‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 10 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

VARSOVIE. — SCHILL LE PARTISAN. — ■ LE BON CŒUR DES POLONAIS ENVERS LEURS ENNEMIS. — COUP d'œIL SUR LE PAYS. — HOMMES ET CHEVAUX s'eNLISENT DANS LES MARAIS. — LA COUTEUSE VICTOIRE d'eyLAU. — ESCARMOUCHES ET TRAHISONS.

Cependant les têtes de colonne s'avançaient sur Varsovie. La route, ouverte et sans défense, permettait de se porter rapidement sur cette capitale remplie de mécontents et de peuple qui redemandaient une patrie. A chaque heure il arrivait des gentilshommes armés, suivis de leurs paysans qui brûlaient de venger les massacres des faubourgs de Prague et le honteux partage de leur pays. L'Empereur poussait ses légions en avant, et enfm les Polonais pouvaient faire entendre le cri de la vengeance et de la liberté !

L'entrée à Varsovie fut un triomphe. Dans toutes les rues, Napoléon fut accueilli en libérateur.

Pendant ce temps, le corps du maréchal Lefèvre investissait la ville de Dantzig, les autres corps se dirigeaient vers Thorn et envahissaient les bords de la Vistule. Il ne restait plus de troupes prussiennes dans l'espace compris entre l'Elbe et la Vistule, sauf dans quelques forteresses bloquées ou en train de capituler.

Une seule protestation contre cet envahissement se manifestait dans tout cet immense espace conquis en quelques jours :

Un lieutenant de cavalerie, appelé Schill, se mit à parcourir le pays compris entre l'Oder et Posen. A la tête de quelques cavahers, il arrêtait les petits convois, les isolés; même il saisit un jour des chevaux de l'Empereur et fit prisonniers quelques gendarmes qui les escortaient.

Il courut ainsi jusqu'aux environs de Gustrin, et il y fit

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quelques prouesses sur la route stratégique de la Grande Armée.

On envoya contre lui quelques troupes et des nouvelles levées polonaises. Schill les évita, les battit quelquefois et se retira à Colomay, forteresse.

Cet officier gagna de la sorte une assez belle réputation, qu'il mérita par son activité et son intelligence de la guerre de partisan.

A Varsovie, l'Empereur organisa tous les services. 11 se multipliait pour remettre en ordre tout ce qu'une marche aussi longue et aussi forcée avait apporté de confusion et de souffrances. L'artillerie et la cavalerie avaient éprouvé des pertes considérables en chevaux. Il s'occupa activement des remontes.

En Pologne, les routes ne sont pas ferrées, la pierre est trop rare. Aussi, dans certaines parties, la circulation des voitures est-elle impossible. Nous y avions déjà beaucoup souffert; mais ce n'était que le prélude de ce que nous gardait l'hiver du Nord ! Après de telles marches, il eût fallu le repos, des quartiers d'hiver sains; mais le temps pressait, et l'Empereur ne voulait point donner à ses ennemis celui de se reconnaître.

Il fit donc passer la Vistule k Thorn et à Varsovie. Il s'empara du faubourg de Prague, théâtre, en 1792, des horreurs d'une boucherie générale des habitants : hommes, femmes, enfants ! Les Russes de Sou^varow avaient tout égorge, et les souvenirs en étaient encore palpitants lorsque nous arrivâmes dans cette ville.

Je dois cependant dire, h la louange des Polonais, que je les ai vus conduire des ])risonniers de guerre russes sans les maltraiter et que, même, je les ai vus donner des vivres à des soldats qui avaient sans doute tué de leurs parents.

Il n'y a i>as de famille polonaise, pauvre ou riche, qui n'ait eu qucl(iues-uns de ses membres massacrés par les soldats du Tzar.

A Varsovie, nous vîmes un grand élan vers nous dans toutes les classes, et nous fOn\cs assez bien reçus pour nous récompenser de nos peines et nous engager i\ en sujq^orter d'autres.

Notre avant-garde avait rencontré les Russes, et les

combats d'avant-postes se renouvelaient sans cesse. La boue nous semblait s'étendre et s'approfondir à mesure que nous avancions. Un coup d'œil sur le pays où nous nous trouvions donnera l'explication de ces terribles fondrières où plus d'un brave a trouvé un tombeau sans gloire dans un bourbier sans fond. Les bords de la rivière du Bug et de ses affluents sont en général complètement plats et tellement peu au-dessus du niveau des eaux, qu'à la m.oindre crue celles-ci couvrent de grands espaces, au milieu desquels se trouvent des villages qui ne sont élevés que de quelques pieds au-dessus des inondations. Cette constitution du sol entretient des marais d'une immense étendue, qui produisent depuis des siècles des herbes et des petits bouquets de bois composés d'arbustes tendres. Toute cette végétation pourrit et finit par form^er des terres tourbeuses. En été, le soleil sèche leur croûte et permet de passer sans danger, si les poids ne sont pas lourds, mais lorsqu'une troupe ou un convoi veut suivre une même ligne, le terrain se creuse et la croûte solidifiée s'enfonce.

Cet état de choses a obligé de construire de grands chemins au moyen de sapins placés les uns à côté des autres, et retenus ensemble par des chevilles en bois assujetties à des madriers placés dans le sens de la longueur. Lorsqu'une voiture passe là-dessus un peu vite, elle est immanquablement couverte de boue liquide. Cet aspect montre les difficultés de l'armée engagée dans un pareil pays, en décembre 1806 et janvier 1807.

Après les affaires de Pulstusk et du Bug, où les Russes et les Français avaient montré un grand acharnement, les Russes se retirèrent. Malgré la saison, on sentit un grand soulagement lorsqu'on quitta le pays de la fange, où il fallait vingt-quatre chevaux pour traîner un obusier ! Un jour, un cuirassier, voulant faire place à son chef qu'il voit venir, s'écarte d'un pied de la route, aussitôt il s'engloutit avec son cheval; et tous deux disparaissent au milieu de l'effroi des spectateurs impuissants à les secourir.

Au combat du 26 novembre, deux soldats, l'un français, l'autre russe, voulant avancer l'un contre l'autre, restèrent piqués dans la boue. Le Russe furieux tira précipitamment sur son ennemi et le manqua. Le Français prit son temps,

l'ajusta, et le Russe s'affaissa... Il fallut ensuite que le Français fît mille efforts pour arracher de la boue son adversaire. Il y serait resté avec lui, si on ne lui avait apporté une planche volée k une maison, et sur laquelle il passa sans oser emporter son sac, à cause du poids. Peu de temps après, il y eut une gelée plus intense. Au moment où l'on arriva à Eylau, la neige couvrait la terre.

La bataille d'Eylau, qui fut célébrée comme une victoire, coûta des monceaux de morts, et elle acheva de détruire la cavalerie. La cause de nos pertes énormes fut que nos corps d'armée ne purent entrer en ligne que les uns après les autres, en sorte que, les efforts des attaques russes portant simultanément sur une troupe ])lu3 faible, celle-ci était condamnée h se voir subitement arrêtée. C'est le danger du fractionnement i\ la guerre, où les petits paquets sont une faute, parfois difficile à éviter. Ce fut la dernière bataille livrée avant de prendre qucl(]ue repos. Les trois mois suivants furent pour nous un moment de répit et de calme forcé. La cavalerie qui restait alla en arrière de la ligne de la Passarge se refaire un peu dans la Prusse, pays fertile et bien peuplé. L'infanterie, au contraire, s'établit dans les villages qui sont situés sur les bords de la Passarge, rivière étroite et assez encaissée dans les environs de Hohenstein. Chaque jour, à la pointe de l'aurore, les cantonnements prenaient les armes, tandis que des escarmouches avaient lieu aux avant-postes.

Dans la nuit du 23 novembre, les Russes, vers minuit, avancèrent au pont qui était sur un ruisseau entre les deux armées : « Qui vive ! cria le grenadier du 12^. — France ! — Avance k l'ordre. »

L'officier russe avance, suivi de ses soldats, et d'une seule décharge le grenadier de faction est renversé avec quelcjues autres qui se chauffaient au ))ivouac. Puis les Russes s'élancent au ])as de course et franchissent le pont. Au bruit de la décharge, le 12^ et le 21 ^ accourent, la baïonnette en avant. Ils parviennent h repousser les assaillants, (l'ii cèdent le terrain. Chaque jour voyait de nouveaux combats de ce genre et les nuits étaient d'autre part très pénibles à cause du froid et de l'humidité.

L'hiver vint assez tard. Enfin les gelées raffermirent la

terre, rendant les marches moins difficiles. Le quartier général s'était mis en route. L'Empereur suivait les Russes, qui firent leur jonction avec les Prussiens. Vers la fm de janvier, on s'attendait à une bataille; malheureusement les corps d'armée cheminaient à une assez grande distance les uns des autres.

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