BATAILLE DE LA MOSKOWA
(7 septembre 1812).
La veille de la bataille, le 6 au soir, à 10 heures ou 11 heures, l'empereur Napoléon, suivi de deux officiers, arriva au bivouac du général Gérard, qui était à gauche du ravin, à droite de la route de Moscou, et dont les avantpostes étaient en présence des Russes, à peu de distance du ravin qui couvrait leur centre et la grande redoute. L'Empereur l'appela et se dirigea vers une redoute carrée construite près de la route par les Français. Cette reconnaissance de nuit dura peu de temps; mais au retour, l'Empereur, approchant de nos bivouacs, chantait à haute et intelligible voix l'air du Réveil du peuple : « La victoire en chantant nous ouvre la carrière. »
Il appuya sur les mots : « Tremblez, ennemis de la France. » Nous l'entendîmes tous, très distinctement, et le général Gérard à son retour nous en parla, ainsi que des grandes espérances pour la journée du lendemain. Comment arranger cela avec la fable que fait M. de Ségur sur l'affaissement épouvantable que l'Empereur éprouvait depuis deux jours?
Le même auteur, dans son récit des épisodes ultérieurs de la retraite de Russie, nous fait abandonner Orcha devant l'ennemi. C'est inexact; et voici ce dont j'ai été témoin oculaire.
A la suite de la bataille de Krasnoïé, après que le maréchal Ney, par un véritable prodige d'énergie et de vaillance, eut rejoint l'armée le 20 novembre et échappé au désastre qui avait anéanti une grande partie de son corps d'armée, la division Gérard reçut du prince d'Eckmûhl l'ordre de faire l'arrièrc-garde et de tenir à Orcha le plus longtemps
possible. L'ennemi nous entourait au loin, et nous n'avions pas encore quitté les hauteurs qui dominent cette petite ville et le cours du Dnieper. Soudain, l'alarme se répandit dans les troupes qui étaient sous les armes, et quelcfues murmures se firent entendre. Le général Gérard réunit promptement tout son monde et déclara qu'il avait ordre de tenir et qu'il tiendrait tant qu'il croirait possible de le faire. L'indiscipline dans l'armée en était arrivée, à cette époque, A un degré effrayant. Un grenadier du 2® bataillon du 12^ de ligne sortit alors des rangs et s'écria que, dcjmis Malo-Iaroslawetz, c'était sans cesse à eux de faire la retraite et que pour son compte il n'en voulait }dus. Le général lui donna ordre de rentrer dans sa compagnie; tous les officiers criaient i\ l'homme de reprendre son rang, quand, sur son refus formel, le général tira son pistolet de ses fontes, le sommant, d'une voix de tonnerre, de rentrer à sa place; que, sans cela, il lui ferait sauter la cervelle. Le grenadier refusa; au même instant la balle partit et lui fracassa la tête.
Alors, profitant de l'instant de stupeur que cet exemple de sévérité excitait parmi les témoins, le général Gérard s'écria de toute la force de ses pounions qu'il traiterait de même tout lâche qui refuserait de suivre les ordres do ses chefs, que les soldats du grand Napoléon n'étaient pas faits pour supporter des maux ordinaires, que ce n'était ]>as dans des cantonnements qu'il fallait montrer sa bravoure et sa discipline, mais bien au milieu des ]>lus grandes souffrances et de la plus affreuse misère; que lui était résolu à ne pas abandonner le terrain sans combattre et que, dût-il ))érir, et eux aussi jusqu'au dernier, il ne sortirait pas de la ligne (pli lui était tracée.
A ces mots, prononcés avec une ardeur entraînante et en j)résence d'un cadavre palpitant encore, les soldats ré}iondircnt ]iar les cris de : « Vive l'Empereur! Vive le général Gérard ! »
Peu de temps aj)rès, la retraite fut ordonnée; et elle commença sans que l'ennen^i pOt ]iarvenir h nous faire aller plus vite qu'au pas ordinaire (1). Cette journée est, certes
(1) C'était le pas de parade de ce temps-là.
une des plus belles de notre vie militaire. Les Russes essayèrent plusieurs charges et ne purent nous prendre autre chose que des voitures vides et brisées, et pas un homme qui fût encore en état de se traîner. Le général Gérard proposa devant moi au prince d'Eckmûhl de faire en permanence l'arrière-garde si on voulait lui changer les troupes tous les jours.
Beaucoup plus tard, à Kowno, le maréchal Ney accepta l'arrière-garde à condition que le général Gérard lui serait donné pour le seconder. Quand les Cosaques vinrent pour franchir nos palissades, le maréchal et le général Gérard firent le coup de feu et en tuèrent plusieurs, et Lafontaine et moi les trouvâmes dans cette attitude. Nous raccolâmes trois ou quatre canonniers, et M. Émety amena ensuite une compagnie d'artillerie, pour éloigner l'ennemi jusqu'au soir.
L'écriture du général de Rumigny s'arrête ici. Il n'est pas étonnant, au milieu des périls qui l'entouraient, que souvent son carnet de notes fût interrompu. Le mérite de ces sortes de souvenirs ne consiste pas à retracer mot à mot une campagne décrite par les historiens, mais à en donner une couleur vraie et vue, dont précisément l'impression manque à ceux qui n'en firent pas partie. Il s'étend sur un combat où il se battit. Il néglige ceux où sa personne ne fut pas en cause... Son journal est comme un fanal porté par un voyageur dans la nuit et qui n'éclaire que son passage; mais les endroits que frappe cette lumière sont nettement éclairés. Tant pis... ou tant mieux, pour les gens placés sous son rayonnement. Après cette lacune, nous passons à un épisode de la terrible retraite de Russie.
Reprenons le texte où nous le retrouvons, c'est-à-dire encore à Kowno.