‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 19 sur 50 · LA CHARTE CONSTITUTIONNELLE. — LES SOLDATS · texte numérisé non relu

LA CHARTE CONSTITUTIONNELLE. — LES SOLDATS

n'aiment pas la COCARDE BLANCHE. PORTRAIT

DU ROI. NAPOLÉON REVIENT DE L'iLE d'eLBE.

Les événements de 1814 avaient laissé de profondes traces, les rivalités et les haines assoupies par Fanéantisseraent des forces impériales avaient eu le temps de se réveiller.

Le règne de Louis XVIII (1) avait débuté par des maladresses, que l'ignorance des temps, des lieux et des esprits, là où la Providence ramenait le roi, pouvait lui faire commettre.

Il avait pensé, lui et son entourage, qu'en arrivant à Paris, il retrouverait une nation éclairée par toutes les épreuves qui étaient venues fondre sur la Patrie, désireuse de revoir ses Princes légitimes et heureuse de s'abriter sous le sceptre paternel de ses anciens Rois. Il n'en était rien. L'armée surtout conservait pour la mémoire de l'Empereur un attachement profond que ses malheurs avaient encore augmenté. Un très petit nombre d'officiers supérieurs et de généraux avaient pu apprendre qu'en 1814, dans le mois de mars, les souverains alhés avaient envoyé, par M. Hippolyte de Rumigny — mon frère — • secrétaire

(1) Le général de Rumigny est souvent injuste pour un roi auquel la plupart des historiens, appartenant h tous les partis, ont reconnu, abstraction faite des premiers tâtonnements, un instinct supérieur d'homme d'État. Le général a d'ailleurs, dans ses dernières années, exprimé le regret d'un jugement que la suite des événements lui a montré erroné. En reproduisant texluellemenl son journal, nous savons que chacun fera la part de l'impression, toujours trop hâtive, du premier moment.

du cabinet de l'Empereur, un traite de )jaix des plus honoraldes, dans Icijuel, malgré la situation critique où Napoléon se trouvait, ils accordaient le Rhin })Our limites, et que ce traité, remis à l'Empereur, n'avait obtenu ([u'une seule réponse : « Encore une bataille, et nous ^•errons. »

Le ])orteur de ce traité avait trouvé cependant les avant-postes français à Nogent-sur-Seine, c'est-à-dire que les trois quarts du nord-est de la France étaient déjà envahis. Ces i)aroles de rEmj)ereur, qui révélaient toute la passion du joueur, étaient encore peu connues. Les illusions n'étaient pas détruites; et l'armée ainsi qu'une })artie de la nation attribuaient les calamités dernières, non aux fautes de l'Empereur, niais à la trahison.

Louis XVI II, en arrivant à Paris, fut tellement entouré d'adulations qu'il ne pénétra pas le fond de la pensée de la nation. Sa conduite au moment de la formation de sa Maison militaire fut celle d'un prince qui n'a y)as suftisamment aT)profondi ce qui s'est passé dans son pays, dont, moralement, il était tenu trop loin.

Ses gardes du corps, sa Maison Rouge, les gardes de Monsieur^ forn\aient un total de ])rés de 1.800 cavaliers, ayant tous le rang d'officier. Les sous-officiers avaient le rang d'officier supérieur, les lieutenants et sous-lieutenants ceux de généraux et de colonels. Tous ces hommes, chamarrés d'épaulettes, sortaient de toutes les classes de la Société. Pendant que l'on contestait quelques nominations faites à FontaineJ)leau, en faveur d'officiei's, cou- ^ crts encore de la poussière des batailles, dont l'Enqicreur avait récompensé les hauts faits, on créait plus de 200 officiers supérieurs. L'aiTaée rongeait son frein en silence; mais il était facile de se convaincre que le fond des pensées de tous était fait de regrets et de mécontentements.

La charte donnée par Louis XVIII était sage et bonne. Elle a<^<ordait à la France une liberté convenable; mais telles étaient les préventions contre tout ce qui venait de ce ([u'on aj)pclait l'Émigration, ([u'aucun n'en était satisfait, ([u'on la bafouait avant même qu'on n'en eût connaissance. Cette charte accordait une certaine lij)erté

à la presse; elle n'eut d'autre effet que de permettre de laisser tourner en ridicule tout ce qu'il y avait de bon dans ce gouvernement.

Pendant ce temps, l'Empereur était à l'Ile d'Elbe. Les communications avec l'extérieur y étaient fréquentes et, malgré la sévérité des douanes, les nouvelles de ce qui s'y passait arrivaient dans les salons et dans le peuple. La chute lourde du colosse, qui trois ans auparavant gouvernait le monde, avait ébranlé tous les esprits, et on se remettait à peine des pertes éprouvées par la guerre, que déjà la pitié pour une si grande infortune avait attendri bien des cœurs.

On oubliait les maux dont la France était accablée, la mort de nuilliers de braves, les campagnes dépeuplées. On ne se souvenait dans les chaumières que des grandeurs de Napoléon et des choses extraordinaires exécutées par lui Chacun voulait avoir dans sa demeure le portrait du conquérant vaincu. Dans quelques provinces, cette admiration allait jusqu'au fanatisme. La nouvelle Cour de France, alarmée de cet état d'esprit, entretint des pourparlers avec les puissances alliées afin d'éloigner le dangereux voisinage du grand Proscrit. Napoléon en fut informé et il redoubla d'activité dans son travail sur les esprits en France, s' attachant à les préparer à la pensée de son retour. Le foyer de toutes ces intrigues était Paris. Les correspondances passaient par l'Italie, la Corse, le Piémont.

L'année 1814 s'acheva au miheu de cette fermentation de l'opinion, tandis que l'esprit d'opposition au gouvernem,ent faisait des progrès, visibles à tous les yeux. Dans les régiments de l'armée, les soldats avaient donné le nom de punaise à la fleur de lys, et ce nom ajoutait à la répugnance qu'ils avaient éprouvée, lors de la suppression des aigles et de leur remplacement par l'emblème royal.

Gomme toujours, dans les époques de trouble, les partis commettaient des actes regrettables, s'en prenant aux choses. Le jugement si pondéré du Roi le déplorait. Il prenait la France dans un tel état qu'il lui était impossible — sans l'action calmante du temps — de redresser tous les abus. Ainsi la fureur avec laquelle des personnalités

en vue s'étaient attelées à une corde, pour arracher la statue de Napoléon placée sur la colonne Vendôme, et les aménités que les dames du faubourg Saint-Germain avaient prodiguées aux Cosaques lors de leur entrée à Paris, aigrissaient encore les esprits et faisaient attendre impatiemment l'heure de la vengeance.

Tous ces faits et souvenirs restaient encore dans l'ombre, mais il était facile d'en prévoir le résultat lorsque le moment serait venu. Ce moment arriva. L'on apprit, sans trop s'étonner, le débarquement de l'Empereur à Cannes, le l^'" mars 1815, tandis que Paris était tout aux stériles discussions de partis.

Je passais au Palais Royal lorsqu'un homme inconnu de moi se penche à mon oreille et me dit à demi-voix :

« L'Empereur est débarqué ! »

C'était le 3 mars à midi.

Je regardai l'homme. Il s'éloigna, me laissant stupéfait.

J'allai m'infonuer auprès du général Gérard, qui me dit :

« C'est vrai, mais on ne sait rien de plus. »

Dès le lendemain, on chuchotait partout, à la Bourse, dans la ville.

On j)arlait d'envoyer des troupes contre l'Empereur; mais on craignait que les soldats ne voulussent pas tirer sur leur ancien général. Son nom effrayait les plus intrépides de ses adversaires; tout ce c[ui avait porté un uniforme sous ses ordres ressentait une imn\ense joie de la nouvelle, quoique au fond on j,»révît vaguen\ent des malheurs pour la Patrie. Par-dessus tout, on voyait, dans ce coup de théâtre, une revanche contre les ennemis du pays. Les plus ardents seuls se réjouissaient plcinenaent d'avance de la chute des Bourbons. Mais même leur exaltation était mêlée de la crainte que les Alliés ne se réunissent tous contre nous.

Les souvenirs de la guerre et les maux que la France avait eu h suj)j)orter pesaient comme un cauchemar sur les esprits que la })assion n'aveuglait pas tout à fait. Une année n'était pas encore écoulée; l'ardeur guerrière n'avait donc y)as eu le temps de se réveiller. Pourtant on sentait qu'il allait falloir de nouveau prendre les armes et courir aux frontières.

SOUVENinS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY 85

On entendait ces paroles vraies et sages se faire jour; mais elles passaient comme un nuage devant le soleil. Les rayons de la gloire impériale en dissipaient l'elTet. On espérait d'ailleurs un peu que l'Autriche ne se joindrait pas aux ennemis du gendre de l'empereur François II. Celui-ci avait recouvré les pays qu'il avait perdus; il s'était vengé de ses défaites, il devait donc se trouver satisfait.

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