‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 83 sur 156 · LA MARGUERITE PARLANTE 25 I · texte numérisé non relu

LA MARGUERITE PARLANTE 25 I

milieu de ces puissances tourbillonnant dans Tespace d'une ville ceinte de remparts, dans cette vie de luxe et de plaisir, dans cette multitude d'êtres venus de si loin pour se rencontrer sur un même point, toutes les idées, toutes les sensations se résumaient dans un seul et même instinct, le plus fort, le plus impérieux de tous, Tamour. Toutes ces jeunes et belles figures, surmontées du simple casque de chevalier ou de la couronne de prince et de duc, parlaient un même langage, celui de la passion aux pieds de la souveraine, aux pieds de la modeste bourgeoise. L'air de Vienne semblait embrasé. Dans chaque réunion on respirait un parfum qui allumait les sens. Cette ville, en un mot, offrait le mélange unique peut-être des plaisirs intellectuels et artistiques de l'Italie et de l'existence matérielle de l'Allemagne.

On chercha, on connut bientôt le secret qui se cachait sous l'emblème de la marguerite. On apprit que cette fleur des champs rappelait au prince un nom chéri, celui de la comtesse***. Un jour il visitait avec cette dame, objet de ses pensées, les serres impériales. L'amour est superstitieux; et de tout temps ce fut pour les amants une douce habitude de consulter l'avenir sur la durée et l'étude d'un sentiment qui fait leur bonheur. La comtesse cueille une marguerite, l'interroge suivant l'usage, et la dernière feuille amène le mot si désiré passionnément. Le mot est saluépar un mutuel sourire : des regards sont échangés, de ces regards qui disent : Vous êtes compris. Le prince cueille une autre fleur et l'attache à sa boutonnière. Mais ce n'est pas tout ; l'oracle avait été cru ; le ciel avait reçu des serments, et le jardinier de Schœnbrunn cent florins pour le bienheureux pot de marguerites. Une fleur placée chaque matin près de son cœur venait rappeler à l'amant un serment qui d'ordinaire se tient mieux aux champs qu'à la cour.

Cependant, au son d'un nombreux orchestre, la polonaise avait commencé ses gracieuses évolutions. L'empereur Alexandre, selon son habitude, marchait en tête de la colonne dansante. Sa partenaire était la

comtesse de Parr, aussi distinguée par les grâces de sa personne que par la finesse de son esprit. Minuit sonne : la nouvelle année commence. L'Autriche, on le sait, a conservé précieusement cette vieille coutume de nos pères, de saluer par des vœux et des souhaits de bonheur l'avènement de la première heure de janvier. Au son de l'horloge, la comtesse s'arrête, et se tournant vers l'empereur de Russie :

« Que je suis heureuse, sire, lui dit-elle, d'être la première à offrir à un si grand souverain des souhaits pour la nouvelle année. Permettez-moi aussi d'être auprès de Votre Majesté l'interprète de l'Europe entière pour le maintien de la paix générale et l'union de tous les peuples. »

De pareils vœux, exprimés par une belle bouche, ne pouv£^ient manquer d'être bien accueillis. Alexandre accepta donc avec grâce la requête et l'avocat. Il répondit que tout son espoir, tous ses vœux étaient d'atteindre ce but si désiré, et qu'aucun sacrifice ne lui coûterait pour consolider une paix qui était le premier besoin de l'humanité.

Un cercle immense s'était formé : aux derniers mots de cette protestation impériale, un petit hourra féminin s'éleva de toutes parts, sorte d'ovation qui ne parut pas déplaire à Alexandre. Car, à quelques-unes des belles qualités de Louis le Grand, il s'appliquait surtout à joindre la noblesse des manières et la galanterie. L'orchestre reprend la mélodie interrompue, et la polonaise s'achève au milieu d'un murmure de joie et d'applaudissements étouffes.

C'est ainsi que commença sous les plus heureux auspices cette année i8i5, qui devait pourtant, quelques mois après, voir la lutte se ranimer plus acharnée que jamais, et se terminer par la catastrophe de Waterloo. Dès le matin, une foule considérable, malgré la rigueur du froid, couvrait le Graben et les autres places publiques. Chacun semblait attendre cette annonce d'une paix générale, d'une réconciliation qui devaient, au dire de certains nouvellistes, signaler l'arrivée du

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