CHAPITRE VII
LA BELLE REINE DE PRUSSE. — LA BEAUTÉ DE l'eMPE- REUR ALEXANDRE ET DE SES FRÈRES. — MŒURS POLO- NAISES. — ANECDOTES. — PORTRAIT DE DAVOUST.
Le camp de Tilsitt où était la division Gudin fut visité par l'empereur Alexandre, par le Roi et par la belle Reine de Prusse qu'accompagnait l'empereur Napoléon. Cette revue dut frapper les alliés, car les troupes étaient admirables, malgré une campagne qui durait depuis octobre 1806.
L'Empereur avait voulu changer l'uniforme de l'infanterie française, il avait ordonné que les trente i)remiers régiments fussent habillés en blanc. A la revue de Tilsitt, se trouvaient un bataillon du 12^ de ligne et un du 21 ^ en blanc. L'effet des bivouacs avait eu pour résultat de tacher ces habits trop clairs. L'Empereur, frappé des inconvénients, décida alors que l'habit bleu serait consei-vé. En cela il céda au vœu de l'armée, qui était contre l'adoption du blanc pour l'uniforme. L'économie peut être en faveur du blanc, mais c'est une couleur très incommode en campagne pour les armées condamnées à bivouaquer comme les nôtres.
Pendant cette revue, les Français furent frappés de la noble figure de l'empereur Alexandre et de celle de ses frères, surtout du jeune prince Nicolas, dont la beauté ne le cédait pas h celle de son frère aîné. Constantin seul faisait exception; son nez tartare lui attira bien des quolibets. Ce dernier s'était ]His h Tilsitt d'une grande affection pour Murât, dont la réi>ulation chevalcrescjue attirait les sympathies. Tous les deux avaient une détestable conduite, ils couraient les mauvais lieux, sous les yeux mêmes des gens dont ils avaient à se faire respecter. Ils avaient hautement le nié]^ris des mœurs. On racontait dans le cam}) les
nuits de débauche de ces deux princes, triste exemple jugé sévèrement.
Le roi de Prusse, qui assistait à la revue, trahissait une tristesse profonde, bien concevable après les malheurs de son pays. On savait que la guerre de 1806 avait eu Heu malgré lui et que la folle jeunesse militaire prussienne était la vraie responsable des désastres de l'armée et de la ruine de la nation. Les officiers présents ne pouvaient se défendre d'un grand sentiment de pitié pour lui.
La belle reine de Prusse attira tous les regards (1). On connaissait son horreur des Français, mais sa beauté intéressait vivement. L'empereur Napoléon était très galant auprès d'elle. Pendant la revue, elle fit bien des conquêtes parmi nous, ses mortels ennemis. Après ce grand spectacle, les troupes se mirent en marche pour retourner dans la vieille Prusse du côté de Dantzig, la campagne fut ainsi terminée.
A cette époque, l'armée avait reçu les nouvelles levées faites en France. Les régiments, dans le meilleur état, oublièrent bientôt les souffrances passées. Les troupes du 3^ corps, commandées par le prince d'Eckmûhl, prirent des cantonnements dans la Pologne, qui s'organisait, et qui promettait de devenir florissante avec l'appui de la France. Nous allâmes à Thorn et dans les environs.
Chaque compagnie occupait un village et quelquefois trois ou quatre. Les Polonais formaient des troupes qui, dès leur début, tinrent ce qu'elles avaient promis. Rien ne peut donner idée de la promptitude avec laquelle ces paysans de la veille devenaient soldats le lendemain. L'air martial de cette nation montrait le parti excellent qu'on en pouvait tirer en la tenant sous une ferme discipUne. L'Empereur, au lieu de créer le duché de Varsovie, aurait dû en faire un royaume héréditaire, en choisissant la famille Poniatowski. Son chef, en effet, acquit dès les premiers jours une gloire, qui a été en augmentant jusqu'à sa mort, arrivée à la bataille de Leipzig, en 1813.
(1) Wilhelmine-Amélie de Mccklembourg Strelitz; elle possédait des vertus qui la rendirent l'idole de la nation. Elle soutint son mari dans ses terribles revers et mourut regrettée de tous, le 19 juillet
La riche noblesse polonaise occupe des châteaux très beaux ([ui ne le cccicnt en rien à ce que nous avons de mieux dans l'ouest de l'Europe. L'éducation Jirillante de cette classe y crée des hommes et des femmes ac(om})lis; mais un usage bizarre cause une grande démoralisation dans les mœurs, en facilitant les divorces, qui sont des plus frf([uents.
Lors de la rédaction de l'acte de mariage, on y introduit une clause de nuUité, qui est invoquée lorsqu'il semble bon à l'une des deux ])arties de rompre ses liens. L'église iiolonaise ne se fait pas scrupule de remarier un époux divorcé et il n'est pas rare de voir une jeune femme à son quatrième mari. Elle n'en éprouve ni honte, ni déconsidération : c'est l'usage. Une autre coutume assez bizarre à cette époque consistait à prendre, dans les repas joyeux, le soulier de la plus belle personne et à boire à sa santé dans cette coupe d'une nouvelle espèce.
L'Empereur avait du goût \)Ouv les jolies Polonaises. 11
prit en tendresse M"^^ \y ^ et eut de cette liaison un
fds qui devint capitaine, journaliste, député, diplomate, et enfin ambassadeur à Londres et ministre des Affaires étrangères. Aujourd'hui il est absolutiste après avoir été journaliste d'opposition libérale.
L'Empereur ne croyait pas faire tant de choses i\ la fois.
La mère du jeune homme, après 1815, épousa le général d'Ornano, dont elle eut un fils. Dans l'hiver de 1807, elle était fort jolie, gracieuse, bienveillante. Elle aimait vraiment l'Empereur et lui est restée longtemps attachée. Elle avait aux Tuileries un appartement qui, sous le roi Louis-Phihppe, était près du cabinet du baron Fain, dans l'escaher noir situé à côté de la chambre à coucher de l'Empereur.
La petite noblesse en Pologne était logée alors comme nos plus modestes fermiers. Dans quelques ])arties du pays, entre autres chez le père de la baronne de Lewinski, la maison se composait d'une chambre plus longue que large qui servait de chambre à coucher, de salon et de salle h manger, et en outre d'une cuisine. Les deux lits du père et de la mère étaient formés de quatre planches fixées sur une espèce d'estrade. La famille comprenait : deux vieil-
lards, deux filles non mariées, un fils naarié, qui tous partageaient cette unique pièce. Lorsque nous arrivâmes trois officiers à loger, on nous reçut à cœur ouvert, sans manifester le moindre souci pour nous caser. Voici comment le brave père de famille s'y prit :
Il fît étendre, par terre, dans la longue chambre, des bottes de paille en travers de la longueur. Sur cette paille on posa les quelques lits de plume dont on pouvait disposer, le reste fut couvert de draps blancs avec le plus de couvertures possible. Le mobilier consistait en une table de bois et des chaises de paille ; on les mit dans la cuisine, qui était assez vaste mais enfumée. Ensuite, on procéda à la réglementation du coucher.
Le père prit la chandelle et nous mena dans la chambre longue. Il fit mettre les jeunes mariés (le mari était officier dans un régiment de lanciers) dans le lit, ensuite, il plaça contre le mur du fond les deux jeunes filles l'une à côté de l'autre; après, la vieille baronne et lui. Enfin, sur le bord, il installa mes deux camarades et moi. Chacun debout devant sa place attendit que la lumière fût éteinte, puis on se déshabilla et on se coucha comme il convenait.
Cet arrangement nous amusa beaucoup. Nous passâmes là deux excellentes nuits, sans autre inconvénient que les ronflements désordonnés du vieux baron. Au matin, avant d'ouvrir les volets, on nous faisait lever sans chandelle et sortir avec nos vêtements les plus indispensables, pour aller dans la cuisine achever notre toilette. Pendant ce temps, les dames s'habillaient. Puis tout rentrait dans l'ordre pour le déjeuner fort gai, où chacun se trouvait à l'aise sans l'ombre de mauvaise pensée. Je cite ces faits pour donner l'idée exacte du pays tel qu'il était alors. Le vieux baron était un personnage des plus respectables, ayant servi avec distinction.
Le prince d'Eckmùhl (Davoust) avait reçu de l'Empereur d'immenses dotations, on les évaluait à cette époque à un revenu de 1.500.000 livres de rentes. Il en faisait un bon usage, il était généreux et charitable. Les Polonais l'aimaient beaucoup, avec juste raison.
Le maréchal Davoust, duc d'Auerstaedt en 1806 (prince d'Eckmùhl en 1809), était un homme de moyenne
52 SOUVENIRS DU (ifCNÉRAL DE liUMIGNY
taille, un peu voûtr, dont la grosse tête, parfaitement chauve, et les yeux niyoi)es ne faisaient pas un Adonis. 11 ne })ouvait rien voir sans lunettes h la distance de cent ))as. C'/tait un g('n<Tal tenace, d'une bravoure ren\ar([uahle, d'une rigidité (jui ap])rochait de la rudesse, infloxi))lc lorsfju'il croyait que le service l'exigeait. Il avait eu l'art de choisir les meilleurs généraux de division, et son corj)S d'armée s'est toujours conduit avec la ])lus haute distinction dans toutes les camj)agne8 de l'Empire.
J'ai servi sous ses ordres, j'ai été témoin d'actes dura de la part du maréchal. Mais comme ces actes n'atteignaient (jue (les c()Uj>a]»lcs, les bons officiers aj)j)laudissaient plus (ju'iis ne ])lâmaient. Partout le maréchal a obtenu des succès, et (|uoi(iu'il fût très mal avec ses collègues, il avait l'estime <le ses su]»ordonnés. Il ne tolérait aucune incartade, ni aucun méfait de ses troupes, ni en guerre, ni dans les cantonnements. Son cor])S d'armée ne commettait aucun dégût inutile. Dans les cantonnements, il y avait des j)rescri])tions sévères dont il était diffi» ile de s'écarter sans être }uutah;ment rap]>clé à l'ordre. Ses généraux de division étaient Morand, Priant et Gudin. Plus tard, le général Saint-IIilairc ainsi <iuc le général Gérard.
Ce sont tous des noms illustrés par de nombreux combats et des succès remar(iuaj)les.