‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 17 sur 50 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

RÉCIT NOUVEAU DES INCIDENTS DE KOWNO. — LE TRÉSOR EN DÉTRESSE. — LE MARÉCHAL NEY ET LES GÉNÉ- RAUX SE BATTENT COMME DE SIMPLES SOLDATS. — CHARLES, LE PAUVRE CHEVAL. — REPAS INTERROMPU. — TRISTE ABANDON d'UN SOLDAT AUX PIEDS GELÉS. — ■ CRISE DE DÉSESPOIR SUR LA NEIGE. — LA PRIÈRE FERVENTE. SAUVÉ.

Ceci est un fait qui m'est tout ii fait personnel, assez intéressant pour qu'il mérite d'être raconté.

L'armée, moins rarrièrc-garde où j'étais, venait d'atteindre Kowno, le dernier j)oint de la Russie dans notre triste retraite. La fin de cette déplorable marche avait été marquée par l'abandon de tous nos trophées, par celui de nos dernières pièces de canon, et, ])Our comlde d'infortune, par la i)erte du Trésor de l'armée, dont les sacs et les caisses d'or et d'argent avaient été vidés par tous ceux à qui il restait assez de force pour se charger d'une somme f[ucl(on([ue (1). Moi-même, aidé de quelques camarades, j'avais mis sur un traîneau 25.000 francs (jue j'annonçai au prince d'Eckmuhl et qu'il me dit de distribuer. C-hacun prit ce (ju'il voulut, et pour mon comj)te j'emportai GOO francs en écus de 5 francs. L'or avait été pris j^ar les agents du trésor et ])ar les quelques soldats du train, ou autres, qui conduisaient ou escortaient ces agents et leurs fonds. Ces 600 francs me tiraient les bretelles et menaçaient de déchirer mes ha]»its, malgré la [irécaution que j'avais prise de les disséminer dans toutes mes poches. Force me fut d'en jeter la moitié. Les Russes, en arrivant ^ la mon-

(1) Les voilures du Trt'sor avaient élè dans l'impossibilité do continuer, à cause du verglas. Ordre fut donnô de le distribuer aux pr<*!- &ents, pour en laisser le moins possible aux Cosaques.

tagne de Wilna, trouvèrent assez d'occupation pour ne pas inquiéter l'arrière-garde et nous passâmes la nuit tranquillement après avoir quitté Wilna.

Le lendemain, nous étions à notre tour k Kowno, poste que nous regardions comme celui du salut, puisque nous entrions, après avoir passé le pont du Niémen, sur le territoire de la Prusse, alliée douteuse, mais enfin alliée. En pénétrant à Kowno, nous rencontrâmes un bataillon de la confédération du Rhin, frais et de bonne mine, qui, nous le croyions, tiendrait assez de temps pour nous permettre un repos de quelques heures. Les Russes arrivaient peu après nous devant les fortifications de la ville.

Ce bataillon cependant ne justifia pas notre confiance, car, après les premiers coups de canon tirés par les Russes (qui apportaient les pièces sur des traîneaux), ils abandonnèrent le poste qui leur était confié. Il s'était produit ceci : c'est qu'un capitaine, pour remonter le moral de ses hommes, était monté sur le parapet et s'était mis à danser et sauter. Malheureusement une balle de mitraille l'étendit mort. Les soldats épouvantés s'enfuirent, laissant la !)arrière à peine fermée.

Le maréchal Ney et le général comte Gérard se rendaient par hasard à cette barrière qu'ils croyaient gardée. A leur grand étonnement ils trouvèrent un cosaque grimpé sur les palissades et essayant de les franchir, afin d'ouvrir la barrière à ses compagnons qui étaient sur les glacis. Les fusils qui jonchaient le sol permirent au général de tuer ce malheureux cosaque et d'envoyer quelques balles à ceux qui attendaient dehors. Le maréchal et le général n'étaient accompagnés que de deux officiers, qui les secondaient gaillardement.

J'accourus à la fusillade et je trouvai mes chefs faisant le coup de feu comme de simples soldats. Le général me cria de rassembler le plus de monde possible afin de garnir les remparts. Je courus dans la rue où se trouvaient des soldats isolés; j'engageai quelques grenadiers de la garde à me suivre. A leur honte, ils refusèrent, et firent preuve d'une indiscipline dont, hélas ! il n'y avait que trop d'exemples depuis que tout ordre et toute règle avaient disparu j our notre malheur. Ils m'envoyèrent au diable,

es SOUVEyjRS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY

disant qu'ils n'avaient pas d'ordres à recevoir de moi.

Exaspéré, je les appelai lâches. Alors l'un d'eux tira sur moi un coup de fusil presque à bout portant. La balle me man([ua, et j'allais m'élancer sur lui, lorsque ses camarades l'emmenèrent et se mirent entre lui et moi. Je trouvai quel([ues canonnicrs qui me sui^irent. Ils étaient commandés })ar un sous-officier nommé David, qui avait été témoin de l'attentat dont je venais d'être l'objet. i>avid, en arrivant aux avant-postes, nous dit que la batterie était enclouée; mais ayant trouvé une ];iécc en bon état, il pointa et fit feu sur les Russes, dont un canon fut démonté du premier cou]). David tira encore quelques coups sur les ennemis qui franchissaient le Niémen sur la glace, et toute la cavalerie s'éloigna. Le maréchal Ney, coinm,andant de l'arriére-garde, se concerta avec le général Gérard, qu'il a\ ait demandé au vice- roi d'Italie, et que l'En^pereur avait chargé du commandement en chef.

Il fut décidé c{uc le soir même on ferait sauter le magasin de j.oudre de Ko\vno, ([ue Ton enclouerait les dernières pièces et que le feu serait mis aux magasins. En passant devant une église remplie de fourrage, j'eus la curiosité de savoir ce qu'était devenu mon brave cheval que j'a\ ais ramené de Moscou et laissé de\ ant l'immense dépôt d'avoine, pour y trouver peut-être une mort gastronomique.

Mon pauvre Charles, en m' apercevant, hennit pour m'a])))eler. 11 avait fait une énorme J)rcche au tas d'avoine, il en était pres(iue gonfié et il donnait cependant tous les signes d'une bonne santé. Je le bridai et l'emmenai, h sa grande satisfaction et à la mienne. Ci'était un ami que je retrouvais. Il avait résisté à toutes les privations, \ ivant c^uelqucfois de ))ranchcs de sa])in, n'ayant mangé (|ue rarement du foin et de la paille, que j'allais voler aux cavaliers endormis. Le pauvre animal était d'une maigreur effrayante; sa hanche sortait de telle façon c[ue je faisais tenir nion bonnet de poil de castor à ce porte-manteau d'un nouveau genre. Chaque jour il tomltait plusieurs fois Bans piouvoir se relever seul. Nous l'aidions, et, une fois remis sur ses quatre pattes, il allait tête baissée, inca])able de s'arrêter dans une descente, jusqu'à nouvelle chute dont il sortait sain et sauf, grâce à mes obligeants amis.

La nuit, il se couchait pour dormir contre moi jusqu'au réveil, qui avait lieu trois ou quatre heures avant le lever du jour. Plusieurs fois il avait failli être mangé tout vivant, mais je l'avais défendu le sabre à la main, et même une nuit il fut volé et je ne le retrouvai qu'en gagnant la tête de la colonne. Il portait un fantassin juché sur ma selle, ce qui valut à celui-ci une rude correction dont je ne ménageai l'énergie que lorsqu'il me fut impossible de la continuer. J'arrivai à la maison, où se préparait le repas chaud que j'allais manger pour la première fois depuis notre retraite. La maison était une auberge remplie de soldats de toutes armes. Une seule chambre avait été évacuée pour le général. La nuit venait, la soupe était servie, soupe à la viande, enviée de tous. Un cri s'élève dans la cour, une vive clarté se répand; le feu est dans l'écurie au-dessous de nous. Impossible d'attendre, car tout s'éclairait et on entendait pétiller la flamme. Malgré le danger, nous attaquâmes cette soupe dont nous seuls savions la juste valeur, lorsque tout à coup la porte est enfoncée par la chaleur et, malgré toute notre ardeur à souper, nous prenons la fuite avec la plus grande presse et nous gagnons la rue. Il y eut quelques hommes de brûlés. Le feu provenait de l'imprudence d'un garde de nuit qui avait une chandelle dans l'écurie. Il était ivre et avait laissé tomber sa lumière sur la paille.

Le maréchal Ney était déjà sur le pont lorsque nous le joignîmes. Le général Gérard m'appela en me disant de prendre les ordres du maréchal. « Capitaine, me dit ce dernier, voyez ces feux sur la montagne de l'autre côté du Niémen. Ce doit être la division de Soison. Dites au général Soison que l'arrière-garde va passer le pont et le rejoindre et que vous venez m'annoncer à lui. Allez le plus vite que vous pourrez. »

Je m'élançai donc à toute course et j'arrivai au pied de la montagne. Dans la grande route allant au pont se trouvait une vaste auberge où j'entendis chanter des soldats ivres. Leur joie me gagna ; nous étions sauvés du plus grand désastre dont l'histoire fasse mention. Gumbinnen n'était qu'à quelques lieues; on devait y arriver avant l'arrièregarde et je me régalais par avance du repas qui m'atten-

dait dans la chambre chaude où j'oubUerais l'enfer glacé de la retraite. Je montais donc gaillardement à la lueur de Kowno en feu et je gravissais rapidement la pente gelée, lorsque je trouvai une voiture abandonnée, quoique garnie de toutes sortes de bonnes choses. C'était un spectacle trop habituel pour m'occuper l'esprit. Je continuai donc, et déjà je voyais, à peu de distance, les feux de la division Soison, lorsque j'aperçus la silhouette de quelques cavaliers qui me parurent avoir la tournure plutôt étrangère que française.

Une prompte réflexion ralentit ma marche : qu'est devenue, me dis-je, cette cavalerie qui pendant toute la journée a traversé le Niémen à notre gauche? Je m'arrêtai et j'aperçus une maison sans porte et sans fenêtres, éclairée par un feu qui brûlait dans l'intérieur. Je quittai la grande route et me dirigeai vers la maison, en suivant le bord de la montagne. Dans l'intérieur, je vis autour du feu des cosaques occupés à dépouiller des soldats à den^i morts de froid. Cette vue me suffit; il y avait deux chevaux à la porte attachés à deux lances fichées en terre. J'éprouvai la tentation d'en prendre un et de descendre la montagne avec lui, mais à peine avais-je fait dix pas que j'entendis le cri connu de « Kto iedet ! » c'est-à-dire Qui vive ! en russe. Je me jetai dans la montagne. En même temps l'explosion d'un pétard avertissait la ligne des avant-postes russes. Je descendis la montagne à la course et je ralentis ma marche en approchant de la voiture abandonnée. Les cavaliers ne m'inquiétaient guère, car il leur eût été impossible de courir sur le verglas ou plutôt sur la glace polie de la route. J'ouvris donc la voiture et j'y pris : 1°) un sabre, car je n'avais plus d'autres armes (qu'une paire de pistolets ({uc je portais à ma ceinture ; 2") deux salières en argent que je donnai depuis au maréchal Gérard (elles étaient russes); 3°) trois chemises que je fourrai dans ma pelisse, serrées }iar une corde.

Je trouvai des souliers, mais tro]i petits, et je descendis lestement pour avertir le maréchal Ney, que je croyais encore à Kowno.

En arrivant au pont, je ne rencontrai personne: pas un mouvement; la lueur de l'incendie éclairait des rues vides.

Et le grondement qui se faisait entendre était celui des flammes dévorant la ville... Un désert de mort régnait autour de moi...

Je ne puis dire ce qui se passa en mon cœur en cet instant cruel. Quelle route avait pu prendre l'armée? Où était le maréchal Ney? Je revins sur mes pas, j'entendis du bruit dans l'auberge, j'y entrai et vis des hommes ivres, presque tous de la garde, et quelques autres. Ils dormaient là profondém^ent. Je leur représentai le danger qu'ils couraient, et les Russes qui allaient les prendre prisonniers; mais je parlais inutilement. J'arrivai au pont, cherchant quelques traces de la marche; il y avait une route en amont et une en aval, puis celle par où j'étais venu. La voix plaintive d'un soldat criait : « Camarade, venez à mon secours !

— Qu'avez-vous? lui dis-je. • — J'ai les pieds gelés et je ne puis remxonter la route. »

J'allai à lui et l'aidai à regagner le bout du pont : « Où est passée la troupe? lui dis-je alors.

— Par là », dit-il, en me montrant la route d'aval, celle qui va à Tilsitt.

A peine eut-il prononcé ces mots que je le quittai. Ce malheureux m'appelait et j'entendais sa voix qui allait en s'aiïaiblissant; les derniers sons de cet écho plaintif me fendaient le cœur. J'augmentai mon allure en pressant le pas, afin d'éviter cette lamentation, qui, bien longtemps encore, affecta mon oreille.

Que pouvais-je cependant pour lui? Il aurait ajouté ma perte à la sienne. Je me le répétais, et cependant ma conscience a gardé le poids de ce souvenir. Car, en récompense du service qu'il me rendait, je l'avais abandonné à la mort... Je marchai une heure dans une solitude profonde, au milieu de cette nature hostile, couverte d'un linceul blanc, toujours le même depuis Moscou, le long de cet interminai)le chemin semé de morts et de mourants, où nous n'avions rencontré que des privations affreuses. Tout se réunissait ce soir-là pour m'impressionncr lugubrement. Après jdusicurs heures de marche, mes souliers, que je portais en pantoufles attachés avec des ficelles qui se }jrisèrent les unes après les autres, me laissèrent dans un embarras difiicile à dépeindre. Ces malheureux souliers venaient d'un

soldat du 7® léger mort pendant la retraite. Ils étaient trop courts de quelques points; mais j'avais eu le bonheur de les acheter lorsque mes bottes s'étaient brûlées à la neige. Ma misère était immense, mais elle arriva à son comble lorsque les ficelles qui liaient les souliers à mes pieds se trouvèrent cassées. J'essayai de marcher quand même; mais la neige s'amoncelait entre mon talon et le soulier. Je fus forcé de m'arrêter. Je m'assis et tentai de réparer l'avarie. Le froid était encore intense, ({uoique ]!lu3 modéré ({ue les derniers jours. 11 n^e fut impossible de faire un nœud avec mes doigts à moitié gelés. Cette dernière contrariété m'occasionna un abattement dont on ne peut se rendre com})te; un désespoir irrésistible s'enipara de moi.

L'idée cruelle de rester sur la route lorscjue je touchais au port m'exaspéra; je songeai au suicide. Pendant que j'étais assis sur cette neige glaciale, les mains enfoncées sous ma pelisse, réfléchissant au triste sort qui m'attendait, j'entendis sur la rive droite un bruit confus qui a\ ançait vers le fleuve; des cris éloignés se rapprochaient j)eu à peu. Qucl([ues cou))S de fusil, un cri de détresse et des flammes c[ui s'élevaient d'un village ne me laissèrent jias de doute sur les nouveaux malheurs qui assaillaient nos infortunés traînards. J'entendais les hurlements des égorgeurs et les gémissements des victimes.

Le Niénien est un peu plus large en cet endroit ({ue la Seine à Bercy. Un ])ont de glace me séj)arait du théâtre de cette horrible boucherie.

A la lueur de l'incendie je voyais les soldats courir vers le fleuve et se lancer sur la glace. J'en entendis un ap)>elcr au secours, puis pousser son dernier cri. Cloué à ma place ])ar la demi-])aralysic de mes doigts, je pris mes pistolets avec rage, je visitai les amorces, ]>uis j'essayai une dernière fois de nouer ces cordons c[ui devaient décider de mon sort.

Par un bonheur inouï je réussis i\ faire le nœud et je r(^}tris ma course, qui ne fut pas longue, car le nœud mal fait se dénoua et me replongea dans mon désespoir. Je me rec'ommandai à Dieu. Je ils le sacrilice de ma vie en voyant linutilité de mes efforts. Je me promis de ne pas n^e laisser surprendre vivant, et cette rèsolulion n\e rendit mon courage.

Après vingt minutes, je pus retrouver un peu de souplesse dans la main et je fis cette fois un second nœud plus solide. Il faut avoir éprouvé ce que j'ai ressenti pour bien concevoir ma joie. Ma force, mon énergie, étaient revenues, et je pensais que Dieu avait écouté la prière d'un soldat sans reproches. Le massacre se ralentissait dans le village. Je supposai que les victimes manquaient aux égorgeurs. A ce moment ils continuaient leur marche sur la rive du fleuve et avaient gagné un autre village plus en avant de moi. Mon cœur battait violemment, et j'allais à grands pas, m'attendant néanmoins à chaque instant à rencontrer quelque cosaque qui aurait traversé la glace. Mais il n'en fut rien, et je continuai pendant une heure, poursuivi par ces horribles scènes de douleur.

Le silence qui succéda à ces cris aiïreux, cris de détresse ou de rage, me semblait plus profond encore qu'en quittant Kowno. L'appréhension de m'égarer obsédait de nouveau mon esprit et l'engourdissait.

« Qui vive !

— • Tel fut le cri qui me réveilla tout à coup. — France ! criai-je de toute la force de mes poumons.

— Avance à l'ordre. »

Je bondis plutôt que je ne courus vers la sentinelle. C'était l'armée !

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