‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 93 sur 156 · LE MENUET DE COUR · texte numérisé non relu

LE MENUET DE COUR

au grand Trianon avec la charmante marquise de Coigny(i).

— Le prince de Ligne, reprit Zibin, a lui-même appelé le menuet une grâce stupide.

— Assurément, dis-je à mdn tour, c'est avant de l'avoir dansé qu'il qualifiait ainsi le menuet. Je pense, comme vous, qu'on s'en acquittait un peu mieux jadis à la cour de France qu'on ne le fait aujourd'hui à Vienne. Croyez cependant que les anciennes traditions de la danse grave ne sont pas perdues sans retour.

— Mais où les retrouver? s'écria-t-on autour de moi.

— Eh bien, pour peu que cela vous plaise, je vais vous en faire juges. »

A ces mots, je m'approche de la jeune princesse de Hcsse-Philippstadt que je venais d'apercevoir avec sa mère.

« Princesse, lui dis-je en lui présentant la main, faites-moi la grâce de m'aider à convaincre ces messieurs qu'on sait encore danser le menuet de cour. »

Elle accepte : Zibin me prête son chapeau d'uniforme. Me rappelant les leçons d'Abraham, qui avait aussi été le maître de danse de la jeune princesse, nous nous mettons à figurer avec assez de précision cette danse de caractère. Quant à ma charmante partenaire, par la souplesse et la grâce de ses pas, elle eût mérité qu'un autre don Juan d'Autriche partît en poste de Bruxelles et vînt incognito pour la voir danser, ainsi qu'il le fit au Louvre pour Marguerite de Bourgogne. Les éloges ne lui furent pas épargnés : et nos critiques furent obligés de convenir que l'antique menuet n'était pas encore détrôné.

Cependant, le comte de Rechberg, qui réunissait ses convives, me cherchait dans toutes les salles, ne se doutant pas que, champion improvisé, je soutenais, au milieu du salon principal, l'honneur de la danse

(i) Née de Conflans, celle qui fut aimée peut-être platoniquement de Lauzun. Sa fille épousa le général, depuis maréchal Sébastiani. Le prince de Ligne lui adressa, de Russie, de charmantes lettres qu'a publiées M. de Lcscure. (Librairie des Bibliophiles.)

classique. Dès que j'eus reconduis la jeune princesse à sa mère, il nous entraîna dans la salle du souper. A la table voisine de la nôtre étaient assis le prince Koslowski, Alfred et Stanislas Potocki, quelques Russes attachés à l'empereur^ et, plus loin, Nostiltz, Borel, Palfy, le prince Esterhazy. On se porta des santés, on fit assaut de bons mots : l'esprit pétillait comme le vin de Champagne.

Les deux princes de Bavière soupaient avec nous. Le hasard m'avait placé près du plus jeune, le prince Charles. Il est difficile d'avoir, au printemps de la vie, une plus charmante figure : mais loin d'en tirer vanité, il semblait dédaigner ce fragile avantage et n'ambitionner les suffrages que pour le mérite solide qu'il possédait au plus haut degré. Grâce au séjour que j'avais jadis fait à Munich, il m'était permis de lui parler d'événements et de personnes qui nous intéressaient également. Je lui rappelai ce terrible désastre qui avait plongé dans la désolation la capitale du roi son père, lorsque le pont de l'Isar fut emporté par les flots, circonstance mémorable où ce jeune prince avait donné des preuves si nobles de sang-froid et de courage. C'était le 12 septembre 181 3, au retour d'une chasse où je l'avais accompagné, nous venions de traverser ce pont quelques instants auparavant. Tout à coup, une digue qui borde la rivière s'était rompue. Les débris avaient encombré son lit : les eaux s'étaient bientôt accrues dans une proportion effrayante. La curiosité avait porté les habitants en foule sur le pont pour en contempler les effets. Mais la crue de l'eau avait été si rapide que, ne trouvant plus d'écoulement sous les arches, sa force avait entraîné le pont tout entier et une grande partie des spectateurs qui le couvraient. N'écoutant que son amour de l'humanité, le prince Charles avait, au péril de ses jours, sauvé plusieurs infortunés que le courant allait engloutir. La reconnaissance et l'admiration publiques l'en avaient récompensé.

On parla de Vienne, de ses plaisirs, de ses fêtes

Page 1