‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 84 sur 156 · LA VOITURE DE MARIE-LOUISE · texte numérisé non relu

LA VOITURE DE MARIE-LOUISE

nouvel an. On s'interrogeait avec une anxiété mêlée d'une incrédulité croissante à chaque instant. Tout ce qu'on put savoir, c'est que la cour autrichienne, pour éviter à ses hôtes l'ennui des compliments de bonne année et l'embarras de menteuses félicitations, avait supprimé la réception officielle d'usage. Quant aux décisions du Congrès, le même secret impénétrable continua de les envelopper, et chacun put à son aise continuer le commentaire quotidien sur les dissensions des puissances et la langueur qu'elles allaient imprimer aux fêtes du mois de janvier.

Un nombre infini de voitures sillonnaient la ville en tous sens : parmi ces équipages, on remarquait, comme éclipsant tous les autres par son luxe et sa tenue, celui de lord Stewart, ambassadeur d'Angleterre. Dès le matin, l'impératrice Marie-Louise était venue de Schœnbrunn offrir ses vœux à son auguste père. Etrangère à tout ce qui se passait à Vienne, jamais elle n'assistait à aucune réunion, à aucune fête de cour, ni cérémonie publique. Cependant elle était accueillie partout avec une grande déférence. Pendant les premiers temps de son séjour à Schœnbrunn, elle avait conservé les armoiries impériales de France sur les panneaux de sa voiture, les écussons des harnais et les boutons des livrées. Dans une visite qu'elle avait précédemment faite à l'empereur son père, quelques voix s'étaient exprimées assez hautement sur ce qu'on appelait une inconvenance. Marie-Louise avait entendu ces observations : dès ce jour, elle avait fait effacer les dernières traces de son passage sur le trône de France, et quand nous aperçûmes sa voiture, nous y reconnûmes son chiffre substitué à celui de Napoléon et les couleurs de sa nouveUe livrée.

Cependant, malgré les fâcheux pronostics du Graben sur le caractère grave que prenaient les discussions du Congrès, le palais impérial, dès neuf heures du soir, pouvait à peine contenir la foule immense qui s'y était portée. Les souverains, les notabilités politiques et diplomatiques étaient réunis dans la belle salle dite des

Cérémonies : la cour autrichienne y donnait un bal d'apparat. Non loin de là, la grande salle des redoutes était remplie d'une multitude de masques^de dominos. Griffiths et moi nous nous y étions rendus. C'était comme d'ordinaire l'aspect le plus gai, le plus animé : à peine pouvait-on circuler, tant les assistants, curieux ou acteurs, étaient pressés. Comme d'ordinaire aussi, un seul sentiment, celui du plaisir, semblait électriser cette joyeuse assemblée. Après quelques tours, nous nous retirâmes, confondus de voir une telle insouciance succéder si rapidement et s'allier à de si importantes préoccupations.

Une des réunions les plus curieuses du Congrès de Vienne fut sans contredit le dîner au pique-nique auquel l'amiral Sidney Smith s'avisa de convier les souverains, les notabilités et les âmes philanthropiques que cette capitale comptait alors dans ses murs. L'idée de rassembler tant de personnages éminents et de faire payer à chacun son écot ne pouvait manquer de leur plaire par sa sincérité même, au milieu de ces jouissances incessantes dont ils étaient gratuitement rassasiés. Aussi, les convives en grand nombre avaient-ils répondu à son appel.

Sir Sidney Smith n'avait pas été attiré au Congrès par un simple motif de curiosité. Son but était aussi bien politique que philanthropique. Et, sans être investi d'aucune mission officielle, il s'était créé autant d'occupations que le représentant de la puissance la plus influente. Ses projets ne démentaient pas sa vie aventureuse, dont les épisodes tenaient autant du roman que de l'histoire.

Marin dès l'enfance, resté sans fonctions après la guerre d'Amérique, il passa au service de la Suède. Par suite de la glorieuse bataille navale de 1791, il fut nommé grand-croix de l'ordre de l'Epée ; peu après, il alla chercher de l'emploi auprès du gouvernement turc. Rappelé au bout de quelques mois par une proclamation du roi d'Angleterre, il se trouva avec lord Hood

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au siège de Toulon. Dans le courant de 179^, en station devant le Havre, il s'empara d'un corsaire français qu'un calme plat l'empêcha d'emmener. Un matelot ayant secrètement coupé le câble du navire amariné, la marée montante l'entraîna dans la Seine, où, attaqué par des forces supérieures, il dut se rendre. Conduit à Paris, il fut d'abord renfermé à la prison de l'Abbaye, puis à celle du Temple, C'est de cette dernière que ses amis, au moyen d'un faux ordre du ministre de la police, parvinrent a le faire évader : circonstance bien simple en elle-même, mais qui devait plus tard faire échouer sous les murs de Saint-Jeand'Acre les plus gigantesques projets, et peut-être empêcher la révolution de l'Orient. Qu'on cherche ensuite de grandes causes aux événements !

Revenu en Angleterre, Sidney Smith obtint le commandement du Ti^e, vaisseau de quatre-vingts canons, et fut chargé de surveiller les côtes d'Egypte. Après avoir bombardé Alexandrie, il fit voile pour la Syrie, où sa présence et ses conseils engagèrent le pacha à défendre Saint-Jean-d'Acre. On sait que par son secours et sa résistance opiniâtre, il détermina la levée du siège. Ce fut à ce sujet qu'il lut gratifié par le sultan d'une aigrette de grand prix, et par Napoléon de ce compliment non moins flatteur : « Ce diable de Sidney Smith rna fait manquer ma fortune. »

De retour à Londres, il reçut de cette ville le droit de cité, auquel était jointe une magnifique épée. Nommé membre de la Chambre des Communes, il siégea jusqu'à la rupture de la paix d'Amiens. Pourvu alors d'un nouveau commandement et nommé contre-amiral en i8o5, il se rendit dans la Méditerranée, où il prit Caprée après un siège de quelques heures. Quand Bonaparte eut, en 1807, déclaré que la maison de Bragance avait cessé de régner, il transporta au Brésil le prince régent de Portugal et sa famille. Depuis lors, il était demeuré sans emploi.

Mais le repos ne pouvait guère convenir à sa nature: le Congrès de Vienne lui parut une magnifique occa-

sion de déployer l'activité de son esprit. On le vit donc arriver un des premiers. Il se présentait comme fondé de pouvoirs de l'ancien roi de Suède, Gustave IV, qui, sous le titre de duc de Holstein, l'avait chargé d'une réclamation relative au trône qu'il avait perdu. Sa qualité d'ancien officier de la marine suédoise et de chevalier de l'ordre de l'Epée, avait appelé sur lui cette honorable confiance.

Dès l'ouverture des conférences^ sir Sidney Smith s'empressa de soumettre au tribunal suprême de l'Europe la déclaration de son auguste client. Le moment semblait bien choisi : tous les jours à Vienne, les mots justîcey réparation, légitimité étaient religieusement invoqués. En faisant appel à la conscience des souverains, le monarque déchu les pressait avec leurs propres arguments. Dans sa note, Gustave-Adolphe rappelait : qu'il n'avait été détrôné que par l'influence de Bonaparte avec lequel il avait refusé toute relation, surtout depuis le meurtre du duc d'Enghien ; que la nation suédoise, en l'excluant du trône, n'avait fait que de céder à une nécessité politique et aux menaces des grandes puissances ; qu'au moment où il avait signé son acte d'abdication, il était prisonnier; que cependant il avait constamment refusé de renoncer aux droits de son fils ; qu'il espérait que ce prince, parvenu à sa majorité, saurait se prononcer d'une manière digne de lui, de ses illustres aïeux et de la nation suédoise ; qu'au surplus, il ne demandait pas le trône pour luimême.

Mais, en politique, les arguments les plus logiques ne sont pas ceux qui ont le plus cours. Les jours, les mois s'écoulaient sans qu'il fût le moins du monde question de rendre son sceptre au roi détrôné. Econduit dans son ambassade par une sorte de résistance inerte, Sidney Smith ne se décourageait pourtant pas.

« Si contre toute possibilité, disait-il souvent, j'échoue devant ce tribunal auguste, je porterai sans crainte la cause qui m'est confiée devant celui de mon pays. Tant que nous aurons un Parlement en Angle-

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