LE PRINCE ROYAL DE DANEMARCK
comte de Fersen à nous rendre en Suède, nous quittâmes la ville hanséatique, et, à travers les landes du Holstein, nous gagnâmes à pied Copenhague, Le peu de ressources que nous avions alors ne nous permettaient pas de faire autrement la route.
Mon père, à l'époque de son ministère aux affaires étrangères (i), avait connu très particulièrement à Paris le comte de Lowendahl. Ce seigneur nous reçut en Danemark avec une grande bienveillance. Jadis mon père, dans ses relations avec le Danemark, avait pu être agréable à cette cour ; il s'en fit un titre pour solliciter du prince royal quelques secours pécuniaires que réclamait bien impérieusement notre position. Le comte s'offrit de me présenter à Son Altesse et d'appuyer notre requête de tout son pouvoir. La veille du jour où^ par son entremise, cette audience du prince m'était accordée, je me promenais seul dans le parc de la résidence royale de Fredericksberg. Au détour d'une allée écartée, j'aperçois un jeune homme vêtu d'un habit gris clair, sautillant en marchant, portant un parapluie sous le bras, et donnant l'autre bras à une très jolie personne. La figure de ce jeune homme me paraît si étrange, qu'avec toute la légèreté française que ne tempérait guère une gaieté d'écolier, je m'arrête pour le contempler à mon aise. Aussitôt un rire, dont je ne puis modérer les éclats, l'instruit de l'effet que sa vue produisait sur moi. J'aurais dû facilement voir, au regard très courroucé qu'il me lançait, combien le choquait cet impertinent examen ; mais, plus sa figure exprimait de colère, plus elle me paraissait grotesque, et mon insolente gaieté ne cessa que lorsque je l'eus entièrement perdu de vue.
Le lendemain, sur la recommandation du comte de Lowendahl, je fus reçu au palais. Les gardes de la porte me laissèrent passer, et bientôt, au travers d'une
(i) Le marquis de Chambonas, on Ta vu dans la préface, fut un instant ministre des affaires étrangères de Louis XVI, en juin 1792, en remplacement de Dumouriez; dénoncé à la Tribune comme ayant caché la marche des troupes prussiennes, il quitta le ministère à la fin de juillet.
%go SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
longue suite de galeries resplendissantes du faste de l'ancienne cour, je parvins jusqu'à une portière de velours qui donnait entrée dans un dernier salon. Un page de service m'introduisit dans la salle du trône attenante au cabinet du prince : et là, mon placet à la main, j'attendais qu'il plût à Son Altesse dem'admettre en sa présence. Bientôt les portes s'ouvrent : un chambellan sort et prononce mon nom. Je m'avance; de la main, très poliment, il me fait signe d'entrer. Tout à coup j'aperçois debout, dans le fond de la pièce, le jeune homme que la veille j'avais si outrageusement offensé. Je reconnais ses traits, son habit gris : mais à l'étoile brodée sur sa poitrine, à son large cordon bleu en sautoir, je ne puis plus douter que ce ne soit le prince royal de Danemark. Je vous laisse à penser quelle dut être ma frayeur. Frappé d'efifroi comme si j'eusse mis le pied sur un serpent, je me rappelle et mon rire hors de propos et le courroux qu'il avait excité. Immobile, indécis, ne sachant plus si je dois avancer ou fuir, il me semble voir fondre sur moi tous les châtiments que n'avait que trop mérités mon imprudente gaieté. En vérité, dans cet état d'angoisse, je serais encore, je pense, cloué à cette place fatale, malgré les instances du chambellan pour me faire avancer vers Son Altesse. Heureusement, la jeune femme à qui le prince royal donnait la bras la veille, et qui n'était autre que sa charmante sœur la princesse d'Augustembourg, traversa le salon pour se rendre dans l'appartement de son frère. Rassuré par sa figure angélique, je m'introduisis sur ses pas, espérant m'en faire une égide contre une rigueur qui eût été pour nous, dans cette circonstance, le dernier des malheurs.
Baissant les yeux, rouge de confusion, je tends au prince, en tremblant, le papier que mon père m'avait remis. Le prince me regarde fixement, me reconnaît sans doute ; mais, sans en rien témoigner, il lit attentivement mon placet, puis le présentant à sa sœur :
« Encore une victime de cette Révolution française », lui dit-il.
LA PRINCESSE d'aUGÛSTEMBOURG 29 1
Il entra ensuite dans quelques détails sur notre position, et s*enquit avec bonté de nos ressources, de nos desseins. Enhardi par son ton de bienveillance, je lui compte tout ce que nous avions souffert depuis notre départ de France, notre douloureux pèlerinage au travers de TAUemagne, notre projet de nous rendre en Suède, et notre espoir d'y trouver un appui dans Tamitié du comte de Fersen pour mon père.
La princesse écoutait le récit de nos malheurs avec cet intérêt qui les fait promptement oublier. Quand j'en vins à cette partie de notre voyage à pied, et au tableau de toutes les privations qui en avaient été la suite :
i< Mais sans doute, vous savez l'allemand ? me dit le prince.
— Hélas ! non, répondis-je, et voilà ce qui a rendu ce voyage si pénible.
— Pauvre enfant, dit la princesse, si jeune encore, et avoir déjà tant souffert ! Elle a dû vous sembler bien longue la route de l'exil à travers nos tristes champs de sable !
Et quelques larmes roulaient dans ses beaux yeux. Ah ! partout où se trouvent des misères humaines, le ciel envoie des femmes pour les adoucir!...
Tout s'harmonisait dans cette charmante princesse: la délicatesse de ses traits, la grâce de sa taille, la modestie de son maintien, le doux son de sa voix. Ce qu'elle disait d'affectueux était d'autant plus attachant que sa sensibilité paraissait plus profonde. Voilà le véritable empire, et aujourd'hui, quand je la peins ainsi, c'est le souvenir qui lui rend un culte de reconnaissance.
La princesse continua de m'adresser diverses questions sur ma famille, mon éducation et les souvenirs de ma patrie. Cependant le prince royal avait écrit quelques mots sur mon placet.
« Je répondrai demain à votre père, me dit-il en me le rendant. Passez maintenant à ma chancellerie ; vous y recevrez cent frédérics d'or, ce qui vous mettra à même de voyager moins péniblement.
— Allez, monsieur, ajouta la princesse, allez, je vous souhaite le bonheur ; mais si vous ne le trouvez pas en Suède, revenez en Danemark chercher un refuge; du moins vous y trouverez le repos. »
Le prince, en me congédiant, appela son chambellan et lui ordonna de me conduire à son trésorier.
Ah ! quelle leçon ! m'écriai-je en quittant cette providence visible, ce jeune homme qui se vengeait en roi de rimpertinence d'un enfant malheureux. Dans Tefifusion de ma gratitude, si je l'eusse osé, je serais tombé à ses pieds. Mais cette leçon n'a pas été sans fruit ; car en vérité, depuis ce temps, je n'ai jamais eu à me reprocher un trait semblable d'impertinente étourderie.
— Jusque-là, me dit le comte de Witt, je vois bien une leçon de savoir-vivre ; mais je ne vois pas une leçon d'allemand ?
— M'y voici : Peu de jours après, avec cet argent mon père arrêta notre passage à bord d'un navire qui partait pour Stockholm ; mais les vents contraires nous retenaient en rade. Dans la nuit du 2 avril 1801, nous sommes réveillés par le bruit d'une très vive canonnade : on se lève à la hâte, on s'interroge ; bientôt le jour, qui commençait à poindre, vient fixer nos incertitudes.
Toute la flotte anglaise, sous les ordres des amiraux Parker et Nelson, favorisée par le vent et la marée, bravant le feu des batteries de Kronembourg, avait forcé le passage du Sund, entreprise jusqu'alors inexécutable. Cette escadre formidable, placée en vue de la ville qu'elle pouvait foudroyer, venait sommer le Danemark de lui livrer sa flotte, ou de rompre son traité d'alliance avec la Suède et la Russie.
La consternation devint générale parmi nous : il ne fallait qu'un signe de l'amiral anglais pour nous capturer ou nous couler bas. Nelson dédaigna une si facile victoire, et pendant les pourparlers on envoya des chaloupes pour remorquer les bâtiments marchands. Peu d'instants après, nous rentrions dans le port. A peine y étions-nous débarqués, que le combat naval s'engagea. Si l'attaque fut vive et impétueuse, la défense