UN ORIGINAL
La manie de cet original était de se faire présenter. Un nouvel arrivant ouvrait-il son salon^ l'idée fixe de M. Aïdé était de trouver un introducteur qui lui en facilitât l'entrée. Souvent il s'adressait à des personnes qu'il connaissait à peine. Sa ténacité ne se rebutait jamais. Le prince de Ligne, dont il avait cent fois mis l'obligeance à contribution, finit pourtant par s'impatienter de ces présentations multipliées ; et un jour que l'obstiné Grec revenait sans pudeur à la charge :
« Je vous présente, dit-il, un homme très présenté et très peu présentable. »
L'excellent prince disait que souvent il s'était repenti de ce qu'il appelait ce très mauvais bon mot. L'épigramme fut répétée et mit M. Aïdé à une sorte de mode, sans le refroidir sur le chapitre des présentations. Quelques années après le Congrès, voyageant en Angleterre, les manières élégantes qu'il avait acquises par la fréquentation de la bonne compagnie où il avait été si souvent présenté, captivèrent, aux eaux de Cheltenham, le cœur d'une jeune personne fort riche qu'il épousa. L'incertitude de son sort semblait fixée enfin, lorsque, pour un sujet frivole, une présentation, assura7 t-on, il se prit de querelle avec le jeune marquis de B*** dans un bal chez M. Hope. Un duel s'ensuivit : M. Aïdé fut tué sur la place.
Une individualité non moins curieuse, surtout pour les souvenirs qu'elle rappelait, était la vieille comtesse PratazoflF, cette favorite de Catherine II, et qui avait jadis rempli auprès d'elle une charge d'intimité que les Anglais nommeraient « inexpressible ». A Vienne, on la citait comme une célébrité. C'est au prince de Ligne que je dus encore de voir cette physionomie du siècle passé. « Notre connaissance date de loin, me disait-il un jour en me conduisant chez elle : car elle était aussi de ce fabuleux voyage en Crimée, non pas, je pense, par raison d'en casy mais parce que l'impératrice s'était fait de son esprit et de sa conversation une habitude dont elle ne pouvait se passer : la faveur chez les rois tient à si peu de chose ! Ne croyez pas, ajouta-t-il en
riant, que je regarde comme peu de chose la charge dont elle était revêtue. L*amour,en se voilant les yeux, répondrait qu'elle est fort significative et souvent nécessaire. »
L'amie de l'impératrice s'était sans façon établie à l'auberge. En entrant dans le salon, je vis, assise sur un sofa, une prodigieuse masse qui le remplissait de tout son volume. A U quantité de joyaux dont elle était chargée, on eût pu se figurer une idole indienne. Sur sa tête, au cou, aux bras, brillaient des diadèmes, des bracelets, des colliers de diamants, des portraits enrichis de pierreries : d'immenses girandoles pendues aux oreilles se jouaient jusque sur les épaules. Cette boutique de joaillerie me parut avoir soixante et dix ans.
A notre arrivée, elle voulut se lever, mais elle retomba aussitôt sur son sofa. Elle prit le prince par la main, et lui fit, non sans efforts, une place auprès d'elle. S'apercevant que je le suivais, elle m'adressa de ces phrases polies et mignardes dont les Russes de son temps connaissaient si bien le vocabulaire. La conversation s'engagea ensuite sur le beau temps évanoui des féeries de l'Ermitage. On déifia le passé, on médit du présent. Mais le plus curieux de cette heure de visite fut que le prince, oubliant les trente ans écoulés depuis le voyage de Crimée, se mita traiter en jeune fille cette énorme douairière, ne l'appelant que petite et mon enfant. Quant à la comtesse, elle acceptait ce persiflage en minaudant avec le sérieux le plus comique.
Nous la quittâmes enfin : j'allai inscrire sur mes tablettes le portrait de cette marionnette qui venait montrer à l'Europe de Vienne le spectacle de sa vieille personne, de ses vieilles parures et de ses vieilles prétentions.
Un autre original était un Anglais nommé Foneron. Longtemps banquier à Livourne, il y avait amassé une grande fortune, et était venu vivre en Autriche. Aussi bossu qu'Esope, aussi prévoyant que le Phrygien, et doué d'un cœur sensible, il avait calculé tous les inconvénients d'une union avec une femme à la taille de
LK CUISINIEfi DU CONGRÈS ^7!
circassienne. Dans cette sage pi^évision^ il avait cher'* ché et trouvé une jeune personne de la figure la plus ravissante, mais plus contrefaite encore que. lui-même. Il offrit sa main : elle fut acceptée, car la jeune fille était pauvre. Le mariage eut lieu. Quoique fait secrètement, il n'eut encore que trop de témoins. Jamais couple, en vérité, ne fut plus bizarrement assorti. Mais partout on a de l'indulgence pour les amphytrions.
Or, malgré les brocards sur sa taille et sur celle de sa compagne, M. Foneron mettait sa gloire et son bonheur à donner, lors du Congrès, les plus excellents dîners. Il est peu d'étrangers qui, admis à cette table somptueuse, n'aient gardé la mémoire des repas du vendredi et des biftecks classiques qu'on y servait. On eût pu nommer M. Foneron le cuisinier du Congrès. Dans cette foule innombrable de prétendants, de solli" citeurs, il ne réclamait rien, ni indemnité, ni titres, ni cordons. Ses titres, ses cordons, c'étaient ses dîners. Son unique ambition eût été de présider le beef-steak's club de Londres.
A l'une de ces réceptions, j'avais rencontré M. Ank**% Juif de nation, et qui ne démentait pas l'instinct de sa race pour l'or. Il en avait énormément : il en était littéralement cousu. Mais sa réputation d'avarice égalait sa réputation d'opulence. Il lui prit en fantaisie de m'inviter à déjeuner. Curieux de voir s'il était vrai que rien ne fût plus fastueux qu'un avare, j'acceptai.
Son appartement avait quelque chose de cette exiguïté proprette qui vous pénètre et vous glace. Peu de feu*; point de tapis; quelques meubles rares et usés. Le déjeuner fut à l'avenant. Pour me contraindre sans doute à faire pénitence de tous les festins dont on était saturé, il m'offrit uniquement un peu d'eau noire qu'il appela du chocolat. Quand j'eus avalé courageusement ce brouet lacédémonien, il se mit à me montrer ses richesses artistiques. M. Ank*** était numismane : il avait une des plus riches et des plus complètes collections de médailles qui fût à Vienne, rivalisant avec celle SI célèbre du comte Vitzay. Je vis ensuite quelques
tableaux assez beaux, puis un vrai fouillis de bric-àbrac qu'il réunissait moins par amour de Tart que dans une idée de lucre ; car il mettait à toutes ces vieilleries une valçur follement exagérée.
J'avais accepté le chocolat ; je l'avais bu ; je continuai donc à avaler le calice. Quand il m'eut tout montré, il tira d'une armoire en fer un carton rempli entièrement d'effets à ordre, de lettres de change et de billets de caisse. Il y en avait pour une somme immense.
« Là-dedans, me dit-il, ne sont pas des titres de parchemin, ni des blasons écussonnés, mais des lettres de noblesse qui font pâlir toutes les aristocraties, et qui ne dérogent jamais. Là, point de mésalliance, point de tache d'or. L'or, depuis que sa première parcelle a été épurée par le feu, est la seule généalogie toujours pure, toujours fière, toujours brillante. Trouvez-moi une noblesse qui lutte de quartiers et d'hommages avec celle-là, je me prosterne devant elle. »
Et il carressait ses billets, il en agitait les feuillets de manière à me prouver quel était l'énorme total de cette noblesse à échéance et de ce blason au porteur.
« Avec cela, continua-t-il, le monde est un immense paradis où nul fruit n'est défendu. Quoi qu'en disent les moralistes à la façon de Sénèque, voilà le mobile de toutes les vertus ; voilà aussi le mobile de tous les plaisirs. Oui, j'ai là tout, sans trouble, sans embarras, sans remords, tout depuis le palais le plus somptueux, les équipages les plus riches, les repas les plus exquis, jusqu'à la femme la plus belle. »
En disant ces mots, il étreignait son carton plus étroitement que le vieillard ne serre sa bourse dans la K-cène du Déluge^ de Girodet.
« Assez, assez, monsieur Ank***, lui dis-je ; non seulement vous anéantissez la vertu, mais vous justifieriez le crime. Pourquoi un brigand ne s'excuserait-il pas de vous tuer, en disant qu'il veut juger, lui aussi, si la réalité que lui procurerait votre or ne vaudrait pas toutes vos illusions? »
J'eus assez, comme on le pense bien, de l'homme, de
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son déjeuner, de sa morale et de son carton. Je le quit- »!
tai, me promettant bien de ne plus le revoir.
Un autre Anglais, qui disputait alors à M. Foneron \
l'honneur de traiter les étrangers et ses compatriotes, était M. Raily. Grâce à sa prodigieuse dépense, il devait l'emporter bientôt, au dire de quelques personnes, sur l'exquise confortabilité des family dinners de son rival. Peu soucieux d'augmenter le nombre de ses convives, j'avais constamment négligé toutes les occasions de me procurer des invitations dont M. Raily n'était pas avare.
« Je veux te le faire connaître, me disait un jour Griffiths, un observateur doit tout voir et tout étudier. M. Raily, ainsi que plusieurs autres originaux, figurera très bien dans tes souvenirs, au moins par le mérite de la variété. »
Je me laissai entraîner. Pendant le trajet, je questionnai Griffiths et lui demandai quelques détails sur le personnage que nous allions visiter.
« M. Raily, me dit-il, me paraît être un de ces individus mystérieux et singuliers à la manière du comte de Saint-Germain (i) et de Cagliostro, qui vivent de tout, excepté de leurs revenus. Quand tu l'auras vu, je me réserve de te donner de lui une plus complète biographie. Je l'ai rencontré partout, dans mes divers voyages, toujours déployant un faste qui exige de grandes richesses ou d'habiles moyens de s'en procurer. Je l'ai d'abord vu dans l'Inde, chez milord Cornwallis ; depuis, je l'ai retrouvé à Hambourg, en Suède, à Moscou, à Paris lors de la paix d'Amiens ; il arrivait, me dit-il, de Madrid. Enfin, le voici à Vienne où son luxe écrase les plus opulents. On dirait qu'il veut en
(i) Le comte de Saint-Germain se prétendait âgé de deux mille ans, et trouvait des gens assez simples pour le croire. Un jour, à table, se tournant vers son valet :
« Ne trouves- tu pas, lui dit-il, que monsieur, en lui désignant un des convives, a une grande ressemblance avec Jésus-Christ?
— J'en demande pardon à Votre Excellence, lui répondit l'impudent valet, mais il n'y a que trois cents ans que j'ai l'honneur d'ôtrc à son service. » [Note de F Auteur.)
faire oublier Torigine. Ses dîners sont fort recherchés et ses invités du plus haut rang ; car il prise surtout les titres et qualités chez ses convives. Un duc assis à sa table le fait épanouir d'aise ; une excellence le ravit ; une altesse royale le met au comble du bonheur : si rétiquette permettait aux majestés d y venir, il en perdrait, je crois, la raison. Tu en jugeras; car je ne doute pas qu'il ne nous invite, ne fût-ce que par ostentation. »
M. Raily avait établi sa résidence temporaire dans le magnifique hôtel du comte de Rosemberg. Il nous reçut avec une politesse afifectée, commune à tous les hommes qui ne sont pas affables par un instinct particulier ou par une habitude constante de mœurs. Il mit une extrême importance à nous parler de sa maison, de ses meubles, de ses équipages, de ses domestiques ; passant à ses dîners, il énuméra les altesses, les hommes célèbres qu'il y invitait, et finit par nous dire, ainsi que Griffiths l'avait prévu :
w Si vous vouliez bien, messieurs, excuser une trop courte invitation, je vous prierais de me faire l'honneur de dîner aujourd'hui chez moi avec les princes héréditaires de Bavière et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade, l'amiral Sidney Smith, plusieurs ambassadeurs et chargés d'affaires, et d'autres* personnes de distinction qui sont sans doute de votre connaissance. »
Certain que le tableau de cette réunion serait piquant, Grifiiths se hâta d'accepter; et nous laissâmes l'heureux maître de maison vaquer aux apprêts de son sérénissime banquet.
A six heures, nous étions introduits de nouveau dans ses magnifiques appartements. Bientôt après^ on annonça le dîner. La table était dressée dans une longue galerie, au bout de laquelle s'élevait en gradins un buffet à la mode anglaise. L'argenterie, le vermeil, les cristaux disposes en profusion par étages, témoignaient plutôt de Topulence compacte que du goût délicat. L'amphitryon tout radieux fit mettre à sa droite le
REPAS ENNUYEUX Hjb
prince royal de Bavière, et lé prince rbyaî de Wurtem-^ berg à sa gauche; puis, altesses, généraux,, ministres, etc., se placèrent comme ils le jugèrent bon. Quant à moi, un heureux hasard me fit asseoir à côté de Tamiral Sidney Smith. Sa conversation intéressante, où se retraçaient tous les faits dont il avait été le témoin depuis vingt-cinq ans, venait fort à propos pour rompre la monotonie du banquet.
Il était diffiicile d'imaginer un repas plus somptueux : cependant, malgré l'abondance et la recherche des mets, la finesse des vins, la profusion de tout, les heures paraissaient lentes et les convives impatients d'en finir. Personne n'avait pris la tâche d'animer ou de généraliser la conversation. La plupart des personnages émînents, que la curiosité ou Timportunité avaient réunis autour de cette table, semblaient gênés de leur position. Quant à M. Raily, il était persuadé qu'un repas auquel assistaient presque exclusivement des princes, des diplomates, des grands seigneurs, devait être nécessairement la première chose du monde.
On passa ensuite dans le salon où l'on servit le café et les glaces. Suivant un usage russe, que sans doute M. Raily avait rapporté de Moscou, plusieurs tables étaient couvertes de bijoux, d'objets précieux et de brillantes bagatelles des divers pays qu'il avait parcourus, ce qui donnait à cette pièce plutôt l'aspect d'une boutique à l'encan que d'un appartement de bonne compagnie. Un nombreux orchestre se mit en devoir d'exécuter un concert; mais le charme de la musique ne put parvenir à combattre l'ennui et la gêne qui s'étaient impatronisés dans ces salons. A neuf heures, on avait quitté la table ; avant dix heures, tous ces nobles hôtes avaient quitté M. Raily.
Dans un salon écarté, l'on avait dressé quelques tables de whist qui occupèrent les plus embarrassés de leur contenance. Un petit groupe entoura un vieillard sec, à l'œil vif, d'une assez grande taille, droit encore. C'était M. O'Bearn, qui naguère avait passé pour le premier et était probablement le plus ancien joueur de
l'Europe. Il avait fait du jeu l'occupation de sa vie, sa profession ; il en avait vécu et en vivait encore. Il prenait plaisir à conter quelques-unes des aventures de jeu, et y mettait le plus désespérant accent irlandais qui fut jamais ; en voici une entre autres :
« Depuis longtemps, nous dit-il, le duc de H*** désirait jouer avec moi. Je ne me fis pas prier pour lui procurer cette petite satisfaction. Il choisit le piquet : nous commençâmes la partie à neuf heures du soir, et le lendemain, quand le soleil parut, je gagnais à Sa Seigneurerie plus d'or que son père n'en avait amassé dans son gouvernement général de l'Inde. Après le dernier coup qui était d'une somme énorme et qu'il perdit encore, le duc se leva et me dit :
« M. O'Bearn, je doute que ma fortune entière puisse vous payer ce que je perds. Je vais vous envoyer mon intendant. Il comptera avec vous et vous remettra les titres de mes propriétés.
— Très bien, milord, lui répliquai-je; ces paroles sont d'un homme d'honneur. Mais ne croyez pas que je me laisserai gagner en procédés : il ne sera pas dit que j'aurai réduit à la besace un des plus beaux noms de notre Chambre Haute. Comme il n'est pas juste non plus que j'aie passé une nuit blanche sans résultat, ce qui est peu ma coutume, permettez que je fasse venir un prêtre et un notaire. Devant le prêtre, vous allez , jurer que vous ne toucherez jamais une carte de votre vie, et le notaire dressera un acte par lequel vous me constituerez une rente viagère de mille livres sterling.
« Je n'ai pas besoin de vous dire, ajoutait le vieux joueur, que ces conditions furent acceptées et religieusement remplies. Jamais, depuis lors, le duc de H*** n'a joué, et voici un demi-siècle que je touche scrupuleusement les arrérages de ma rente. »
Un autre trait que nous contait ce vétéran du tapis vert n'est pas moins caractéristique :
(( Peu de temps avant la Révolution, continua M. O'Bearn, j'étais venu à Paris. Je logeais comrfie de coutume à l'hôtel d'Angleterre. On y jouait à cette