‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 85 sur 156 · LE ROI GUSTAVE IV · texte numérisé non relu

LE ROI GUSTAVE IV

terre, il y aura une tribune pour toute l'Europe. J'y demanderai comiment un roi légitime se trouve dépouillé de ses droits ; par quel motif le plus constant ennemi de Bonaparte a succombé victime de ses intrigues ; pourquoi Ton abandonne à l'infortune celui qui le premier a attaqué le colosse avec toute l'ardeur d'un chevalier. Ne sait-on pas que Napoléon ne lui a jamais pardonné ses reproches sur le meurtre du duc d'Enghien, non plus que d'avoir, à cette époque, ordonné à son ambassadeur de quitter Paris, et enfin d'avoir renvoyé au roi de Prusse sa décoration de l'Aigle noir qu'il venait d'offrir aussi à Bonaparte ?

Si l'on m'objecte que Gustave-Adolphe a signé son abdication, je répondrai qu'il n'était pas libre alors; qu'un père ne peut attenter aux droits de son fils, un souverain détrôner sa dynastie. Ce prince descendant du grand Gustave, de Charles XII, ne doit-il pas inspirer ici l'intérêt qui se rattache à de si beaux souvenirs? Lorsque, de toutes parts, on invoque bien haut les principes de l'équité, osera-t-on,par la plus étrange contradiction, rejeter les plus sacrés : ceux d'une hérédité fondée sur la gloire, consacrée par les siècles? Enfin, si l'histoire doit être désormais le seul juge des actes arbitraires, c'est à elle que Gustave-Adolphe en appellera : la postérité, plus équitable que le Congrès des rois, dira de ce prince que si de brillantes singularités ont pu le rendre un objet d'envie ou d'inimitié, c'est qu'il est rare que la méchanceté ne se venge pas d'une brillante destinée par la calomnie. Quant à moi, ajoutait l'amiral, courtisan des grandeurs déchues, je serai constant à mes principes, à mes aflfections ; je défendrai jusqu'au bout tous les droits de la légitimité et du malheur. »

En vain on lui répondait que l'intérêt des peuples, la foi des promesses, le besoin de la paix, ont aussi leurs droits ; que l'Europe ne pouvait annuler les actes solennels, et peut-être aussi ces traités secrets qui assuraient à Bernadotte et à sa dynastie la paisible possession du trône de Suède ; qu'elle ne récompenserait

jamais par une spoliation les éminents services rendus par lui à la cause commune ; qu'elle ne Texpulserait pas du pavois où l'avait élevé le vœu général des Suédois, pour leur imposer le monarque qu'ils avaient rejeté; que, dans la position douteuse de Gustave- Adolphe, il fallait savoir supporter le malheur avec dignité pour le rendre respectable ; qu'enfin, quand on est déchu, on ne peut être plaint qu'en évitant d'attirer l'attention. Mais, malgré l'indifférence du Congrès et du public, Sidney Smith n'en persistait pas moins dans ses honorables tentatives en faveur d'une cause désormais perdue.

La négociation de son dîner pique-nique avait rencontré moins d'obstacles. A Vienne, il était plus ftisé d'organi«er une partie de plaisir que d'obtenir la restitution d'un trône dans une assemblée qui semblait prendre pour devise de dépouiller les faibles au profit des forts. Le but de cette convocation générale était une souscription à la tête de laquelle l'amiral s'était placé. Le produit, avait-on dit dans le principe, était destiné à l'achat d'une immense lampe d'argent pour le Saint-Sépulcre de Jérusalem, Mais on sut bientôt que les sommes que Sidney Smith espérait réunir seraient consacrées au rachat de chrétiens détenus en Barbarie. Déjà il avait proposé au Congrès d'organiser une expédition maritime dans le but d'anéantir les puissances barbaresques, mettre un terme à leurs brigandages et détruire à jamais ce trafic honteux des esclaves blancs en Afrique. C'est à lui que devait naturellement appartenir le commandement de cette armée antipirate. Mais on avait autre chose à penser qu'à décréter une croisade; et ce nouveau Pierre l'Ermite dut se contenter du moyen plus simple de racheter les esclaves avec l'or sollicité du plaisir. Transportant en Autriche les usages d'Albion, un dîner lui avait semblé le lien nécessaire de cette œuvre d'humanité.

Un bon nombre de billets fut donc placé et le jour fat pris. L'Augarten, ce beau palais, parfaitement disposé pour une solennité de ce genre, fut désigné comme lieu

LE PIQUE-NIQUE iSg

de réunion. Yann, le traiteur par excellence, se chargea de tous les détails culinaires de ce gala philanthropique. Le prix du billet pour le dîner était fixé à trois ducats de Hollande, celui pour le bal qui devait suivre, à dix florins. Le service avait été annoncé pour cinq heures dans la belle salle où se pressait jadis la cour deMariç*- Thérèse et de Joseph H : une table en fer-à-cheval y était dressée. Cette salle était décorée avec beaucoup de magnificence et de goût, et garnie tout alentour par une profusion d'étendards de toutes les nations. Un orchestre était placé à chaque extrémité.

Les souverains avaient accepté, et, on peut le dire, avec un empressement marqué, Les grands personnages du Congrès, ministres, généraux, ambassadeurs, avaient apporté aussi leurs ducats. Parmi les cent cinquante convives, on pouvait compter autant d'altesses que de semi-souverainetés, de guerriers et d'hommes illustres. Des gens à cheval, placés de distance en distance, annonçaient l'arrivée des monarques par des fanfares. Ces entrées éclatantes, qui se pratiquent ainsi sur la scène anglaise, prouvaient que l'amiral n'avait pas oublié le théâtre de Shakspeare.

Yann avait fait de son mieux : or, bien que ce mieux fût à souhait, bien que la Bohême, la Hongrie, les Etats héréditaires eussent fourni leurs productions les plus recherchées, on eût sans doute dîné mieux encore aux tables de la cour. Mais ici c^était un repas de cabaret, un repas à chacun son écot : cette nouveauté avait paru si bizarre pour les têtes couronnées ou à couronner, que pas une n'y avait manqué. C'était vraiment un étrange et curieux spectacle.

Personne n'a oublié le repas où Voltaire fait dîner Candide à Venise avec sept rois détrônés. Depuis lors, on n'en avait jamais vu autant réunis dans une taverne ou cabaret. Si le nombre de ceux attablés à l'Augarten n'était pas tout à fait le même, au moins n'étaient-ils pas détrônés, mais bien couronnés, au contraire, et bien resplendissants. La comparaison inverse se présentait à tous les esprits. Involontairement aussi, on

pensait à quelques-unes de ces solennités où naguère les rois se pressaient autour de Napoléon victorieux : quelques voix en parlaient, mais bien bas.

Pendant la première partie du banquet, les orchestres avaient exécuté les airs nationaux des divers pays. Au second service, l'amiral, en bon Anglais fidèle aux coutumes britanniques, prit la parole et n'épargna ni les toasts ni les discours. Le sujet du sien était naturellement relatif au but de la réunion : bien qu'on eût pu y trouver quelques longueurs, un père de la Merci n'eût pas prêché avec plus d'onction le rachat des esclaves. Le résultat dut singulièrement le flatter : car il s'éleva à plusieurs milliers de ducats. Les empereurs s'étaient inscrits chacun pour mille, et les autres suivant leur fortune ou leur philanthropie.

Sidney Smith avait fini son homélie; les services étaient épuisés : tous les vins de Hongrie, du Rhin et d'Italie avaient été dégustés et vantés selon leur mérite : on allait enfin quitter la table. Tout à coup, ainsi que de raison, se présente le sommelier de Yann, qui, entre deux symphonies d'Haydn, un plat de vermeil à la main, vient réclamer de chacun des convives la somme de trois ducats d'or de Hollande, prix fixé pour le banquet, la musique et l'éclairage, ce qui faisait la somme de cinq mille quatre cents francs environ.

Or, quelques mois plu^ tard. Je me trouvai à Londres au dîner que les souverains reçurent de la Cité. Le nombre des convives était, à vrai dire, un peu plus considérable. Le bal aussi peut-être fut un peu plus nombreux. La dépense, quoique la fête fût presque entièrement semblable, se monta à vingt mille livres sterling (5oo,ooo francs). Autres lieux, autre total.

Mais une petite circonstance qui manqua au banquet de Londres vint égayer celui de l'Augarten. C'est un épisode qui vaut à lui seul tout un livre, et rappelle celui si facétieusement raconté par Voltaire; non pas qu'il s'agît d'un roi traqué par les huissiers comme le malheureux Théodore, ce souverain éphémère de la

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Corse ; mais bien du plus adorable et du plus adoré des rois trônants, Maximilîen-Joseph de Bavière.

Le kerner de Yann avait commencé sa collecte et recueilli la mise de l'empereur Alexandre et du roi de Danemark : arrivé à Sa Majesté Bavaroise, le plénipotentiaire du tavernier lui présente intrépidement sa requête formulée par les six ducats d'or qui brillent au fond de son plat. L'excellent Maximilien porte la main à la poche de son gilet, puis à l'autre, puis à celle de son habit : recherche inutile ; poches, goussets sont aussi complètement veufs d'espèces qu'au joyeux temps où le prince Max n'y rencontrait qu'un vide que les usuriers de Paris avaient refusé de combler. Hâtonsnous de le dire, sans doute ce roi, le modèle des rois, avait versé tout le contenu de sa bourse dans quelque main qui s'était tendue à lui, ainsi qu'il le faisait chaque jour à Munich pour les infortunés qui ne l'imploraient jamais en vain. A la première visite des poches succède une autre visite non moins infructueuse. En vain Sa Majesté allonge les doigts et les introduit jusque dans les derniers recoins : il faut qu'elle se résigne, elle est décidément sans argent.

Décontenancé comme un écolier pris en faute, le roi se met à interroger du regard la longueur entière de la table, et avise tout au bout le comte Charles de Rechberg son chambellan. Il pense avoir trouvé son sauveur : son supplice va finir. Mais Rechberg qui est là pour son argent et pour son compte a entamé une conversation fort animée avec M. de Humboldt. Enthousiaste comme un auteur qui parle de son livre, il s'entretient du grand ouvrage sur la Russie qu'il vient de publier, et qui lui donne un rang parmi les littérateurs les plus distingués. Rechberg ne voit pas la détresse de son souverain, et laisse tous ses gestes, tous ses regards sans*écho.

Cependant le sommelier impassible attend, et, son plat à la main, demande son salaire.

Le regard du roi va alternativement du collecteur à Rechberg, et de Rechberg au collecteur. Sa confusion

est telle que, semblable à Richard III d'Angleterre, il serait à s'écrier : « Trois ducats I trois ducats I... Mon royaume pour trois ducats* »

A la vue de cette scène bizarre, un rire, dont on cherche vainement à comprimer ré(!lat, circule autour de la table comme une étincelle éclectrique* En vérité, pour complément il n'y manque plus, comme au banquet royal de Venise, que les recors à la porte guettant le roi Théodore. Dieu sait comment Sa Majesté de Bavière serait sortie de cet embarras^ si ses voisins ne se fussent enfin décidés à y mettre fin. Déjà le prince Eugène s'était levé, et allait satisfaire cet entêté kellner qui, fidèle à ses instructions, prouvait qu'il était ineil* leur collecteur qu'adroit courtisan. Mais l'empereur Alexandre le devance : d'un geste il rappelle le somme* lier, et vide sa bourse dans le plat de vermeil, non sans rire tout haut et de bien bon cœur* Ce que voyant, lés assistants se mettent à l'imitej. Quant au bon Maximilien, après avoir beaucoup rougi, il finit par surmohter soti embarras et rire plus haut que les autres d'un épisode qui peut-être lui rappelait sa jeunesse.

Ainsi se termina cette petite scène dont j'ai gardé le souvenir, et que je retrace ici avec lu charme qui se rattache à toutes les actions de ce bon prince*

Le repas achevé et payé, les souscriptions remplies, on passa dans la salle du bah C'était Un vrai pêle-mêle, moins animé qu'une redoute, moins solennel qu'un bal de la cour, mais peut-être plus curieux pour l'œil d'un observateur. On y voyait peu de dames de haute lignée, celles-là étaient déjà saturées de fêtes, mais en revatiche un gratid nombre de petites bourgeoises qui ne comptaient sur rien moins que sur une altesse ou un ambassadeur pour un menuet ou une valse. Malheureusement presque toutes avaient gâté leur visage d'ordinaire si frais et si gracieux par des atours de mauvais goût. Bien qu'achetées à grands frais, ces riches parures dont elles étaient surchagées convenaient infiniment moins à leurs Charmantes figures que le classique bonnet d'or phrygien.

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