-Philippe, prince de Schwartzenberg, né en 1771, mort en 18 19. Il entra de bonne heure au service et parcourut rapidement tous les grades de l'armée. Après deux campagnes contre les Turcs, il fit les guerres de la Révolution; général-major en 1796, lieutenant-feld-maréchal en 1799. Après la mort de: Paul I®"^ en 1801, il fut chargé d'aller à Saint-Pétersbourg rétablir les relations amicales entre l'Autriche et la Russie. En i8o5, il est sous les ordres de Mack et se soustrait, avec une partie de la cavalerie, à la capitulation d'Ulm. Ambassadeur en Russie en 1809, il revient presqu'aussitôt faire campagne ; il est général de cavalerie après Wagram, puis envoyé à Paris où il négocie le mariage de Napoléon et de Marie- Louise. On se rappelle l'incendie qui éclata à l'hôtel de l'ambassade pendant un bal et fit périr plusieurs personnes dont la pi'incesse de La Leyen. En 1812, il commande le corps auxiliaire que l'Autriche fournissait à la France et est nommé feld-maréchal. Après la défection des troupes autrichiennes, Schwartzenberg est à la tôte des armées alliées (1814). Il entre dans Paris après la capitulation signée par Marmont. En 181 5, il commande encore une partie des alliés. De retour à Vienne il est nommé président du Conseil aulique de guerre. Schwartzenberg jouissait en Autriche d'une grande réputation militaire qui semble exagérée. Il fut surtout un négociateur habile et un homme de bon conseil.

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