‹ Souvenirs du Far-WestChapitre 4 sur 9 · B. VISITE A BRIGHAM YOUNG · texte numérisé non relu

B. VISITE A BRIGHAM YOUNG

Nous avions pour le « président » Brigham Young une lettre d'introduction du colonel Scott, le directeur, — le « roi », comme on dit là-bas, — du chemin de fer de Pensylyanie.

Nous nous rendîmes directement à la Maison du Lion, habitation fort simple, isolée du commun des fidèles par un mur en terre. Le Prophète n'était pas chez lui, mais un de ses fils nous pria de fixer nous-mêmes l'heure de l'audience.

En attendant cette heure, nous allâmes voir le Tahernaclcy que les Gentils ont irrévérencieusement nommé la Tortue, C'est bien, en effet, quelque chose comme la carapace d'une tortue, que ce monument étrange, supporté par d'innombrables piliers très-bas.

Entre les piliers, tout autour, sont des portes pour permettre aux « saints » de sortir tous ensemble, sans se coudoyer, après les offices. Brigham Young est Tarchitecte de cette construction, qui, nous a-t-ondit, peut abriter douze mille personnes assises.

Les gradins pour les fidèles sont tournés vers l'orgue sous lequel est la tribune du preacher. Ce sont de véritables fauteuils d'orchestre : on y est Irès-bien assis. L'orgue a cinquante pieds de haut; il est en bois de cèdre et peint en chêne; c'est le plus grand d'Amérique après celui du Boston Music Hall, et il est merveilleux qu'on ait pu le faire de toutes pièces sur place, alors qu'il n'y avait pas de chemin de fer pour amener les matériaux.

L'acoustique de cette immense salle est excellent : j'en fis l'expérience. La lumière vient du plafond et de jours découpés audessus des portes. Au milieu du temple il y

a aussi une fontaine jaillissante qui ne symbolise rien du tout, et dont Tunique destina^ tion est de rafraîchir la température durant les offices.

Sur ces murs blancs, une nudité désespérante et qui semble voulue. Rien qui parle à l'àme. Il y a bien, au plafond, symétriquement groupées , quelques grosses bottes de fleurs et de mousse, mais fanées et poudreuses. Tout alentour est une décoration de festival : les drapeaux de tous les États et des pays étrangers dont sont originaires les fidèles. Les couleurs belges n'y figurent pas, mais le drapeau français fait pendant au prussien, l'irlandais à l'italien, et le danois et le norvégien s'entrelacent fraternellement. Au fond se balance une immense banderole : aDeseret school union, » Deseret (en langage mormon, le pays de l'abeille) est le nom qu'avait donné Brigham au seulement qu'il avait élevé, à l'État provisoire dont il fut élu

gouverneur à l'unanimité par les siens, lorsque le territoire appartenait encore au Mexique ; ce n'est que trois ans après, lorsque ce territoire fut cédé par traité au gouvernement des États-Unis, que celui-ci en changea le nom en celui de Ulah, ou pays des Indiens Utes.

Le concierge mormon qui nous montre le temple nous explique qu'il n'y a pas que le pape et les apôtres qui puissent parler au peuple du haut de la chaire. Tout homme invité à prêcher le fait immédiatement :

aucun ne refuse. Tl est vrai, ajoute-t-il malicieusement, qu'on n'adresse cette demande qu'à ceux qui savent parler.

La veille de notre visite, Brigham avait fait un sermon sur la tempérance, apostrophant nominativement quelques-unes de ses ouailles, qui s'étaient oubliées jusqu'à fréquenter des brasseries. Leur religion leur défend toute boisson fermentée et même

toute boisson chaude. Cela ne contribue pas peu à riiygiène et à la tranquillité publiques.

Les Mormons communient sous l'espèce de l'eau seulement, et j'ai vu près des sièges des hauts dignitaires, le seau, la louche et les timbales d'argent dont ils se servent. Lors de l'arrivée en Utah, ces objets furent fabriqués avec les fourchettes et les caisses des montres qu'on avait pu emporter. Notre cicérone nous apprend qu'on emploierait le vin à la communion si Ton parvenait à en faire ou à s'en procurer de pur.

Tout à côté du Tabernacle devenu insuffisant est le futur temple qui sort à peine de terre; il sera gothique. On n'emploie à sa construction que le granit blanc de la montagne, granit que l'on trouve à dix-huit milles delà. On ne s'explique pas comment il se fait que, chez une nation aussi industrieuse, les travaux ne soient pas poussés plus activement. Cela a bien l'air d'une tour de Babel.

Les Mormons voient autour d'eux s'élever d'autres églises de toutes les confessions : presbytérienne, méthodiste, anglicane, etc. On m'a dit qu'il y avait même une église catholique dans la Cité.

Mais, d'après le concierge, le Temple mormon vaudra mieux que « tout cela » . Il nous demande avec enthoùciasme et conviction s'il y a rien d'aussi beau dans le vieux monde! Pour mieux nous faire juges de ce que sera l'édifice, il nous vend la photographie du futur temple; il rappellera, en petit, l'abbaye de Westminster. Il nous vend aussi un catéchisme et le Livre de Mormon, celuici traduit en bien mauvais anglais par Joseph Smith, sur les caractères « égyptiens réformés» qu'il trouva, d'après la tradition, il y a juste cinquante ans, gravés sur des plats d'or.

Notre Mormon, qui s'appelle Young et est sans doute fils ou neveu du Président, refuse

absolument de nous montrer la salle des mariages en deuxièmes ou troisièmes noces. La loi ne pouvant reconnaître la polygamie , nous savions qu'on se cachait pour convoler, et que les cévémonies de Vendotcement avaient lieu à huis clos dans la sacristie.

Un autre Mormon voulut bien me donner quelques renseignements curieux sur la façon dont se décident ces unions répétées. En Utah, comme chez nous, on ne peut se marier que par le consentement mutuel des parties. Au bout de quelque temps, si, non content d'une moitié dévouée, vous voulez fractionner davantage votre cœur, vous n'obtiendrez une seconde femme que sur les meilleures références de VElder^ magistrat municipal qui administre chaque bloc ou quartier et qui a en particulier sous ses ordres une école. Ce certificat de « haute moralité», de ferveur, de fidélité à ses devoirs, est indispensable pour pouvoir être bigame. Et ce

ne sont pas les pauvres seuls qui n'ont qu'une épouse.

A l'origine, on a donné une acre et quart à chaque colon. Quelques-uns n'ont pas même clôturé leur lot, et l'on voit aussi quantité de villas paraissant appartenir au même propriétaire. Les uns vivent avec toutes leurs femmes sous le même toit, les autres sont à la tête d'une sorte de cité ouvrière, où chaque habitante a son numéro d'ordre. Tout ce monde s'entend à merveille, et rien n'est plus rare qu'une querelle à SaltLake City.

Souvent le père donne, comme dot à ses enfants, une portion de son terrain à bâtir, et ainsi les maisons se resserrent peu à peu , comme les jeunes plants de la vigne sauvage.

A une heure, nous arrivons au palais du Président. Il est là, dans son office (bureau), accessible à tous. Deux négresses en sortent comme nous y entrons. Seraient-ce de futures adeptes? Jusqu'ici, les Mormons n'avaient

pas voulu de femmes de couleur; ce vieux préjugé n'a plus de raison d'être dans un siècle comme le nôtre...

L'appartement du Prophète est des plus modestes : aux murs sont les portraits du prophète-martyr Smith, des apôtres, et de quelques elders ou anciens, tous Mormons.

Nous remarquons un grand cadre avec quinze ou vingt portraits de femmes dont les noms de baptême sont inscrits en dessous. Ce sont mesdames Brigham Young : presque toutes blondes, quelques-unes vraiment jolies. Le président s'est fait la part du Hon^ La plupart des Mormonnes sont loin d'être jolies, et, dans un pays où la beauté est si commune, le contraste est plus frappant. On

* Je cherchai à me procurer ces portrails chez les photographes. Parlout on me répondait qu'ils n'étaient pas dans le commerce : tout ce que je pus obtenir fut le portrait de la nommée Élisa Young, qui s'est si bruyamment divorcée d'avec le président et a même écrit un volume de mémoires sous le titre de : l'Épouse ?i" 19.

ne peut s'empêcher de penser que l'Utah est un refuge pour celles qui ne trouveraient pas à se marier ailleurs.

Aucun portrait d'enfant n'était exposé, mais nous savons que Brigham est le père de son peuple. Ainsi que le roi d'Yvetot,

Aux filles de bonnes maisons

Comme il avait su plaire, Ses sujets avaient cent raisons

De l'appeler leur père.

Brigham ne nous fit pas attendre. Il vint à nousj nous serra la main et nous fit asseoir fort cérémonieusement. Je m'élais attendu à voir quelque chose comme un Barbe-Bleue : j'avais devant moi un homme aux dehors austères. Brigham, qui était né avec le siècle, paraissait avoir vingt ans de moins. Il était grand, fort, et avait encore toutes ses dents et tous ses cheveux. L'œil fin, perçant et résolu, le front élevé, les lèvres minces et serrées sans moustache, le menton carré.

tout en lui dénonçait le diplomate habile, l'esprit intelligent et méditatif uni à une fer« meté inébranlable.

Il était vêtu comme un prêtre protestant, et, sous sa longue et soyeuse barbe blond cendré, il portait un gros fichu blanc pour cacher un goitre.

Sa parole était lente, basse et pourtant claire. Chacun des mots qu'il prononçait tombait de ses lèvres comme un oracle ou une sentence biblique. On sentait qu'il avait l'habitude du monologue.

— Vous avez vu, nous dit-il, notre ville, ses rues coupées à angles droits, son télégraphe, son gaz et ses tramways. Il n'y a pas trente ans, en 1847, que nous avons ouvert notre chemin jusqu'ici... Vous voyez ce que nous avons mis à la place du désert...

Après une pause où il semblait écouter les échos de sa propre voix, Brigham, voyant que nous méditions ses paroles en l'exami-

nant des pieds à la tête, nous parla de Texposition de Philadelphie, nous dit qu'on ne l'y verrait point; puis, tout à coup, il ajouta :

— J'espère que vous voudrez bien aller visiter mon magasin; examinez-le bien. Il est éclairé par en haut : c'est une innovation dont je suis l'auteur et qui s'étendra bientôt partout.

Quand nous nous levâmes pour prendre congé, il nous pria d'inscrire nos noms dans un registre. Celui-ci s'ouvrait de lui-même au 23 avril de cette année, jour oi^i Dom P. d'Alcantara, empereur du Brésil, y avait apposé sa signature.

Le magasin, dont avait parlé le Président, est un de ces immenses bazars comme on n'en voit qu'en Amérique. Celui-ci a trois étages. La lumière vient d'un lanterneau. On assure que c'est le plus grand magasin du monde. Il a été érigé au capital de 1 50,000 dollars, valeur du terrain comprise.

C'est une société coopérative qui a des succursales à Odgen et àLogan. Sur la façade des bâtiments est peint un œil avec la devise : ({ Holiness to the Lord ! »

Lorsque le Président eut achevé de bâtir la maison mère, il invitales fidèles à coopérer à son œuvre, et si elle a réussi, c'est grâce à cette pression. Tous les marchands qui désiraient le patronage et la clientèle des croyants firent peindre sur leurs maisons l'œil, la devise et les lettres Z. C. M. I. {Zion's coopérative mercantile institution). Et, comme les gentils et les apostats ne se gênaient pas pour se moquer de 1' « œil de bœuf », on établit une sorte de quarantaine pour tous ceux qui n'avaient pas adopté l'enseigne magique. L'ordre ne fut pas trèsstrictement observé; mais, néanmoins, on remarque encore quantité d' « œils de bœuf» sur les boutiques de Sait Lake City : ce sont toutes agences dépendantes de la grande

Coopération. Sur les avis pleins de zèle des anciens, tout le travail et toutes les économies des Mormons convergent vers l'établissement central qui compte maintenant dix années d'existence.

Brigham Young avait espéré ruiner la concurrence et forcer les Gentils à quitter le territoire, sachant bien que tout marchand gentil est un antimissionnaire, un dissolvant dans la communauté. En ce sens il n'a pas réussi comme il l'aurait voulu, car l'influence des Gentils, servie par les chemins de fer et l'exploitation des mines, augmente de jour en jour et finira par contre-balancer celle des Mormons. A en croire l'ennemi (ce qui n'est pas ou n'est plus mormon), les affaires coopératives seraient même dans un état critique, et le changement de Président pourrait bien tuer le monopole.

Personnellement, l 'ex-Président était venu au secours de l'institution dans un moment

de crise, et les mauvaises langues prétendent qu'il y trouva de grands profits.

C'était un système chez lui de tout concentrer dans ses mains, et d'aucuns lui reprochent d'avoir exploité son peuple. Il est bien certain qu'il laisse une fortune de cinq à six millions de dollars. Gomme liste civile, il prélevait la dîme. Lui seul pouvait acheter et vendre, car lui seul avait de l'argent. On a prétendu qu'il était avare, peu scrupuleux, et qu'il favorisait l'ignorance : c'est une exagération. Mais le nerf de sa puissance, auprès de beaucoup de ses prosélytes, était évidemment l'argent, qui lui permettait de tenir dans ses mains la direction des affaires temporelles de toutes les familles mormonnes.

Sans doute, son pouvoir n'était plus aussi despotique qu'il l'avait été, mais cent mille personnes libres obéissaient volontairement à un mot de cet homme. Identifié comme il l'était avec l'histoire du mormonisme, le

Prophète, aux yeux des croyants, s'inspirait directement de la Puissance Divine. La résistance à ses ordres était résistance au Seigneur. Le commun des fidèles mormons est, quoi qu'on en dise, d'une crédulité excessive quant aux faits de l'ordre surnaturel, ef, à tout prendre, il était plus simple encore de lui obéir pour ne pas attirer les plus grands malheurs sur soi et sur les siens.

Gomme le Times de Londres l'a fort bien fait remarquer à la mort de Brigham, « si l'opinion publique, dans la Nouvelle-Angleterre, provoquait des enquêtes sur les crimes dont on accuse les Mormons d'Utah, Brigham Young, de son côté, pouvait ordonner la guerre sainte contre l'agression des Gentils, et il aurait été capable de la repousser malgré les chemins de fer. S'il avait été prouvé qu'il fût pour quelque chose dans l'abominable crime pour lequel fut condamné récemment « l'évèque n Lee, il n'aurait pas manqué

de déchaîner sur TUtah une tempête dont on aurait longtemps ressenti les effets. Le cabinet de (( pacification » du président Hayes se serait créé de sérieux embarras s'il avait voulu sévir : l'Utah se serait révolté. »

C'est évident; mais il n'est rien moins que certain que les Danites ou anges exterminateurs aient existé. Je ne veux pas en ceci écouter les États-Unis, partie intéressée au procès. On y demande que le Gouvernement cherche à connaître des crimes longtemps dissimulés, oii doit éclater la complicité des chefs de l'Eglise mormonne. Cela paraissait peu politique tant que Brigham Young était en vie; depuis qu'il n'est plus, la demande d'un jury est énergiquement réclamée, moins pour en arriver à la suppression de la secte (on veut bien la conserver comme curiosité j'eligieuse!) qu'à la suppression en fait du gouvernement mormon, jusqu'ici un État dans l'État, une tache dans le drapeau étoile de l'Union.

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