‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 92 sur 156 · LES ROIS INCOGNITO · texte numérisé non relu

LES ROIS INCOGNITO

moins à huit ou dix mille personnes. Dans toutes les réunions du Congrès, je n'avais pas encore vu, je l'avoue, un assemblage à la fois plus brillant et plus bizarre : c'était un aspect vraiment unique, un monde en miniature.

Peu à peu chacun trouva à se caser selon son goût dans cette foule immense. Le contenu ne sembla bientôt plus en disproportion avec le contenant, et Ton put circuler à peu près librement.

La première personne que j'aperçus fut Zibin> qui se promenait avec le roi de Prusse. Zibin était traité si familièrement par Sa Majesté que, comme il est très petit, et que le roi était très grand, ce dernier lui tenait exactement la tête sous le bras. Malgré la gêne de cette position, mon jeune courtisan en paraissait flatté à un tel point, qu'il ne l'eût sans doute pas changée contre les coussins du plus moelleux sofa de l'Orient.

Entraîné par les rencontres qu'il avait faites, mon compagnon m'avait quitté depuis quelque temps. Dans cette solitude bruyante je cherchais un ami qui doublât mon plaisir en le partageant. Un heureux hasard me fit rencontrer presque à la fois le général Tettenborn et le prince Philippe de Hesse-Hombourg. Mon cœur était toujours à l'aise avec eux. Nous nous mîmes à parcourir ensemble tous les détails qu'offrait cette somptueuse enceinte. Nous nous assîmes ensuite sous le péristyle à l'entrée des salons, pour pouvoir guetter les nouveaux arrivants : de ce nombre furent presque tous les souverains.

Cette liberté attachée à leur incognito dans les bals publics, les leur faisait vivement préférer à la cérémonieuse étiquette des bals de cour. Aussi, dans toutes ces réunions publiques, les monarques, plus communicatifs, semblaient-ils même reconnaissants de ce qu'on voulait bien oublier les distances.

Le roi de Bavière arriva un des derniers. Il était accompagné des deux princes ses fils, et suivi du comte Charles de Rechberg, son chambellan. Rechberg nous aperçut^ et quittant un moment Sa Majesté, il accourut

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vers nous. Mais comme son service ne l\ii permettait pas de s'éloigner pour longtemps, il nous pressait de souper avec lui, dès que le roi se serait retiré, et fortifiait son invitation de toutes ces petites phrases d'amitié qui excluent un refus. Aux derniers mots de son affectueuse péroraison, voilà qu'il se sent doucement pincer l'oreille, et qu'une voix très peu courroucée lui dit :

« Allons, allons, coureur, pourquoi donc m'abandonnez-vous là ? »

Il se retourne : le tireur d'oreille était Maximilien- Joseph. Nous nous levons aussitôt.

« Ne bougez pas. Messieurs, nous dit cet excellent prince, avec ce ton de bonté qui lui était si familier. N'importe où Je vais, je n'ai pas plutôt tourné la tête que, zeste. Monsieur a disparu, et qu'il me faut faire l'office de crieur public pour le rappeler. »

Rechberg s'excusa sur notre rencontre inattendue, et n'eut pas de peine à se faire pardonner. Il était facile de voir, par le ton de la remontrance et la correction même qui l'accompagnait, combien il possédait l'aftection de son souverain.

Placé en face de la porte, je vis entrer le comte de Witt qui aussitôt vint à moi.

<f Puisque vous m'avez précédé ici, dît-il, vous allez m'y servir d'introducteur.

— Bien volontiers. »

Et, comme j'avais plusieurs fois fait le tour de ces salles, je le guidai partout.

« Ce spectacle enchanteur et varié, disait-il, ne rappelle-t-il pas les fêtes que l'impératrice Catherine donnait lors des glorieux événements de son règne, et dont le récit est encore dans la bouche de ma mère?

-— Ah ! plutôt, parlez des fêtes si ravissantes qu'ellemême ordonnait dans son palais de 'Tulczim, fêtes dont elle était l'âme et le plus bel ornement. Que parfois on trouve, mon cher comte, dans les résidences des rois ce faste éblouissant des cours, on le conçoit ; mais que dans une campagne de l'Ukraine on rencontre un palais de Rome antique, les jardins de Babylone, le goût de

LE ROI DE DANEMAftCK 283

Versailles s*alliant aux recherches les plus exquises du luxe, voilà ce qu'on a peine à croire ; voilà pourtant ce qui se groupait à Tulczim autour de votre mère, de cette ravissante création de la Grèce, de cette fille des contrées brûlantes où naquit Aspasie, où Junon sortit du ciseau de Scopas. Voilà ce que rappellent, sans Tef*facer, tous les prodiges qui se voient à Vienne. »

Dans un quinconce chinois, où était dressé un billard, nous trouvâmes le roi de Danemark accompagné d*un seul chambellan. Alexandre Ypsilanti m*aperçut et s'approcha en prononçant mon nom à haute voix. A ce nom, le roi se retourna et me reconnut sur-le-champ, quoique je ne l'eusse pas vu depuis l'époque où il n'était que prince royal.

« Avez-vous appris l'allemand, me demanda ce prince en souriant, depuis votre départ de Copenhague?

— Non, sire, mais je n'ai pas oublié la brève leçon que Votre Majesté a bien voulu me donner. »

Il s'informa alors de ma famille avec le plus vif intérêt, me demanda si elle était en France, et entra dans des détails qui me prouvèrent combien est grande chez les souverains la faculté du souvenir.

Il était impossible de réunir plus d'amabilité et de bonhomie, de gaieté sans familiarité avec une instruction plus solide. Ce prince faisait, pour captiver, tous les frais qu'on aurait pu attendre d'un courtisan qui veut plaire. Les années n'avaient apporté aucun changement à sa personne. Il était toujours très mince avec un visage très pâle, un très long nez et des cheveux d'un blond blanc qui étaient de l'expression à sa physionomie. C'était enfin cette même figure qui autrefois avait excité ma gaieté et mon eftroi. Mais, en même temps, si ces traits me rappelaient une circonstance pénible de ma vie, ils me retraçaient aussi une époque mémorable, un acte de générosité et d'indulgence de ce noble cœur, qui le peindront mieux par un trait que le plus volumineux panégyrique.

Lorsque le roi de Danemark nous eut quittés :

a: Qu'ayez-vous donc voulu dire à Sa Majesté, me

demanda le comte de Witt, par sa première leçon d'allemand? Quant à ce qu'il vous ait reconnu, comme s'il vous eût quitté depuis huit jours, n'en soyez pas surpris : les souverains ont tous de la mémoire.

— Le roi vient de me rappeler une circonstance dont le récit serait un peu long. Permettez-moi de le remettre à demain. »

Nous entrâmes dans la grande salle du bal où circulaient, confondus dans la foule, les rois, les généraux, les bourgeois, les hommes d'Etat, coudoyés par des artisans, agacés par des grisettes ; mais, nouveaux Almavivas, tous ces illustres personnages se trouvaient plus flattés des préférences de quelques naïves Rosines, que des œillades étudiées des coquettes expertes de la cour.

Zibin, qui avait dégagé sa tête de la glorieuse étreinte de l'étau royal de Sa Majesté Prussienne, vint nous rejoindre. Je lui fis compliment sur l'insigne bienveillance dont il avait été l'objet : il en paraissait fier.

« Pour la conserver, lui dis-jc, n'oubliez pas les recommandations du prince de Ligne, de celui qui fut notre maître à tous. Soyez modéré dans vos éloges. On ne prend plus les rois avec des paroles. Il n'est ^,u'un certain air d'admiration dont ils aient encore de la peine à se défendre; mais voilà tout. Des louanges à la Lauzun, répétait-il souvent, ne séduiraient pas nos modernes Louis XIV. »

De compagnie avec quelques majestés, nous contemplions les graves bourgeois de Vienne figurant le menuet obligé.

« Qui croirait, dit Zibin, que cette danse a pris naissance au village? A voir sa lourde monotonie, on ne s'imaginerait pas que, dans son principe, elle fut fort gaie. Introduite à la cour, sa pétulance s'est changée en gravité ; maintenant elle est triste à mourir.

— Ah ! dit le comte de Witt, si l'incomparable prince de Ligne ne nous avait pas été enlevé, c'est lui qui nous rappellerait encore les menuets qu'il dansa

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