‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 9 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ÉLÉGANCE DES SOLDATS FRANÇAIS. — NAPOLÉON ACCUEILLI AVEC JOIE EN POLOGNE. — l'arMÉE REGRETTE LA PLANTUREUSE ALLEMAGNE. — MISÈRE DES POLONAIS. • — LES SOLDATS ET LES CHEVAUX MANQUENT DE TOUT. PROFONDE DÉTRESSE. LES FONDRIÈRES.

Quelques corps français traversèrent Berlin sans s'y arrêter, mais ce qui frappa les habitants, c'était la coquetterie de nos soldats. Avant d'arriver dans la capitale, on ordonnait, suivant l'usage, de se mettre en grande tenue, et, comme la pluie mouillait les rues, les Berlinoises remarquaient que les soldats passaient sur la pointe des pieds pour éviter les flaques d'eau et pour ne pas crotter leurs guêtres noires. Cette imprévue recherche de propreté, après des fatigues inouïes, étonnait et amusait spectateurs et spectatrices.

Lorsque l'armée passa à Berlin, elle se flattait de l'espérance de la paix. L'hiver était venu. Les routes boueuses commençaient à devenir d'un parcours pénible. Les bivouacs étaient durs à supporter. On n'était cependant pas au bout de ses peines ni de ses succès. La gaieté intarissable des hommes rendait d'ailleurs le mal moins grand que pour d'autres nations; mais les chevaux commençaient h manquer, et les maladies causées par une constante humidité occasionnaient des diminutions énormes dans les escadrons.

On arriva devant Custrin (1) par un temps horrible. Cette forteresse, assise entre deux rivières, l'Oder et la Wartha, est la limite des défenses de la Prusse du côté de la

(1) Belle et forte ville du Brandebourg, sur l'Oder et à sept lieues de Francfort.

Pologne. Tout le monde s'attendait à un long siège. C'était à qui n'en ferait pas partie en raison de l'ennui qu'on y attendait. Mais le gouverneur ne se crut pas en sûreté derrière les marais qui l'entouraient. 11 rendit une |>lace qui eût été bien difficile à prendre, et l'armée passa l'Oder !

Stettin et les places du Sud firent comme Gustrin, elles se rendirent après une défense de peu d'heures. La cavalerie de Stettin n'était composée que de quelques escadrons; le général Lasalle (je crois) menaça de bombarder la ville; il parla haut et fort. La capitulation fut signée rapidement. Blùcher s'était rendu h Travemunde après un court combat contre le Prince de Ponte-Corvo (Bernadotte).

Finalement il fut pris.

Jamais une plus brillante victoire ne fut suivie de })lus admirables résultats. La Prusse, ce pays au corps de guêpe, se trouva tronçonnée jusqu'à l'Oder. Le Roi de Prusse, le seul sage de son pays, avait été réduit à gagner les deux états de la Baltique. Il était à Kœnigsberg, appelant à son secours la Russie et son jeune et bel Empereur.

Une seconde phase se présentait pour Napoléon. Il n'hésita pas, et l'armée fut poussée vers la Pologne. Il faut avoir fait partie des corps qui passèrent l'Oder pour savoir quel enthousiasme saisit les Polonais. Jamais peuple ne fut plus propre à la guerre. Un cavalier levé aujourd'hui est bon au combat dans le mois suivant. Né pour combattre à cheval, il paraît apte à être mené à l'ennemi dès qu'il a reçu la lance, son arme favorite.

Avant d'être arrivés à Posen, les Français voyaient dans leurs rangs de braves cavaliers, et les légions polonaises se recrutaient avec une rapidité remarijuable. L'aspect du pays ne causait pas aux Français une joie égale. Les frontières du côté de la Prusse ont été ravagées par tant de guerres et tant de destructions que c'est pitié de voir la misère des habitants. La dernière levée de boucliers de Kosciusko en 1792 avait achevé la ruine du pays, et les privations commençaient avec l'entrée en Pologne.

Juscju'à Posen on ne retrouve que de très petites villes et on regrette les bivouacs plantureux de l'Allemagne.

Les pauvres paysans n'avaient que le strict nécessaire,

et les bestiaux, petits et maigres, étaient une mince ressource pour des estomacs affamés. Là, tout diminue de volume, les chevaux eux-mêmes sont d'une petitesse qui excite le rire. Un cheval se dit en polonais Kou, des chevaux : Konia. Les Konias devinrent le sujet des plaisanteries. Les méridionaux, surtout, les Gascons, les appelaient Kocaces, et tous voulaient en avoir pour porter leurs bagages. Il fallut sévir contre cette manie du fantassin.

Les Russes ne paraissaient pas encore. Quant aux Prussiens, ils avaient gagné à tire-d'aile Dantzig et les bords de la Vistule. L'armée était électrisée par les succès; sa confiance dans son chef dépassait tout ce que l'on peut imaginer. Il n'entrait pas alors dans l'esprit des soldats et des officiers que l'on pût éprouver le moindre échec, et l'on abordait l'ennemi sans concevoir la pensée d'une résistance possible.

L'armée russe elle-même, toute brave et bonne qu'elle pût être, ne causait pas le moindre effroi. On traversa donc la Pologne avec la conviction du triomphe, et les affreux combats de Pulstu'sk et du Bug, dans le mois de novembre, n'étaient que des stimulants et des occasions de montrer son courage. J'étais au 11^ dragons. Je fus détaché au grand quartier général, où je fis un service d'autant plus pénible que le manque de cavalerie empêchait que j'eusse un ordonnance, j'étais donc obligé de panser mon cheval. Le froid excessif, les dégels qui le suivaient, causaient de terribles pertes à l'armée victorieuse. Les régiments fondaient de jour en jour. Nombre de chevaux étaient blessés par les selles qu'ils ne quittaient ni jour ni nuit. Mais surtout l'absence de vivres sains les faisait périr par centaines. Les hommes n'étaient pas plus favorisés. Les hôpitaux, créés à la hâte sans les ressources nécessaires, étaient encombrés, à peine les ambulances pouvaient-elles suffire au pansement des blessés. Pour comble de malheur, la terre glaiseuse de quelques parties offrait des obstacles que nulle force ne pouvait vaincre, et l'on a vu des pièces de canon, enfoncées jusqu'au moyeu, rester piquées dans la ])0ue sans que les attelages triplés, décuplés, parvinssent à autre chose qu'à briser les cordes qu'on y mettait.

Les pauvres chevaux d'un obusier de 24 restèrent

enlisés pendant une nuit sans qu'il fût possible de les arracher, avant le jour, de la boue glaciale où ils étaient aussi solidement implant<'s que s'ils avaient eu des racines.

Le maréchal duc de Trévise (1) eut des hommes perdus dans la boue dans les circonstances suivantes : Des soldats dans les environs de Pulstusk voulurent prendre un raccourci à travers une ])laine qui paraissait parfaitement sèche. Les premiers passèrent sans obstacle, mais tout à coup le terrain s'humecta et un soldat à cheval s'enfonça sans ([u'il fût possible de lui porter secours, car tous ceux qui mettaient le pied dans cette boue y restaient. Alors un Polonais cria à ceux qui étaient déjà engagés dans les fondrières et dont les chevaux avaient les jambes déjà prises : « Jetez-vous à terre et revenez en vous roulant sur vousmêmes tout de votre long. »

Ils le firent et, grâce à ce moyen, furent sauvés; mais les bêtes furent perdues.

(1) Mortier.

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