‹ Souvenirs du Far-WestChapitre 5 sur 9 · C. APRÈS LA VISITE · texte numérisé non relu

C. APRÈS LA VISITE

(( Le charme mormon est détruit », s'est écrié le New-York Hei^ald en piétinant joyeusement sur le cadavre du Prophète.

Nous, qui n'avons pas les mêmes haines, qui sommes au-dessus de ces rivalités de sectes, parce que nous sommes catholiques, nous pouvons envisager avec plus de sangfroid cette individualité qui vient de disparaître.

Avant d'assumer le contrôle suprême sur les destinées de la secte, Brigham, fils d'un vétéran de l'armée de Washington et charpentier de son état, n'annonçait pas devoir devenir le Moïse de sa tribu. Ce sont les circonstances qui l'ont fait sortir des rangs et porté au pouvoir où il est arrivé. Personne

ne lui a jamais refusé une intelligence hors ligne dans l'art de conduire les hommes sans leur faire sentir le joug. Gomme administrateur et financier, il a toujours réussi, et, en ces choses-là, il était de ceux pour lesquels la fin justifie les moyens. Charpentier médiocre, il a toujours eu l'ambition de devenir architecte, et le monument qu'il a élevé ne périra pas avec lui.

Je laisse de côté les intentions. En instituant la polygamie, — car il a fallu pour cela ajouter un chapitre au livre de Mormon, Smith n'y ayant point songé, — peut-être a-t-il spéculé sur les sentiments les moins avouables de l'homme pour se créer des partisans nouveaux; peut-être, comme on l'a fort bien dit, était-il immoral par principe, <( pratiquant la pire tyrannie, tout en réclamant la liberté illimitée » ; peut-être n'a-t-il vu dans l'idée rehgieuse qu'un moyen de conduire les masses aveugles : tout cela est

possible, et même assez probable. 11 se disait inspiré de Dieu : était-ce pour faire plus de dupes ou pour mieux asseoir une religion encore dans les langes?

Il inventait des dogmes nouveaux, les rattachant comme il le pouvait aux doctrines bibliques qui sont le fond du mormonisme. Il était utilitaire avant tout, et voulait que tout Mormon fût à l'abri du besoin ; il avait exempté sa communauté de toute préoccupation, puisqu'en vivant d'une vie saine et frugale, agréable et honnête, sans montrer l'ambition ordinaire aux Américains, le Mormon se trouve parfaitement heureux et se croit assuré du bonheur céleste.

Le règne théocratique de Brigham Young restera l'ère de prospérité du mormonisme. Ses prétendues révélations avaient fait de lui une sorte de Mahomet; sa prudence dans les délibérations importantes, sa fermeté

dans raccomplissement de ce qu'il avait résolu en faisaient un caractère.

Il paraît qu'à ses derniers moments il se retenait encore à la vie avec la ténacité caractéristique de toute son existence ; il ne voulait pas mourir.

Cliose curieuse aussi, une grande partie de ses dispositions testamentaires est consacrée à son cercueil. Se ressouvenant de son état primitif, il donnait une foule d'indications sur le choix du bois et jusqu'aux dimensions de la bière. 11 entendait y être confortablement couché, de façon à pouvoir se retourner, etc. Il demandait qu'on l'enterrât dans un coin de son jardin , disposé à l'avance à cet effet, et, pour que la terre lui fut légère, indiquait la qualité de terre, fine et sèche, qui devait recouvrir ses restes.

Ce testament fut lu, le corps présent, dans le Tabernacle, devant un auditoire de

15,000 personnes qui avaient trouvé place sur les bancs et dans les galeries.

La volonté expresse du défunt était qu'il n'y eût pour lui de deuil ni public ni privé. Et les fidèles, accourus de toutes parts pour assister à ses funérailles, apprécièrent fort cette idée économique. On vit ainsi, dans ses vêtements ordinaires, sans le moindre bout de crêpe, tout le « peuple de Dieu » suivre le convoi du chef de son Église, en priant pour sa préservation de tout schisme ou discorde.

Le deuil de ce patriarche a été mené, d'après les Deseret News^ organe officiel de l'Église mormonne, par dix-sept veuves et quarante- quatre orphelins

On croyait assez généralement en Utah que Brigham avait désigné pour lui succéder son troisième fils John W. Young, celui qui a construit, de compte à demi avec son père, VUtah Central Railroad; d'autres affirmaient que Brigham junior ^ Taîné de ses fils, qu'on

appelait vulgairement « le gros garçon )>, avait aussi quelques chances; d'autres enfin disaient que le premier avait apostasie * et que le second était imbécile. Il importe peu de savoir ce qui en est, mais le Neio-York Herald prétend qu'après les funérailles du président, les Mormons se séparèrent aux cris de : (( Plus de Youngs ! Les Youngs au diable^ ! »

ï Le lendemain de l'enterrement de son père, John W. se fiançait à sa propre nièce, miss Cobb, bien qu'il fût marié déjà. S'il avait apostasie , il revenait du moins aux vrais principes mormons.

2 Ces pages ont été écrites le l^"" octobre 1877, un mois après la mort de Brii^ham Young, et ont paru en Belgique, dans la Revue générale. Je crois devoir les conserver telles quelles. En 1878, le Courrier des États- Unis a publié un intéressant article que je donne ici à titre de document ;

« La discorde est dans Jérusalem, la nouvelle Jérusalem, voulons nous dire, et les Mormons, qui avaient gardé « de Gonrart le silence prudent » depuis la mort de leur grand prophète Brigham Young, paraissent vouloir faire parler d'eux.

« Commode simples gentils, ils font appel aux lumières des avocats, ils s'adressent à la justice humaine, et ce sont

Le choix du conclave des « apôtres )) se porta sur John Taylor, « ancien )> de TÉghsc,^ chef des apôtres, et qui était le premier en dignité après Brighani Young. C'est, dit-on,

les héritiers du prophète eux-mêmes qui vont donner au monde profane ce lamentable spectacle.

« Les quarante- cin(i enfants de Brigham Young nesont pas d'accord pour se partager l'iiéritagp paternel, et les vingt- cinq épouses de l'ex-envoyé de Dieu viennent encore attiser la discorde. Ce procès aura du moins quelques résultats intéressants, celui d'abord de nous affirmer que le chiffre 25 est bien le nombre exact des épouses du prophète, et celui de nous faire connaître, dans quelques détails intimes et curieux, la vie da ce nouveau sultan et de son harem.

(i II n'entre pas dans nos vues d'étudier chacune de ces épouses, et nous croyons que nos lecteurs attachent peu d'importance à la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, depuis madame Mary Ann Angele, qui partageait les faveurs du maître avec sa sœur Jemima et les deux sœurs Decker, mais il est singulier de voir les moyens que Brigham Young employait pour pratiquer cette loi qu'il qualifiait de divine et qui s'appelle la polygamie. » La première femme du prophète et la seule «légale» est née à New-York : Ann Angele, dont nous avons donné déjà le nom. C'est d'elle que sont nés les fils les plus intelligents et les plus capables du prophète, et les noms de Joseph et Jean Brigham Young sont depuis longtemps connus du peuple mormon et même du peuple américain.

un vieil Anglais, né en 1 808, ancien missionnaire méthodiste, bon journaliste, médiocre orateur, et qui ne s'est jamais fait remarquer

« Les noms de Lucy Decker Seely, de Zina Huntington Jacobs, de Augusta Gobb, se présentent ensuite à notre mémoire. Ces trois femmes étaient mariées , elles auraient des enfants, une famille; Brigham Young les vit, leur parla, les séduisit, et, tour à tour, elles abandonnèrent enfants, familles et maris, pour devenir les épouses du prophète.

« D'autres, comme Eliza Burgess et Hariett Barney, deviennent fanatiques, et pensant être «reines de Sion », — c'est un des grands moyens du prophète, — sont heureuses de lui sacrifier leur jeunesse et leur existence. « Enfin, le Saint des Saints daigne s'abaisser jusqu'à ses servantes, lorsqu'elles possèdent quelques charmes, et nous voyons Twis et Amelia Partridge quitter la cuisine et pénétrer dans le sanctuaire.

« Mais, hélas! la polygamie élevée à la hauteur d'une loi divine a bien aussi ses inconvénients, et le prophète a parfois regretté ses entraînements lorsqu'il se trouvait vis-à-vis de Ilarriett Cook, qui, après avoir été enthousiaste dans sa foi, lui jetait un jour à la face ces paroles cruelles : « La religion mormone est un humbug et « doit envoyer au diable tous ceux qui la professent. » Que de fois le pauvre prophète, quittant le royaume des saints et le ciel de la nouvelle Jérusalem pour les réalités terrestres, dut fuir devant la tempête déchaînée par celle à laquelle il avait promis le royaume de Sion!

autrement. Lors du meurtre des frères Joë et Hyram Sraith, il reçut cinq balles dans le corps et eut la chance d'en guérir. Jamais il

« Une autre reine du céleste séjour, Ann Eliza Webb, ajouta à ses touments et fit retentir son nom devant les tribunaux américains. C'est à peine si Eliza Roxy Snow et Zina Huntington pouvaient le consoler de ses chagrins en le charmant par leurs poésies suaves et mormonnes.

« Enfin une dernière peine était réservée à Brigham Young; le nombre de vingt-cinq épouses ne lui paraissait pas suffisant; il voulait encore orner d'une vingt-sixième le séjour des saints de la dernière heure. Une charmante jeune fille venant de Suisse avec ses parents l'avait ravi par sa beauté et par sa voix. A elle aussi il offrit 1' « exaltation » et la couronne de Sion. Elle eut la cruauté de refuser et préféra aux joies du mormonisme la vue et l'air pur des montagnes de l'Helvétie. On assure que Brigham ne s'en consola jamais.

« Après avoir parlé des épouses de Brigham Young, il est intéressant de pénétrer dans l'endroit sacré qui leur sert de demeure, le « Lion House », hôtel où chacune d'elles a son appartement. Traversons rapidement le rez-de-chaussée qui renferme les celliers, les cuisines, la buanderie, les remises, et arrèlons-nous à la salle à manger. Le maître de son vivant était au haut de la table, et Lucy Decker au bas, distribuant le café. Les côtés étaient occupés par les enfants et les épouses inférieures. Cette réunion avait vraiment l'air d'une heureuse famille,

ne serait monté dans la chaire prophétique si son sang n'avait pas été versé avec celui des prophètes.

L'inspiration va-t-elle transformer soudain ce vieillard ? Il sera difficile aux Mormons les plus crédules de voir en lui un autre homme que celui qu'ils ont toujours connu. Sans doute il aura des grâces d'état, et, du reste, la conscience des « Saints » doit le

et, chose extraordinaire, il n'existait, au moins devant le maître, aucune jalousie entre ces ëpouses cependant plus ou moins aimées.

« Au surplus, leur existence était facile, grâce aux libéralités de Brigham Young. Le matin, elles mettaient en ordre leur appartement; après déjeuner, elles chantaient, jouaient ou peignaient; enfin les voitures étaient à leurs ordres, et les promenades venaient encore ajouter à leurs distractions. Le soir, elles allaient au théâtre, où elles avaient toujours des places réservées pour elles et pour les enfants. Le prophète était généreux, et les professeurs de danse, de français, de musique, ne manquaient pas à l'école de « Lion House ». Enfin, ses favorites recevaient de lui un cottage et 1 ,000 dollars de rente annuelle; on affirme même que c'était la dot qu'il offrait à celles qui voulaient venir augmenter le nombre de ses épouses... »

leur dire, en tout il n'y a que la foi qui sauve.

Quel est l'avenir du mormonisme? Je ne me hasarderai pas à formuler une opinion à ce sujet. Il semble que le prestige du Prophète était pour beaucoup dans les progrès de cette secte communiste, dans un pays qui en compte pour tous les goûts; il semble aussi que si « le charme est rompu )) par la mort de Brigham Young, les adhérents nouveaux seront plus rares. Mais de ce temps d'arrêt à l'extinction, même lente, que l'on prédit, il y a loin. Pour autant qu'un touriste puisse en juger, la secte mormonne est actuellement à l'apogée de sa prospérité.

Peut-être les Gentils, que tout attire dans ce coin de terre, si riche en dépit des apparences, peut-être arriveront-ils à noyer dans les flots de leur émigration incessante la colonie première ; peut-être celle-ci perdrat-elle insensiblement toute influence sociale

et politique ; mais il est certain que le gouvernement des États-Unis n'effacera pas d'un coup de plume VÉglise des Saints du Dernier Jour.

Pour moi, je n'ai aucune honte à l'avouer, j'ai ressenti plus de tristesse que d'horreur à la vue du fanatisme et de la bonne foi des nombreux affiliés à cette détestable religion. Il m'est resté de cette visite une vive admiration pour les établissements du Lac Salé, pour le caractère fortement trempé et la sagacité du prophète Brigham Young.

J'ai voulu simplement raconter comment il m'était apparu au milieu des siens, entouré de ses œuvres agricoles et apostoliques. Je n'ai eu l'intention de faire ni la critique, ni encore moins le panégyrique de sa vie.

Prince temporel et pontife spirituel, qui s'était créé un État à lui aux États-Unis, une Église au milieu des Églises, fondateur et pasteur de peuple, autocrate et législateur,

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pape et prophète, l'ex-charpentier restera une des plus étonnantes figures de ce temps-ci. L'histoire qui aura à s'en occuper, la jugera sévèrement sans doute, et, forcée de l'admettre dans sa galerie immortelle, ce ne sera que pour la voiler, ainsi que les Vénitiens ont fait pour le portrait d'un de leurs doges, coupable, lui aussi, d'avoirvoulu faire servir à ses intérêts personnels une puissance consentie parles siens.

À. Les grands arbres. — Itinéraire de San -Francisco à Calaveras. — Coup d'oeil le long de la route. — Le Mammoth Grove et les séquoias. — Une salle de bal dans un arbre. — Le Père et la Mère de la Forêt. «- South Grove Park. — Los Indios mansos. — Goliath. — L'arbre-écurie. — Le plus gros arbre du monde.

B, Les placers. — Un enfer éteint. — La fièvre de l'or. — Divers procédés des mineurs. — Sonora et le vin de Californie. — Comment sont traités les Chinois en Amérique.

C. Yo-Semite. — En buggy. — Le camp chinois. — Les habitants des bois. — La poste aux lettres. — Un peu d'harmonie imitative. — L'auberge da la forêt. — La vallée de Yo-Semite. — Un orage. — Chutes d'eau et sierras. — La casa nevada. — Le Lac-Miroir. — Le point du glacier. — Mort d'un ours.

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