‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 91 sur 156 · ANECDOTES DE JEU · texte numérisé non relu

ANECDOTES DE JEU

époque assez gros jeu. Le soir de mon arrivée, je descendis au salon; les tables étaient dressées ; je m'assieds près de l'une. Deux messieurs jouaient au piquet. Le duc de Gramont, qui était alors le roi de la mode, le type de l'élégance et de la prodigalité, vient s'asseoir précisément en face moi. Il me regarde et se prend tout à coup à dire avec ou sans intention :

« On nous parle beaucoup de ces Anglais qui risquent des sommes* énormes soit au jeu, soit dans les paris. Ici, nous n'en voyons jamais de ces Anglais-là.

« Je ne réponds rien. Quelques instants après, un coup douteux se présente.

« Je parierais bien pour monsieur, dit le duc en désignant un des joueurs.

« — Et moi, dis-je aussitôt en montrant l'autre, je parie pour monsieur huit mille livres sterling (200,000 francs).

« — Combien, monsieur, avez-vous dit?

« — J'ai dit que je parierais huit mille livres sterling.

Le duc, après ce qu'il avait dit, ne pouvait reculer.

— C'est tenu, monsieur, me répond-il.

Le coup se joue; le duc perd. Il se lève et vient à moi.

« Milord, me dit-il.

— Je ne suis point milord : je suis master O'Bearn, que désirez-vous?

— Je ne pourrai peut-être pas vous acquitter surle-champ une somme aussi considérable.

— C'est assez, monsieur, je vous accorde tout le temps que vous voudrez. Mais sachez que, quand je joue, j'ai toujours l'argent dans ma valise.

Peu de temps après, il me paya, et fut sans doute un peu moins prompt à parler sur les Anglais. Quant à moi, j'ai toujours été fort enchanté d'avoir donné une bonne leçon au duc de Gramont. »

Cependant, toutes les tables de jeu furent bientôt abandonnées. Le petit nombre d'auditeurs qui s'était groupé autour de M. O'Bearn prit congé sous divers

28o SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE

prévenir les suites m'eussent rapproché de lui. Après un dîner que nous avions fait ensemble à l'auberge de l'Impératrice d'Autriche, il me proposa de le suivre à un bal qui s'était ouvert, depuis quelque temps déjà, dans un magnifique local appelé le Salon d'Apollon. J'acceptai, et nous nous rendîmes à ce temple du plaisir.

Ce qu'on créait alors à Vienne avait une empreinte de grandeur digne du temps et des hôtes qu'on désirait y fêter. Néanmoins, pour donner une idée exacte de cet établissement unique, il faudrait reproduire en entier l'un des plus brillants chapitres de ces contes arabes qui ont tant émerveillé notre enfance. UApollo Sali, œuvre de M. Moreau, architecte français, est sans contredit un des monuments les plus curieux de la capitale de l'Autriche. L'extérieur est d'un goût noble. A l'intérieur, dans un local immense, on trouvait les salons somptueux d'un palais, les bosquets d'un jardin. D'un kiosque turc aux vives couleurs on passait à la hutte d'un Lapon. Ici des allées bordées d'un frais gazon, plantées de rosiers et d'arbustes odoriférants, présentaient la plus riante variété. Au centre de la salle du souper s'élevait un rocher immense, d'où s'échappaient, parmi des fleurs, des cascades d'une eau vive, retombant dans des bassins remplis de poissons. Tous les styles d'architecture se disputaient la décoration de cette enceinte : le moresque bizarre, le grec si pur, le gothique découpé. Tout ce qui pouvait enfin multiplier ou varier les jouissances du regard s'y trouvait réuni. Ici le scintillement des bougies sur mille lustres de cristaux coloriés ; plus loin, la douce clarté de lampes d'albâtre, imitant l'astre paisible de la nuit, répandaient dans cette salle les teintes lumineuses appropriées à chaque destination. Et tandis que les rigueurs de l'hiver couvraient de neige la terre d'alentour, on y goûtait la tiède fraîcheur du printemps en respirant les parfums les plus suaves.

La foule était extrême quand nous entrâmes : on prétendait que le nombre des assistants s'élevait au

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