‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 18 sur 50 · ET SON ORDONNANCE. — LES SOUFFRANCES ENDUR- CISSENT LE CŒUR · texte numérisé non relu

ET SON ORDONNANCE. — LES SOUFFRANCES ENDUR- CISSENT LE CŒUR

Pour comble de bonheur, j'entendis mon brave et bon général Gérard crier :

« Rumigny, est-ce vous ?

- — Oui, mon général; moi, qui désespérais de vous atteindre cette nuit ! »

Une des deux pièces de canon que le général ramenait de KoAvno avait fringolé sur la neige; elle était accrochée à un arbre de la route. Cet accident avait retardé la marche d'une heure, et c'est h lui que je devais mon salut, car si j'avais continué seul la route de Tilsitt que je suivais, j'aurais très prol)ableni,ent été massacré par les paysans, si j'avais pu échajqier aux Cosaques. Je trouvai les hommes autour de bons feux sur la route de traverse qui conduit à Gumbinnen. Les villages que nous traversâmes étaient plantureux et garnis d'excellents vivres, f[ue I>êtes et gens savouraient avec l>onheur. Le général Gérard me croyait prisonnier, parce que le maréchal et lui avaient compris, tardivement, que les Russes occu])aient la n\ontagne qui est sur la route allant de Kowno en Prusse. Quelle a été alors la pensée du maréchal? Je l'ignore, mais s'il a cru que je pouvais trahir l'ordre qu'il m'avait donné, il ne n\e connaissait guère, car j'étais en princij^e décidé i^ ne ]^a9 me rendre, et cette résolution m'a sauvé dans plusieurs circonstances graves de ces longues guerres. Le général Gérard n\'nvait pris dans la retraite de Moscou sans con-

naître mes antécédents, sur la seule vue de ma conduite pendant les premières journées de cet aiïreux exode.

Le jour de la bataille de Viazma, il me donna un ordre que j'exécutai à sa satisfaction. Il s'agissait de déloger une pièce de canon russe qui nous incommodait fortement. J'étais adjudant-major depuis trois ans au 2^ de ligne. Je m'avançai avec quelques hommes. Nous gravîmes les bords escarpés d'un ravin, malgré les Russes qui le couronnaient. Une décharge heureuse tua quelques canonniers et un cheval de l'attelage. Ce fut fini du tir des Russes. La pièce eût été à nous si nous avions eu des attelages pour l'emniener. Au retour, le général me dit :

« Adjudant-major, voulez-vous être mon aide de camp et chef de bataillon? »

On peut juger de ma joie et de ma reconnaissance. C'est au général Gérard que je dois tout le succès de ma carrière militaire.

J'ai ser\à avec ardeur, j'ai souvent mérité des éloges; et, si la campagne de 1815 n'eût pas été suivie du désastre de l'armée, j'aurais acquis les deux étoiles de général de brigade. Mon général les aurait demandées pour moi le lendemain de la bataille de Ligny, pour peu que le hasard nous eût fait rencontrer l'Empereur.

A Montereau, le général m'obtint le grade de colonel. J'avais alors vingt-cinq ans, et je puis dire avec quelque orgueil que je l'avais mérité ce jour-là plus que jamais. Mon cheval et moi avions reçu quatorze coups de sabre et de baïonnette; et, lorsque l'on m'avait vu revenir, mon général m'avait serré dans ses bras et embrassé de tout son cœur sous les yeux des grenadiers de la Garde, que l'Empereur avait mis sous ses ordres ainsi que toute l'armée combattant ce jour-là. Ces souvenirs me sont chers et précieux.

Mais revenons à la retraite de Russie. De Gumbinnen, nous nous rendîmes à Thorn, où les débris de la division se réunirent.

Au mois de juin nous passions le Niémen. En ma qualité d'adjudant-major de semaine, je portai au général de brigade de Sailly l'état d'effectif des hommes présents à l'appel sur la rive droite de ce Nit'mcn, ({ui m'a laissé, depuis, de

si tristes souvenirs. (!et effectif donnait 3.400 })aïonnette3 et 103 officiers. A Thorn, nous étions à peine 200 hommes valides. Quel([ues blesses avaient gagné la Prusse; mais 400 hommes au plus échappaient à la terrible campagne de 1812. A Valoutina, nous avions perdu plus de 1.000 blessés ou tués et 40 officiers, outre le brave Thoulouse, mon excellent colonel, que chacun de nous regrette encore. A la Moskowa et en route, nous avions perdu 900 hommes, et à Moscou nous étions 1.500. Il est donc peu étonnant que nos misères nous eussent réduits au chiffre que j'indique.

Ces pensées me rappellent un fait de gastronomie curieux. En arrivant le matin à Gumbinnen, nous étions logés chez un boulanger. Son four ne refroidissait pas, afin de pouvoir satisfaire nos appétits désordonnés, et l'odeur du pain chaud m'empêchait de dormir sur la paille où je m'étais étendu, lorsqu'une servante me dit :

(( Voulez-vous une tasse de café avec du pain chaud? >»

J'acceptai d'enthousiasme. Elle m'apporta, suivant l'usage allemand, une cafetière remplie, avec du lait, du sucre et du beurre l)ien frais. Je m'installai seul, car mes camarades ne voulurent que dormir, tant la fatigue les accablait. Je pris une tasse, puis une seconde, puis une troisième; enfin douze tasses avec autant de petits pains chauds y passèrent. La scrs'ante me fit ro})servation que j'allais me rendre malade, après avoir subi un jeûne aussi long et aussi rigoureux. Au douzième pain je m'arrêtai, je me réétendis sur ma paille et je m'endormis tout de suite du sommeil du juste, sans m'ôtre souvenu de mes douze })etits pains et de mes douze tasses de café autren\ont ({ue pour me rappeler le plaisir que j'avais ressenti. C'était la première douceur que le ciel m'accordait, par la main de cette brave et attentionnée Gretchen.

Dans la retraite de Moscou, lorsque nous étions près de Smolensk, un directeur des vivres de la division arrive, ne se doutant pas de ce qu'était devenue cette magniluiue armée qui avait émerveillé le monde et fait trembbM- les nations. Ce digne hon\me, pour se faire bien voir du général et de l'état-major, ap]>ortait dans sa voiture trois pâtés de Strasbourg, qu'il offrit, l'un au général de division, le second à nous, aides de camp, et dont il garda le troisième

pour lui-même. Après l'avoir remercié, nous entamâmes de suite la grosse terrine. Étonnement du pourvoyeur : « Vous mangez du foie gras sans pain !

— Mais, Monsieur, il y a quinze jours que nous n'avons goûté à la moindre croûte. »

Il s'extasia en regardant son pâté disparaître dans nos estomacs de vingt ans. Le lendemain, le sournois avala une tranche du sien avec du pain qu'il nous avait caché. Le soir, lorsqu'il ouvrit son sac, il s'aperçut que le reste de son pâté avait disparu. Un de nos farceurs 1 avait enlevé et nous l'avions mangé, encore sans pain, en l'arrosant de neige fondue. Je recommande ce remède aux gens déhcats, ce doit être un excellent digestif, car nul de nous ne fut incommodé de ce repas pourtant contraire aux règles de l'hygiène. L'infortuné directeur ne put jamais s'habituer à notre régime, et il est mort de la même misère qui nous accablait tous et qui lui fut fatale comme à tant d'autres.

Un autre trait de la fatalité qui s'acharne aux uns et semble respecter leurs voisins est ce qui advint au général Lenormand, vigoureux et vieil officier qui nous arriva à Smolensk. Il avait quitté depuis deux mois l'armée de Portugal, suivi d'un domestique anglais nommé John, qu'il avait choisi parmi les prisonniers de guerre et qui s'était dévoué à son maître. Le général Lenormand prit le commandement de la brigade; mais la rigueur du temps commençait à tuer les hommes en masse, et le pauvre général ne commanda bientôt plus rien. Le froid le rendait, lui, aussi raide sur son cheval que s'il y eût été collé. Il se retournait tout d'une pièce, et le malheureux, enveloppé d'un manteau insuffisant, était plus mort que vif quand on le descendait de sa selle.

John ne pouvait supporter les souffrances de la retraite, avec son habit étriqué et sa redingote couleur hanneton. Il faisait pitié. Ses conversations avec son maître étaient si désolées, si lamentables, que nous ne pouvions nous empêcher d'en rire. Nous souffrions autant qu'eux, mais nous essayions de lutter; John s'abandonnait à sa triste destinée avec un désespoir sans remède. 11 mourut le premier, gelé, dans une écurie, dont nous enlevâmes ensuite la couverture de chaume pour la donner à manger à nos chevaux. Son excellent maître le pleura; deux jours après,

le maître mourait comme le serviteur, après avoir perdu l'usage de ses membres. Ce pauvre officier ne pouvait admettre qu'un seul de nous fût capable de résister à ua climat aussi différent de celui du Portugal, qu'il venait de quitter. Les souffrances endurcissent le cœur et dessèchent l'âme; on voit périr les autres autour de soi presque sans émotion. L'égoïsme du misérable dépasse toute croyance.

Une affreuse scène dont je fus témoin donne une idée de ce désastre inouï. Un reste du \2^ de ligne de la division Gérard, anciennement Gudin, s'était établi dans une grange près de Smorgoni et je m'y réfugiai aussi ! Entassés les uns sur les autres, les soldats cherchaient un reste de chaleur pour se préparer à de nouvelles fatigues. Ceux qui voulaient plus tard pénétrer dans cette grange ne jtouvaient y trouver place, et des feux s'établirent sur son pourtour. 11 en résulta que des étincelles allumèrent le toit de chaume. En quelques minutes les flammes couvrirent la grange.

Les malheureux entassés dans l'inLérieur essayaient de s'échapper de la fournaise qui les enveloppait. Les plus près de la porte sortirent sans obstacle. Je fus du nombre, et ma méfiance habituelle me sauva, ainsi que ceux qui étaient autour de moi.

L'intérieur de la grange présentait un spectacle horrible. Ceux qui voulaient fuir étaient arrêtés par ceux qui essayaient en vain de se lever, et ils s'enchevêtraient ainsi dans les janU)es, dans les habits. Éperdus, tous hurlaient épouvantablemcnt. Ils formèrent bientôt des monceaux, c{ue l'aspect affreux de membres entremêlés rendait horribles à voir.

Nul secours n'était possible, et ])lus de 1 à [lOO hommes périrent là, brûlés ou asphyxiés. Quehjues-uns furent tirés (lu brasier ;\ demi ))rûlés })Our aller mourir gelés sur cette glace imj)itoyable qui les attendait au dehors. Ce qu'on a peine à croire, c'est (jue queUiues-uns de ceux écha})pés du brasier ne craignaient pas de s'en rapprocher ûc nouveau pour se réchaulTer avant de se mettre en marche.

Une des victin\es, dont la figure ne sortira jamais de ma mémoire, est le tambour-major du 12'^, le nommé Vingard, soldat (le taille colossale, cheveux et I)arl)e rousse, guerrier intrépide et d'une force herculéenne. Debout au milieu

d'un groupe, il était retenu par des bras crispés qui létreignaient convulsivement. Il faisait des efïorts inouïs pour se dégager; les brandons enflammés tombaient autour de lui. Il lutta jusqu'au dernier moment et s'écroula sur ses compagnons de martyre, comme un chêne abattu par la cognée. Il périt là de braves et vigoureux soldats qui auraient pu aller se battre au delà du Niémen et trouver une mort plus glorieuse et plus utile à leur patrie.

Les premiers jours de la retraite de Russie furent signalés par des traits de bravoure qui prouvent quels énergiques soldats étaient ceux de cette guerre. Un sous-officier atteint d'un boulet eut une jambe emportée près de Mozdok. Il était décoré de la Légion d'honneur, les camarades le portèrent environ une lieue, lorsque cet homme intrépide leur dit : « Nous avons 3 à 400 lieues à faire; me porter n'est pas possible, les Cosaques termineront mes douleurs; mais je ne veux pas mourir sans vengeance. Donnez-nioi un fusil et trois cartouches, y

On l'assit sur le bord du fossé droit de la grande route, appuyé contre un arbre. Nous lui dîmes adieu. Lui, avec un sang-froid admirable, détacha sa croix, la mit dans sa bouche et, plaçant son fusil en travers de ses cuisses, il attendit les Cosaques. Nous le vîmes de loin ajuster le premier qui courut sur lui la lance en avant, pour l'achever, car il n'y eut pas de quartier les premiers temps de cette longue retraite. Le coup partit; le Cosaque tomba sur la tête de son cheval. Ses camarades se précipitèrent sur le héros, le lardèrent de coups de lances et s'acharnèrent après son cadavre. Plus d'un Français imita cet exemple, et je vis périr ainsi, peu avant Kowno, un intrépide grenadier nommé Montigny, du 21^ de ligne, qui tua plusieurs ennemis avant de succomber au nombre. A la dernière station que nous fîmes avant d'arriver à Wilna, il se trouvait sur la route une auberge assez confortable tenue par des Allemands. Le général Gérard, suivi de ses officiers, se retira dans une petite chambre, ayant portes et fenêtres, où s'entassèrent pour la nuit une telle foule de soldats qu3 nous étions assis, tenant un camarade entre nos jambes et appuyés les uns contre les autres. Une plus grande chambre, où était le poêle de faïence, fut remplie de soldats autant qu'elle en put tenir. La nuit venue et le feu alknné dans le

poêle, il fallait l'entretenir. Le bois manquait; on prit les portes et les fenêtres avec l'imprévoyance habituelle aux troupes en temps de guerre.

Lorsque le général donna ordre de partir pour Wilna, nous nous mîmes debout et nous poussâmes la porte de notre chambre pour passer dans l'autre où était le poêle. Mais le battant résistait à nos efforts. Finalement la porte tomba en dehors, s'abattant sur des hommes amoncelés. Quelques-uns, fort peu, se soulevèrent, c'étaient ceux qui étaient près du feu. Nous eûmes beau frapper du pied les autres, le tiers seul restait vivant, le reste était gelé. Nous pûmes sortir en passant ])ar-dessus ces malheureux.

Cette nuit-lji avait été alTreuse. ITn chasse-neige épouvantable avait fait ])érir sur la route des Itataillons entiers de troupes fraîches, sorties de Wilna, qui venaient audevant de nous.

La route était jalonnée de leurs cadavres ensexelis sous la neige. A chaque instant nous l)utions contre un malheureux qui la veille était un })rave plein de vie. C'étaient, en général, des hon^mes de la confédération du Rhin. C'est sur leurs traces ([ue nous arrivantes à Wilna, où nous espérions nous remettre un })cu de nos souffrances.

A Wilna, j'entrai dans une au))erge où il y avait une écurie. J'y installai n\on cheval et aj)erçus dans l'auge une botte de paille. J'allai la chercher j>our Charles (mon cheval) lorsqu'en la soulevant je vis qu'un petit enfant y était enveloppé... C'était l'enfant d'une Française commerçante à Moscou, dont le naari avait été tué, et qui, un j'cu avant Smolensk, avait accouché au bivouac sur la neige. On avait arraché quelques J^ranrhes vertes de saj>in ]»our lui faire un lit et on avait alhnné un feu h quehiue distance afin de lui éj)argncr le jdus de souffrances possiI»le. Pauvre petit bél)é ! il avait j^oussé quehiucs vagissements et la neige qui l'avait vu naître lui servit de linceul. Sa mère ne tarda pas à suivre le j>etit ange, ])rès du bon l>ieu. b^llc lui avait donné quelques heures d'existence, et tous les deux s'en étaient allés où l'on ne souffre plus.

Une grande lacune existe ici et nous transporte à la première Hcsiauration. Toute la campagne de France (1814) manque.

Page 1