‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 96 sur 156 · COMBAT NAVAL · texte numérisé non relu

COMBAT NAVAL

fut héroïque. Pas un seul habitant qui ne courût aux armes pour repousser cette odieuse agression. L'amour de la.patrie confondait tous les rangs : nobles et artisans, marchands et bourgeois, chacun semblait rivaliser de zèle et d'enthousiasme. On lisait sur leur chapeau : Tous pour chacun f chacun pour tous. Le prince royal déploya le plus grand courage pendant cette lutte sanglante, lutte à laquelle il devait si peu s'attendre. Descendant en ligne directe du souverain de l'Angleterre (i), il voyait, sans aucun antécédent hostile, sa capitale et sa flotte menacées par les ordres du propre frère de sa mère. A quoi servent donc pour le repos des Etats les alliances de famille et les liens de parenté ?

Il eût été dangereux de pas prendre part à cet enthousiasme de résistance. Rentrés à notre ancienne auberge, je suppliai mon père de me permettre d'aller me mêler au combat : il y consentit. Armé d'une épéc qui pouvait bien remonter au roi Canut, et que m'avait prêtée mon hôtesse, je me rendis sur la jetée. J'y fus témoin d'un combat naval dans un port, spectacle le plus horrible dont le regard puisse être frappé, et que l'imagination puisse concevoir.

Jamais le Danemark n'avait été engagé dans une lutte si meurtrière ; jamais peut-être les Danois n'eurent-ils l'occasion de déployer plus noblement leur courage national. Ardents, infatigables, à l'enthousiasme qui les animait, on eût dit une .population de héros. Quant à moi, immobile à la pointe de la jetée, balançant sur mon épaule ma longue épée qui m'eût aisément servi de lance, j'étais posé là comme en vedette. Personne ne s'en étonnait. De plus jeunes enfants que moi se disputaient l'honneur d'être placés à des postes aussi périlleux.

La ville était en flammes ; les bombes y pleuvaient de toutes parts. Les chaloupes canonnières danoises ripostaient bravement au feu des vaisseaux anglais.

(i) On se rappelle que Garoline-Mathilde, reine de Danemarck, était la sœur de George III et la fille de Frédéric-Louis, prince de Galles, lui-même fils de George II.

Tout à coup une bombe tomba sur le vaisseau danois VIndfœdstretten, et le fit sauter. Une affreuse illumination éclaira le ciel : aussitôt la mer et le rivage furent couverts de débris, de cadavres, de membres sanglants. Quelques instants plus tôt nous eussions été victimes de cette catastrophe ; car, alors qu'on remorquait dans le port notre vaisseau hollandais, nous avions été contraints d'aborder VIndfœdstretten pour y faire vérifier nos passe-ports.

Cependant, le combat continuait plus acharné et plus terrible. Immobile devant cette scène de feu et de sang, je contemplais avec effroi les effets de ce spectacle encore présent à mon souvenir comme le plus horrible tableau que la destinée ait jeté sous mes yeux.

Tout à coup je me sens frappé sur Tépaule, et j'entends quelques mots allemands qui me sont adressés. Je me retourne : c'était le prince royal, que la confusion du moment avait séparé de sa suite. Il était encore vêtu de son son petit habit gris. Il me reconnaît.

<( Eh ! que faites-vous ici? me dit-il.

— J'essaye de m'acquitter, monseigneur.

— C'est très bien... Courez porter ce papier au capitaine Albert Turach que vous voyez là-bas sur le port prêt à s'embarquer pour prendre le commandement d'une batterie flottante ; courez, et rappelez- vous bien le mot augemblicklich.

— Comment, mon prince?

— Augemblickîichj ce qui en allemand signifie à l'instant. Vous lui direz ce mot en lui remettant mon ordre.

Je cours aussitôt : Turach reçoit Tordre et se précipite dans un canot, où des rameurs de tout âge, de toute condition, n'attendaient qu'un chef pour démarrer.

Quand je revins, le prince royal s'était éloigné. Je l'aperçus sur une batterie flottante d'où il contemplait l'action, animait par sa présence et son exemple cette population généreuse, fière de combattre et de mourir sous ses yeux. Oh ! oui, en revoyant ce jeune prince beau de valeur et de patriotisme, j'expiai une seconde

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