‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 13 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DEUX COLONELS DU 12* DE LI SNE. — LE DUC DE BRUNS- \VICK. LE TUGEND-BUND. RÉFLEXIONS PHILO- SOPHIQUES. GUERRE DE RUSSIE.

La fin de 1807 fut calme, et le repos répara toutes lea sant^^s ébranlées par la longue campagne qui venait de se terminer.

Le 12^ de ligne avait eu en 1806 pour colonel M. Vergés, dont Ihumeur gasconne faisait issue en toutes circonst-ances.

A la bataille d'Iéna, il commandait avec distinction, loisque, dans le carré, il fut atteint au col par un biscaïen. Il perdait du sang: mais le chirurgien-major lui annonça que la blessure ne serait pas mortelle. Faisant appeler un sergent de grenadiers qu'il aimait beaucoup, il lui dit d'un air dolent : « BompiUon, va trouver l'Empereur et dis-lui que je suis mort pour son serxice.

— Mais non. mon colonel, vous n'en mourrez pas.

— C'est égal, va toujours 1 y

Vergés fut fait général à la suite de la bataille.

Dans le régiment, on l'accusait d'avoir fait disparaître, lors de la prise du château de l'Œuf à Naples, la couronne royale qui y était déposée.

Il avait aussi, en ItaUe. légèrement pressuré les habitants, et le régiment ne le regretta pas, malgré sa bravoure incontestalde.

Le nouveau colonel était M. Muller, Alsacien, bellâtre, montrant à tous propos ses dents modèles, se faisant friser réguhèrement. Muller était arrivé dans l'hiver de 1S06 à 18C»7. Il apportait dans le régiment le plus parfait bon ton. II avait ':i< aide de camp du général Ma-^ionald, depuis maréchal de France.

A Evlau. Muller ne satisfit nullement les officiers de son

régiment. Entre autres choses, il avait conamandé un « feu de régiment » sur les tirailleurs russes. Ce feu absurde avait donné une assez pauvre opinion de lui, et la suite a prouvé que ce n'était j)as à tort.

A Tilsitt, il y eut quelques mauvais comptes dans l'évaluation des finances avec les écus en monnaie du pays. Enfin le régi-ment n'avait pas foi dans son chef.

En 1808, les ordres de l'Empereur firent étendre les cantonnements. Le pays était appauvri, et les prévisions de l'avenir l'obligeaient de rappeler les troupes vers le centre de l'Allemagne.

La division Gudin s'élargit dans la nouvelle marche, et pluB tard elle repassa l'Oder pour occuper l'ancien duché de Brunswick.

Les ha})itants étaient tendrement attachés au ïiU de leur duc, tu<^ à la bataille d'Iéna. 11 avait reçu une balle qui, lui traversant les deux yeux, le fit périr en peu d'heures. Le fils et héritier de ce duc était alors proscrit, son duché avait été annexé au royaume de Westphalie, dont Jérôme Bonaparte, frère puîné de l'Empereur, était le roi.

Le pays était au désespoir et les ha})itants le témoignaient à leurs hôtes de l'armée française. Ces sentiments, qui honoraient leur fidéhté, ne les empêchaient pas de bien recevoir les officiers et soldats logés chez eux. Les soldats, de leur côté, se rendaient utiles à leurs hôtes, et la plus parfaite intelligence régnait entre eux.

Les compagnies, longtemps après leur départ, recevaient des marques de souvenir des habitants de Bruns^vick. L'armée était donc aimée d'eux; mais les exigences de l'Administration, les contributions forcées et quel<iucfois exagérées, commençaient à ])0usscr les pays allemands vers la haine. Plus tard, le poids du joug imposé à leur contrée l'augmenta de jour en jour, et toutes les passions des vaincus se montrèrent de mille façons. L'animosité entre Allemands et Français éclata surtout lors de la fondation du « Tugcndbund (1) » et de sa propagation parmi

(1) • Société de la vertu » formée dans le but apparent d'expulser les Français de l'Allemagne et d'y établir la liberté constitutionnelle. Parmi ses membres se trouvaient les hommes les plus rnfluents. On dut la dissoudre en 1815.

les étudiants des universités. Les premiers symptômes datent de 1808. Les mots de liberté furent prononcés et produisirent l'effet qu'ils produisent toujours, car les peu^ pies ignorent que ceux qui hurlent le plus fort ces mots magiques sont toujours des intrigants et des despotes, qui plus tard empêchent la vraie liberté et profitent du désordre.

L'exemple donné par la France révolutionnaire n'a servi à rien, et les Allemands, comme tous les peuples, sont destinés à servir de jouet aux anarchistes, grâce à l'abus du mot liberté ! C'est l'histoire de toutes les époques. La Roue du Temps ramène successivement les efforts des hommes pour conquérir cette pierre philosophale !

L'Angleterre est une exception, parce que chez elle la loi est tout en faveur des classes riches et que dans ce pays elles ont la puissance. Les révolutions y ont été faites par l'oligarchie et pour ses intérêts. Les pauvres restent esclaves et les lois dures pour eux, mais pour eux seuls.

Il y avait encore en 1808 des officiers, sortis des armées répubhcaines, imbus des idées de 1793. Parmi eux, un homme d'esprit qui s'appelait Fusier et était de Paris. Souvent il plaisantait sur le despotisme de l'Empereur. Un jour, un paysan lui faisait une réclamation juste. Pour toute réponse il lui envoya un immense coup de pied dans le derrière : « Ah ! tu réclames et tu paries de liberté. Tiens ! voilà celle que t'envoie le grand empereur Napoléon, c'est la seule qu'il donne aux nations ! »

Une autre fois il disait à son hôte : « Vous vous plaignez? Pour quoi coaiptez-vous donc les paroles de liberté et de civilisation que vous apporte le grand homme? On ne saurait acheter trop cher Ihonneur qu'il vous fait en vous pillant, vous rançonnant et vous battant ! C'est pour votre plus grand bonheur qu'il vous ruine. Allons ! criez donc : Vive le grand Napoléon ! »

Ici se présente une lacune considérable dans les souvenirs du général. Néanmoins, le récit reprend bientôt; il nous conduit, en 1812, à Moscou, à travers les batailles de Valoutina et de la Moskwa. Suivent alors quelques épisodes de la funeste retraite do Russie, épisodes tant soit peu

enchevêtrés chronologiquement. Ces notes sont encore de la main du général, telles qu'elles ont été écrites au jour le jour... Vient encore une lacune, dont il sera parié plus loin. A la reprise, l'auteur n'a sans doute plus le temps de prendre lui-même la plume; ou, s'il la prend, il fait remettre, plus tard, le texte au net parla jeune comtesse de Rumigny, qui, pendant les longues journées solitaires du vieux soldat, cloué dans son fauteuil, lui servira de secrétaire. Ils étaient alors à Maison-Rouge, le roi Louis-Philippe en exil; l'ancien aide de camp, brisé moralement et physiquement, essayait de revivre le passé, de l'apprendre à sa dévouée compagne, de retrouver dans les tableaux évoqués la jeunesse perdue.

Gomme précédemment, nous croyons devoir raccorder d'avance ces passages par un tableau préliminaire de l'ensemble de la période où nous entrons avec le narrateur, celle de 1812.

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