CHAPITRE IX
VALOUTINA. — BATAILLE DE LA MOSKWA. — ERREURS DE M. DE SÉGUR. — CRUEL EXEMPLE.
Le 19 avril 1812, après la prise de Smolensk, où la division Gudin avait perdu 8 à 900 hommes tués ou blessés, le 4^ corps ennemi, commandé par le général Tutschkofï, voulut arrêter la marche du maréchal Ney, en se maintenant dans l'excellente position de Valoutina, et il l'occupa avec 40.000 hommes et une artillerie formidable. Le maréchal, quelque vigueur qu'il mît à ses attaques, fut contraint de s'arrêter au bas de la position russe, qu'il ne pouvait enlever. La division Gudin arriva vers 4 heures en arrière d'un petit pont que les Russes avaient détruit dans leur retraite et où il fallait passer pour aller leur livrer bataille. Les bords du ruisseau sont boueux et marécageux près de ce point.
L'Empereur lui envoya l'ordre de traverser et d'attaquer la position contre laquelle toute la vaillance du maréchal Ney venait de se briser. Vers 4 heures et demie, le 1^^ régiment de la division s'élança, en colonne par pelotons, et fut suivi du reste de la division, dont les bataillons, salués successivement, dès leur arrivée au pont, par toute l'artillerie ennemie, n'en avancèrent pas moins l'arme au bras (1), en colonne k droite et à gauche de la route.
Le brave Gudin fut frappé mortellement, au début de l'action, d'un boulet qui lui enleva les deux jambes, et le général Gérard prit le commandement, qu'il conserva jusqu'à la fin de la journée, pendant que le maréchal Ney
(1) La position de « l'arme au bras », étant une position de repos et non de tir ou d'attaque, passait pour manifester, chez une troupe assaillante, le mépris du feu de l'ennerai.
€2 SOUVENinS DU GÉyÉHAL DE RUMIGNY
ralliait son corj.s d'armée en arrière de la division Gudin.
Le cond)at se soutint avec violence jusqu'au soir; et la longueur du jour, qui ne finit qu'à 10 heures, éclaira maints faits d'arn^es. On se jjattit pendant plus d'une heure à la baïonnette sur la droite, où était le deuxième bataillon du 12^ de ligne, dont j'étais adjudant-major.
Le général Tustchkoiï fut pris à la tête d'une division de grenadiers russes par M. Etienne, lieutenant des voltigeurs de ce bataillon. Celui-ci combattit corps à corps avec le général et le fit i)risonnier, de vive force, et nullement par hasard, comme le fait croire M. de Ségur.
A 10 heures, "une dernière charge nous rendit maîtres de la position. C'est à 9 heures seulement que le -maréchal Ney avait ])ani h la tête d'une di\ ision de son corps d'armée. Sans vouloir en rien dinùnuer la brillante réputation du maréchal Ney, il me semble que M. de Ségur aurait dû prononcer les noms de Gudin et de Gérard. Mais il s'en garde, comme si ces deux généraux n'avaient mf'me pas contri])ué à la gloire de cette brillante journée, où 12.000 Français firent céder le terrain le plus favorable à la résistance à 40.000 Russes, dont une grande partie étaient des grenadiers (1).
(1) Marbot cliL : L'ordre de rEmpcrcur à la division Gudin « fiil exécuté avec une rare intréi>iililé. -Mais, dés la première attaque, ce brave général tomba morLellcmcni blessé. Cependant , conservant son admirable sang-froid, il voulut, avant d'expirer, assurer le succès des troupes (lu'il avait si souvent conduites h la victoire et désigna le général Gérard..., etc. ». Gérard .s'empara de la position, tuant 6.000 Russes.