‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 94 sur 156 · LES PRINCES DE BAVIÈRE · texte numérisé non relu

LES PRINCES DE BAVIÈRE

variées, des jolies femmes qui rembellissaient, sujets intarissables de conversation.

<f On nous comble de prévenances ici, me disait ce prince : c'est une féerie continuelle que ce séjour. On pourrait lui appliquer ce qu'une de vos spirituelles Françaises me disait de Paris : C'est le lieu du monde où Von peut le mieux se rassasier de plaisir.

— Sans doute, prince, pour ceux à qui les distractions tiennent lieu de tout : mais il faut aussi quelque chose pour le cœur, ne fût-ce que pour laisser reposer la tête.

— Ah ! depuis quand, à Vienne, est-il un cœur oisif? N'ai-je pas ici toute ma famille avec moi? que puis-je désirer de plus?

— Quelqu'un qui est à Munich, prince... »

A ces mots, il se prit à rougir comme une jeune fille de seize ans.

Le prince royal, aujourd'hui roi de Bavière (i), était à côté du comte de Rechherg qui lui faisait de son mieux les honneurs du souper. Moins beau, moins brillant que son frère, le prince royal possédait une érudition profonde et variée. Il connaissait et cultivait les Muses. Aux nobles sentiments d'un prince appelé à gouverner les hommes, il joignait l'amour des arts, le goût des institutions utiles qui contribuent si puissamment à les rendre heureux. Monté sur le trône, il a su réaliser tout ce qu'avait promis sa jeunesse.

Avec de tels auxiliaires, Rechberg n'eut point de peine à éi^ayer son souper. Avant de se séparer, les deux tables voisines se réunirent à la nôtre ; et comme les libations furent en proportion des convives nouveaux, le vin coulait à flots, les saillies se succédaient sans interruption. Enfin, à trois heures du matin, il fallut songer à la retraite.

Z...ki et moi nous nous étions perdus dans cette

(i) Sous le nom de Louis I«»' (182 5- 1848). 11 abdiqua alors et fut remplacé par son fils, Maximilien II. Le Roi Louis, qui encouragea beaucoup les arts et les artistes, venait fréquemment à Paris. Il est mort en 1868.

foule. Comme je traversais la salle du bal encore pleine de monde, je l'aperçus. Ainsi que moi, il avait trouvé un dédommagement. A son bras était une femme en domino, à la taille svelte et légère : leur conversation paraissait fort animée. Je lui envoyai de loin un salut d'adieu, et souhaitai que l'amour lui fît oublier les rigueurs de la fortune.

Enfin, ivre de vin, de gaieté et de plaisir, chacun regagna le temple des songes.

Le lendemain, le comte de Witt fut exact au rendezvous.

« Expliquez-moi donc, je vous prie, ce que le roi de Danemark a voulu dire par vos progrès dans la langue allemande, et à quel événement se rattache votre connaissance?

— Vous savez, lui répondis-je, que souvent un mot, un geste, une inflexion de voix nous rappellent subitement des scènes de notre vie qui semblaient disparues depuis longtemps de notre mémoire. Le passé renaît alors avec toutes ses couleurs ; les impressions qui sommeillaient se raniment, et telle en est la puissance, qu'on trouve une sorte de volupté à se retracer des époques douloureuses, des pertes cruelles : on en trouve jusque dans les larmes que leur souvenir nous arrache. Je Tai éprouvé bien vivement hier.

Pendant le cours de la Révolution française, mon père avait constamment refusé d'émigrer. Proscrit, comme coupable de patriotisme et de dévouement, il n'avait pu dérober sa tête à l'échafaud qu'en se cachant dans la demeure d'un ami. Quand le délire de sang fut calmé, il crut pouvoir revendiquer une patrie qu'il n'avait jamais abandonnée. Mais porté encore sur les listes fatales, poursuivi par des haines aveugles et acharnées, proscrit de nouveau après le i8 fructidor, il lut obligé, pour échapper à une mort non moins terrible, de fuir.

De fuite en fuite, il m'entraîna avec lui jusqu'à Hambourg. Nous y éprouvâmes toutes les privations attachées à cet exil volontaire et précipité. Invités par le

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