‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 14 sur 50 · GUERRE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

GUERRE DE RUSSIE

Jamais la France n'avait été aussi puissante qu'après le traité de Tilsitt. Malheureusement, l'Empereur était grisé par des triomphes sans pareils. Son orgueil, devenu démesure, son rêve de domination universelle, son génie prodigieux qui lui faisait voir du même coup l'obstacle et le moyen de le briser, allaient le jeter dans de vastes entreprises dépassant la limite des forces humaines. A cela, il faut ajouter la violence d'une volonté despotique, ses rancunes de Corse, enfin un besoin d'humilier et d'asservir qui exaspérait souverains et nations. Forcément, une coalition européenne allait éclater et renverser sa puissance.

Napoléon commença par contraindre la Prusse et l'Autriche à un traité d'alliance avec lui. Puis il partit de Paris le 9 mai 1812 pour se rendre à Dresde. Déjà, l'organisation de la Grande Armée se parachevait sous son impulsion active. Alexandre 1er était à Wilna. Entre les deux monarques, les négociations restaient sans résultat, la nation russe ne pouvant se plier à des conditions inacceptables.

Le 22 juin, paraissait une proclamation irritée de l'Empereur des Français, qui fut mise à l'ordre du jour. Elle disait, en substance : a ...Les vaincus prennent le ton des vainqueurs. La fatalité les entraîne : que les destins s'accomplissent 1 » Deux jours après, l'armée avait passé le Niémen.

Le Tzar, à cette violation de son territoire, répondit, le 25, par une protestation, se terminant par ces mots : « ...Il n'est pas nécessaire de rappeler aux généraux, aux chefs de corps et aux soldats, leur devoir et leur bravoure; le sang des valeureux Slavons coule dans leurs veines. Guerriers, vous défendez la Religion, la Patrie et la Liberté I Je suis avec vous; Dieu est contre l'agresseur l »

Quelques jours avant, il avait dit au comte de Narbonne, notre négociateur, ces mots remarquables, présages de l'acharnement de la lutte, ainsi que de la tactique des Russes et des horreurs réservées par la guerre qui s'ouvrait : c Votre

souverain verra que le sort d'un Empire long et large comme le mien ne dépend point d'une bataille. Ce ne sera qu'au fond de la Sibérie qu'on me fera signer une paix ignominieuse. »

Le plan d'Alexandre, d'abord incertain, s'orienta bientôt dans le sens d'une guerre nationale, s'inspirant de celle d'Espagne, et d'une défensive pied à pied qui refuserait au conquérant l'occasion du choc décisif. Il résolut de couvrir sa retraite lente par la barrière d'une dévastation méthodique, sans cesse renouvelée. La cavalerie cosaque harcèlerait les flancs et les derrières de l'envaliisseur; et la rigueur du climat ferait le reste. Enfin, si l'on était acculé, on opposerait à l'ennemi la résistance désespérée dont, en Portugal, Wellington avait donné l'exemple derrière les lignes de Torrès-Vedras.

Le plan de Napoléon était de fondre sur le centre des Russes, qui s'étaient divisés en trois armées; ensuite d© frapper chacune des deux ailes séparément, ce b, quoi il excellait. Il ne comptait pas pousser ultérieurement au delà de Smolensk, grande ville située au nœud de la ligne de partage des eaux du Dnieper et de la Dwina. De Là, il dicterait ses conditions.

Il comptait sans le parti pris de recul do l'adversaire, sans la difficulté de vivre dans un pays peu habité, et dont on allait faire un désert, sans l'insuffisance des rouages de l'armée, sans la lassitude morale des chefs, sans l'indiscipline des soldats que les privations allaient rendre effroyable.

Le Tzar débuta par se replier sur le camp retranché de Drissa, couvert par la Dwina. Emplacement dangereux, car il compromettait gravement l'armée russe de gauche (Bagration). Celui-ci, en effet, fut aussitôt coupé à Minsk par Napoléon, et battu i\ Mohilcw. 11 parvint, il est vrai, à force d'énergie, à s'échapper et à rallier le centre en gagnant Smolensk.

Pendant ce temps, Alexandre continue à éluder la bataille. Il se retire en escarmouchant. A Smolensk, pourtant, il songe à faire tôte. Son armée est rangée en bataille derrière la ville et la rive droite du Dnieper. Mais Napoléon fait enlever les remparts de la place, dans un combat furieux et sanglant. La nuit arrive. Les Russes se ravisent. N'osant se confier au sort des armes, ils allument des incendies et disparaissent. Après Smolensk, Valoutina, succès glorieux; mais sans autre résultat que des pertes cruelles.

L'Empereur, exaspéré, n'hésite plus à poursuivre encore. S'il ne rencontre pas la victoire, la grande victoire qui met un peuple à merci, il poussera jusqu'à Moscou; et, maître de la Ville Sainte, il fera la loi aux vaincus.

La grande bataille, il va l'avoir sur la Moskwa; ce sera la victoire, mais non point la grande victoire, non le coup de foudre espéré ! Et désormais, on courra à l'abîme !

Barclay de Tolly a été remplacé à la tête des Russes par Koutousoff, ardent patriote, ayant, à défaut de talent, une prudence, une bravoure et une ténacité de premier ordre. C'est donc lui que nous trouvons à la Moskwa (1). Cette journée de gloire est trop connue pour qu'il soit utile d'en raconter les phases. Pour juger de l'acharnement des Russes et de l'héroïsme de nos assauts, il suffira de rappeler que les Français perdirent dans cette journée 30.000 hommes, et les Russes plus de 50.000. Koutousoff était vaincu; mais tel était l'épuisement des vainqueurs qu'il put se retirer sans être désorganisé. Ney, qui avait été admirable, fut fait sur l'heure Prince de la Moskowa.

Le 14 septembre, nos troupes entrèrent à Moscou. La magnifique cité avait été évacuée. Le gouverneur Rostopchin avait préalablement ouvert les prisons, ordonné en secret qu'on mît le feu aux quatre coins de la ville, et emporté avec lui toutes les pompes à incendie. On sait le reste... la destruction de Moscou par le feu atterra l'armée française et son chef. Ce ne fut qu'environ un mois après que Napoléon, qui d'ailleurs ne semblait plus être lui-même, sortit de sa prostration et décida la retraite, la funeste retraite de Russie. Elle commença le 19 octobre 1812.

Il n'y a pas lieu d'en entreprendre ici la relation, les notes du général de Rumigny étant surtout anecdotiques. Quand on relit les péripéties qui se succèdent, on s'étonne que les restes de l'armée soient même arrivés au Niémen I Les incidents les plus marquants de cette période furent : la bataille de Krasnoïé, où les Russes furent enfoncés; la subhme retraite de Ney sur Orcha; et enfin le passage de la Bérésina, où le général Eblé, de l'artillerie, mit le comble à sa réputation dans l'extraordinaire jetée des ponts à Studianka.

Nos colonnes, épuisées, réduites à rien, décimées qu'elles

(1) Bataille de la Moskwa (Borodino pour les Russes), 7 septembre

furent par les maladies, les privations et les incessantes attaques des Cosaques, se traînèrent, presque débandées, jusqu'à Tilsilt, par les étapes douloureuses de Wilna et de Kowno, dont il va être question dans des pages particulièrement saisissantes.

Le 5 décembre, l'Empereur quitta l'armée à Smorgoni, avant Wilna, et gagna Paris. L'armée le lui reprocha, à tort : la politique exigeait impérieusement son retour.

Nous reprenons maintenant le texte du général de Rumi-

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