MARCHE SANS ARRÊT. — LES KALMOUKS. — LE KNOUT
L'Empereur avait dû, la défaite de l'armée prussienne achevée, pourvoir h toutes les nécessités. Il avait fallu occuper la Prusse, attaquer les places, mettre des garnisons, faire assiéger Dantzig par le maréchal Lefèvre, contenir les Russes sur tout le cours de la Vistule jusqu'à Varsovie.
Cette tâche surhumaine demanda à cet immense génie un travail que lui seul pouvait supporter, car lui seul était l'âme de l'armée, dont les maréchaux et leurs troupes étaient les membres, inertes sans lui.
J'avais perdu deux chevaux depuis Varsovie, l'un tué sous moi, l'autre enlisé dans la boue. J'allai trouver l'Empereur et lui demandai à passer dans l'infanterie. « Pourquoi? dit Napoléon.
— Sire, parce que ma famille est pauvre et que j'ai perdu deux chevaux depuis trois mois (1). »
L'Empereur sourit et, de son geste familier et bienveillant, il me prit le bout de l'oreille : « Dans quel régiment voulez-vous entrer? — Dans le \2^ de ligne. Sire. — Pour-
(1) Les Rumigny avaient ét6 ruim''!* par la Révolution.
quoi le 12^? — Parce qu'il a perdu depuis un an un grand nombre d'officiers. »
L'Enapereur sourit encore : « Vous n'êtes pas dégoûté, votre nom? — Rumigny, Sire. »
L'Empereur se tourna du côté du duc de Vicence qui était près de lui. Il lui parla à demi-voix, et le général, appelant un officier de service, lui dit : « L'Empereur accorde; faites le nécessaire. » L'Empereur fut toujours rempli de bontés pour moi. Je le vis souvent et je pus remarquer combien il était correct et poli. Il ne tutoyait pas les officiers, comme on l'a dit.
L'hiver fut signalé par d'affreuses maladies. La dysenterie épidémique attaquait les plus robustes; les vivres de mauvaise qualité, les eaux stagnantes, avaient miné les hommes affaiblis par les bivouacs, l'humidité et les fatigues. Les hôpitaux regorgeaient de malades, et bientôt la neige, dans laquelle on était sans bas avec des souliers perméables, nous causa de terribles irritations des bronches.
Dans les villages qui bordaient la Passarge, les habitants mouraient par milliers, et bientôt le manque de vivres fut cause que les soldats furent organisés en pelotons de maraude. Ils allaient à travers les champs et les bois, la baguette du fusil à la main, et ils sondaient la terre pour découvrir les silos de pommes de terre et de grains cachés par les malheureux paysans. On partageait quelquefois avec ceux-ci; mais la misère la plus profonde les atteignit bientôt.
Les Russes avaient une forte avant-garde à Passenheim, que les cosaques couvraient avec leur habileté ordinaire. Cette admirable cavalerie légère est sans cesse en mouvement. Chaque nuit ses éclaireurs se poussent en avant, de manière à serrer l'ennemi d'aussi près que possible.
Voici à peu près sa méthode. L'infanterie russe est au bivouac avec ses grand' gardes semblables aux nôtres. Au poste avancé se trouve un détachement de cosaques, ayant devant lui un poste tout entier à cheval qui n'en descend pas pendant la nuit. Ce poste, à son tour, a devant lui un réseau de vedettes, placées en général près de la route. Ces vedettes envoient pendant la nuit des cavaliers donner l'alerte aux vedettes ennemies.
44 SOUVENinS DU GÉNÉRAL DE HUMIGNY
Le double avantage de ce mode est qu'il est presque impossiJ)le de surprendre une avant-garde russe, à moins que l'indiscipline ou la négligence du chef ne se communique à ses su])ordonnrs.
L'hiver de 1806 l\ 1807 se passa en préparatifs de la part de rEm])creur. Mais la perte en hommes fut terrible. La ville d'IIohenstein était un immense hôjùtal où on soignait 22.000 malades de la dysenterie. Les médecins et les remèdes manquaient. Officiers et soldats se trouvaient réduits à l'eau pannée. Je fus pris par le mal à mon tour et on m'amena clans une charrette avec huit compagnons d'infortune de grades variés. On nous déposa dans une chambre où il y avait déjà 21 officiers de la même division, celle du général Gudin, du corps du prince d'Eckmûhl.
Les inlirnuers, atteints du mal, cessèrent bientôt de paraître dans la chambrée, où nous étions couchés sur un peu de paille à peu près pourrie. Presque tous les officiers y mouraient. Ceux qui échappèrent furent ceux jiortés par les soldats de leurs régiments dans des maisons particulières en ville.
Je fus conduit chez un brave Israélite qui, moyennant 20 francs, me procura une livre de riz. 11 me com])Osa avec ce riz une boisson qui me guérit. Ce juif et sa famille eurent pour moi des soins auxquels je dus promptemcnt la santé, je ne les oublierai jamais.
Vers le mois de mars 1807, les camps furent occupés, et celui de Ilohenstein, où était la division Gudin, se distingua par des arrangements et un confort remarquables.
Les paysans payèrent encore les frais de la campagne, et plus d'une baraque fut meublée aux dépens des chaumières. Ce n'était à la vérité guère qu'un emprunt, car tous rentrèrent en possession de leurs propriétés. Ces camps remirent les hommes en santé et en bonne discipline. Tous reprirent l'air martial ([ue le manque de vêtements avait changé en mines douloureuses. Alors le maréchal Ney annonça la reprise des hostilités.
Le début fut une surprise des Russes, qui vinrent incendier nos camps, où nombre de soldats périrent. Nous nous mîmes en marche, rt'solus «^ faire payer cher à l'ennemi une pareille attaque. Nous l'atteignîmes à Heilsberg, où il fut
battu et poussé sur Friedland (1). Ce fut là une victoire éclatante qui anéantit ensemble l'armée prussienne et l'armée russe. Jamais plus beau jour n'avait éclairé un ordre plus admirable, et l'armée française s'y couvrit de gloire.
L'Empereur envoya le corps du prince d'Eckmûhl sur la route de Kœnigsberg, ville attaquée par la belle division Gudin. Quelques coups de canon furent tirés de part et d'autre. Ce combat insignifiant n'eut rien de remarquable que la promenade faite autour de la ville par le prince Murât, commandant toute la cavalerie française.
Il était vêtu d'une redingote de velours vert bordée de martre zibeline. Un chapeau voyant, couvert de plumes de différentes couleurs, le faisait apercevoir de loin ; des bottes de maroquin rouge complétaient son costume théâtral.
Reconnu dès le premier moment, il fut salué par les boulets de tous les ouvrages qui tirèrent sans parvenir à lui faire hâter le pas et changer l'allure de son coursier. Ceux qui riaient du costume ridicule admiraient le courage calme du héros, au milieu de la grêle de projectiles dont il était la cible. Sa brillante valeur rendait supportable chez lui ce qui eût été plus qu'absurde chez un autre. Il portait les cheveux bouclés et longs, ainsi que les favoris très épais. Son teint un peu rouge et ses yeux animés lui donnaient un air martial qui plaisait à sa cavalerie.
L'armée à cette époque se permettait des plaisanteries qui égayaient les soldats pendant les marches. L'Empereur lui-même, qu'on appelait « le petit Caporal », n'y échappait pas. L'expression russe : « papa, klieba ! » (père, du pain!) et sa réponse « nié ou menia » (il n'y en a pas !) avaient un succès prodigieux.
Un caporal proposa un jour de mettre « Le petit Caporal » à la salle de police parce qu'il ne soignait pas l'ordinaire du soldat. Cette proposition fut acceptée avec acclamation et l'Empereur condamné à l'unanimité. Le caporal, se
(1) Benningsen ne fut pas forcé dans sa position d'Heilsbcrg. C'est la crainte d'être coupé de Kœnigsbcrg par la manœuvre tournante de Napoléon qui le décida à appuyer vers la mer.
levant avec solennité, dit : « Brise d'amour, tu es le plus crâne de la compagnie, je te charge de l'exécution du présent décret, sous peine de payer une bouteille lorsque nous serons en paix. »
Ces plaisanteries amusaient autant rEm})ereur que ceux qui en étaient témoins.
Après la bataille de Friedland, l'Empereur fit pousser l'ennemi à outrance, et la division Gudin fut lancée, ainsi que le corps d'armée, à marches forcées sur Tilsitt.
Cette division marcha pendant 23 heures sans arrêter, et la tête de colonne arriva avant l'ennemi, qui fit une retraite précipitée. -Ces marches forcées produisaient souvent des résultats remarquables et décisifs. Cependant, en général, si ceux contre lesquels on les dirige pouvaient voir le désordre et l'épuisement causés par une longue marche de nuit, ils en seraient moins effrayés et l'effet en serait bien amoindri; il suffirait d'opposer à ces audaces une résistance tant soit peu énergique. A peine, au bout de 20 à 23 heures de marche, reste-t-il un dixième des hommes en état de combattre avec quelque force. La puissance du besoin de sommeil est telle que le bruit le plus retentissant ne peut empêcher de dormir. La crainte de la mort ne suffit pas pour tenir éveillés certains hommes, surtout les jeunes. Ceux qui veillent encore, fatigués par la marche, ne sont plus capables que de combattre nonchalamment. Je me suis trouvé souvent dans ces situations, et j'ai remarqué que seuls les vieux soldats pouvaient résister.
Les Russes ayant repassé le Niémen, les régiments de ligne furent reportés sur la rive gauche. Dès les ))remicrs jours de l'armistice, j'obtins la jn^rmission d'aller ix Tilsitt. Je rencontrai dans la ville un officier russe ({ui me ])roposa de visiter les camps de la rive droite. Nous passâmes le fleuve avec un autre officier dans une barque conduite par le Russe.
Ses camarades nous reçurent avec une cordialité toute militaire. Après le dîner, nous parcourûmes les bivouacs. Ceux des Cosaques du Don, des Kalmouks, et des Kirguiss, attiraient spécialement notre attention. Nous vîmes les Tartares tirer l'arc et, comme ce jeu est en usage dans le nord de Paris, je surpris les Kirguiss en tirant avec une
certaine adresse les flèches qu'ils me donnaient. Le but était un bonnet piqué sur une lance à une distance de soixante pas. LesTartares ne revenaient pas de leur étonnement de trouver en moi un rival.
Les Cosaques chantaient des airs nationaux doux et plaintifs. Ils étaient assis sur leurs talons, en cercle autour d'une marmite remplie de cette mauvaise eau-de-vie de grain que l'on appelle schnaps en allemand. La quantité d'alcool qu'un cosaque peut supporter est énorme. Un aubergiste me dit que quatre cosaques avaient bu pour un ducat de schnaps, soit plus de vingt bouteilles. Il exagérait un peu !
La discipline envers les Tartares est très sévère. A la moindre faute, on les roue de coups de knout, espèce de fouet forme d'un nerf de bœuf attaché en fléau au bout d'un bâton court. Il remplace aussi pour le cosaque l'éperon. Et comme le cavalier cosaciue est monté sur une espèce de coussin garni de cuir qui sert de porte-manteau, sanglé de plus sur une selle en bois, qui hausse le cavalier d'un pied au-dessus de l'épine dorsale du cheval, l'effet du knout sur sa monture est prodigieux. Le cheval bondit autant que les chevaux arabes sous le long éperon de leur maître. Un coup de knout bien appliqué fait éprouver une douleur affreuse. Le tzar Paul fit frapper à coups de knout une dame de l'impératrice, il la fit mettre nue jusqu'à la ceinture sur le dos d'un Russe, et le bourreau du premier coup lui enleva une lanière de chair sans que ce coup pût assouvir la rage du Tzar. Elle en reçut ainsi une vingtaine qui la laissèrent sans connaissance. Elle n'en mourut pas et fut transportée en Sibérie, où elle resta longtemps. Ce knout est malheureusement trop employé en Russie; et, dans l'armée, on ne ménage pas son usage redoutable.