DE BOURMONT. CAMPAGNE DE WATERLOO
En 1814, le duc Louis-Philippe d'Orléans avait pris pour aides de camp des officiers qui s'étaient distingués par leurs services sous l'Empire. Le premier était :
l^ Le général Albert, général de division qui comptait vingt-deux ans de services. Il avait fait toutes les campagnes depuis 1792. Il était d'une bravoure remarquable. En 1813, il avait fait l'avant-gardc de la division Grérard dans la belle marche de Lutzen sur Bautzen. C'était un officier remarquable.
2° Le colonel Attalin, officier du génie. Il avait été répétiteur à l'école Polytechnique. L'Empereur l'avait pris pour le cabinet topographique.
3° Le colonel de Saint-Aldegonde, ancien aide de camp du maréchal Ney, officier d'artillerie. Il avait à la figure une blessure qui l'avait fortement atteint. Il était connu pour son courage et son élégante tournure.
40 Raoul de Montmorency, chef de bataillon d'éLatmajor, officier plein de loyauté et d'honneur, qui avait été officier d'ordonnance du maréchal Davoust, prince d'Eckmûhl.
La maison du Prince était donc aimée de l'armée et très populaire. En 1815, au retour de l'Empereur, le Prince fut envoyé par Louis XVIII à Lyon pour l'arrêter; mais c'était trop tard. Le Prince avait tenu à emmener avec lui le général Gérard (1), l'homme d'alors le plus distingué parmi les généraux de division des campagnes de 1812- 1813-1814.
Il comptait autant de succès que de combats, et sa division s'était toujours couverte de gloire au milieu des d('sastrcs de l'armée.
Le duc d'Orléans ne se dissimulait pas la tâche impossible à lui confiée. Il s'y résigna. Mais dès son arrivée à Lyon, il reprit le chemin de Paris, en annonçant qu'on ne pouvait compter que les troupes conibattisscnt leur ancien général. A Paris, il apprit le départ de la duchesse d'Orléans et de ses enfants pour l'Angleterre. Il conduisit h Lille les troupes sous ses ordres; puis il congédia ses officiers, en leur recommandant de combattre jusqu'à la mort pour défendre leur pays contre les étrangers. Il enviait, disait-il, leur sort.
Je ne faisais pas alors partie de la maison du Prince, et, conmie j'avais rej)ris n\on })Oste d'aide de camji du général Gérard, je fus envoyé par l'Emi^creur h Strasbourg jiour annoncer au général Despinois, gouverneur de la division depuis 1814 au nom du roi Louis XVIII, que l'armée devait re})rendre la cocarde tricolore. Le général Despinois avait une réputation terrible. Il était regardé comnie ayant été un tyran féroce dans son ancien commandement d'Alexandrie; il était pour les officiers une espèce de croquemitaine, auqu:îl j^ersonne ne voulait avoir aftaire.
Je partis le 20 mars au matin, à franc étricr, sans autre instruction qu'une lettre de mon général qui m'enjoignait de prendre toutes les mesures que je jugerais utiles pour l'exécution de ma mission. J'arrivai à Strasbourg Ncrs 8 heures, le 22 mars; et, ajirès avoir serré mon sabre autour de mes reins, j'allai droit au quartier général. Je priai l'officier de service d'annoncer : « Le colonel de Rumigny, en mission par ordre de M. le Ministre de la Guerre. »
(1; Maréchal de France en 1830.
Le général Despinois me reçut immédiatement; il était debout dans son cabinet, adossé à la cheminée. J'allai droit à lui, le schako sur la tête et le fourreau du sabre dans la main gauche. Après un salut raide et militaire, je lui dis : « Mon général, je suis fâché d'avoir à remplir auprès de vous une mission désagréable, mais le ministre m'envoie pour vous faire remplacer dans votre commandement par le général le plus ancien en grade, en attendant la nomination de votre successeur, et pour ordonner aux troupes de reprendre la cocarde tricolore. »
Le général, contre mon attente, me répondit, avec une extrême douceur, qu'il savait devoir être remplacé et qu'il se conformerait aux ordres que j'apportais. Il ne me demanda pas de lui montrer l'ordre écrit et il ne me fit qu'une seule question :
« Que fait-on à Paris?
— Mon général, on s'est soumis aux décrets de la Providence. »
Après cette réponse peu explicite, je me retirai. Le lendemain, il y avait un nouveau gouverneur, à titre provisoire.
Je partis alors pour Belfort, qui était commandé par un ancien aide de camp de Louis XVIIL II se soumit également sans aucune récrimination; mais il m'avoua que, si l'Empereur lui laissait son commandement, il lui obéirait comme à Louis XVIII. Ici, il y eut quelques scènes de désordre et quelque tumulte dans les bas rangs de la garnison; mais je vis les chefs, et tout rentra dans l'ordre. Je fus frappé d'un mot plein de dignité d'un simple canonnicr. Quelques soldats jetaient dans la boue la cocarde blanche; le canonnier s'écria : « Allons donc, c'est mal; on ne jette pas dans la boue ce qu'on a porté sur la tête ! »
Et cette dérision d'une couleur qui avait été celle de l'armée cessa sur-le-champ. Les cocardes furent renùses aux sergents-majors et retirées avec ordre. Ce trait inc fit un vif plaisir. De Belfort je me transportai à Phalsbourg, à Lutzelstein (1) et dans tous les forts, que j'avais ordre de faire mettre en état de siège.
Je revins ensuite à Paris, où j'appris que le général
(1) Ou Petite-Pierre, fort à 15 kilomètres au nord-ouest de Saverne.
Gérard avait reçu l'ordre de se rendre à Metz, pour y prendre le commandement du camp d'observation de la Moselle, dont le quartier général serait à Metz. Ce corp» devait être composé de cinq divisions, trois d'infanterie et deux de cavalerie. Nous nous pré])arâmes au départ.
Le G avril 1815 au matin, j'étais couché rue de Buiïant, chez M. Duvoux, l'agent de change, ami du général, qui occupait le premier étage de la maison, lorsqu'un domcsticjue entra et vint me dire :
« Le général de division de Bourmont demande à vous parler.
• — Qu'il entre ! »
Après les premiers honjours, très afïectueux, parce que M. de Bourmont avait été colonel, chef d'état-major de notre division, puis général de brigade, puis enfin, à Nogent- Bur-Seine, nommé général de division, et que, par conséquent, nous étions dans une grande intimité, il me dit, pendant que je m'habillais à la hâte :
« J'apprends que les deux premières divisions du corps d'armée du général sont données, et qu'il reste la troisième à décerner. J'espère que le général voudra bien penser à moi. Il connaît mon attachement; il sait ce que je vaux et qu'il peut compter sur moi, à la vie, à la mort.
— Mon cher général, lui répondis-je; nous ne pouvons pas douter de l'estiiiie du général Gérard pour vous. Je vais lui annoncer votre désir. Si la troisième division n'est pas promise, vous pouvez être sûr de l'avoir. Attendez-moi un moment. »
Je descendis chez le général, ({ui me dit, après m'avoir entendu :
« Faites venir Bourmont; je vais le recevoir et lui dire que vers 11 heures j'irai demander à rEm]iereur ma troisième division ]iour lui. »
En effet, Bourmont fut amené par moi, et le général le reçut en l'embrassant affectueusement. A 11 heures, nous montâmes en voiture, et le général Gérard se rendit au cabinet de rEm])ercur, (jui lui accorda sa deniandc, après lui avoir fait quelque difficulté. L'iMupercur dit n'être ]>a3 sans méfiance, et ajouta ces mots : a Ce qui est blanc est
toujours blanc; mais puisque vous êtes sûr de lui, je vous l'accorde. »
Bourmont nous attendait chez M. Duroux. Il reçut sa nomination avec bonheur. Je suis sûr qu'en ce moment il était sincère et disposé à remplir tous ses devoirs. Plus tard, les discussions des Chambres, que l'Empire eut le tort de conser\^er au moment d'une crise afïreuse, éclairèrent bien des points d'ombre. Les discours des Lafayette, Dupin et autres, affaiblissaient la puissance dictatoriale, indispensable dans une pareille situation. L'Empereur fit un tort grave à la France en quittant l'Ile d'Elbe une année seulement après les terribles désastres de 1814. Le peuple était las de la guerre, affamé de paix et d'idées libérales. Il fallait donc, ou le laisser en repos, ou bien le forcer à se lever et à se défendre. Le juste mùlieu n'est jamais le bien venu pendant les crises; il faut se placer dans les extrêmes ou se soumettre à sa destinée.
Les discours des députés, commentés et colportés par les libéraux, calmaient les plus ardents et ébranlaient les plus fermes. Enfin l'Acte additionnel (1) mit en mouvement les haines de parti. Dès lors, il y avait, même dans l'armée, des dissidences; et les discussions irritantes devenaient quotidiennes. Au lieu de laisser dormir les passions, chaque jour on les attisait. En outre, les démagogues poussaient à la république. Lafayette et ses amis propageaient leurs idées les plus avancées. Lafayette était, depuis 92, la plaie du pays. Voyer d'Argenson et autres soutenaient la politique tortueuse de cet homme fatal.
Dans la division, il y avait une vieille croûte d'officier de 1795, qui répétait sans cesse que l'Empereur n'arriverait à rien, s'il ne décapitait pas l'âme de la France avec une guillotine.
Nous avions mis hors de nos réunions ce misérable colonel, et, lorsqu'une balle perdue vint lui casser le crâne dans le village de Ligny, il y eut un cri de joie parmi nous.
(1) La nouvelle Constitution, sorte de Charte instituant des élections libres, des Ministres responsables, la liberté de la presse, etc..., fut en partie l'œuvre complaisante de Benjamin Constant. L'Empereur tint i\ ce qu'elle portât lo titre (ï Aclc addilionnel.
Ces propos montaient toujours quelf^ues têtes et excitaient quelques cerveaux fêlés. Je vous donne ces exj^li'^ations, non pour justifier la conduite postérieure de Bourmont passant à l'ennemi quelques heures avant le combat, mais pour faire comprendre ce qui s'opérait dans les esprits, et les ]>rogrès que faisait la désorganisation de la nation. Les idées nouvelles, introduites par la charte constitutionnelle octroyée par Louis XVIII, avaient monté chez elle au paroxysme le désir d'une liberté, tout au moins de non\, perdue sous le gouvernen^ent impérial. Lors du séjour de Bourmont à Metz, quelcjucs jours avant le déj^art de l'armée pour Waterloo, on pouvait s'apercevoir des contradictions auxc^uelles certains cerveaux étaient en J»utte. Bourmont avait proposé alors au colonel du génie Marion de Beaulieu de quitter l'armée. Celui-ci le repoussa et nous en parla.
Bourmont se préoccupait du soulèvement de la Vendée qui allait avoir lieu, et des persécutions qu'on y exerçait au nom de l'Empereur. Il avait autour de lui des hommes remuants et agissants. Le colonel Clouet était son chef d'état-major; M. Détrestan son aide de camp, ainsi que le fils du général d'Andigné; M. de Villoutray était sous-chef d'état-major; enfin tous ses officiers étaient )>ris parmi des enfants ou parents de Vendéens.
Plusieurs fois Bourmont me ))arla de ses regrets de voir la tournure que j^renaient les choses. Je n'aimais pas plus que lui les hurlements de la Marseillaise jioussés par les gardes nationaux descendus des Vosges, conduits par des officiers retirés dans leurs foyers depuis les jiremicres guerres de la Révolution. Ces aj)surdcs gens croyaient qu'en clamant ces chants rétrospectifs, ils montraient leur patriotisme, et qu'un J)on patriote avait plus besoin de cris que de discii)line ]>our vaincre les armées étrangères.
Ils portaient la terreur ))artout où ils passaient. Puis, dès qu'ils se virent astreints aux lois militaires, ils désertèrent en masse et regagnèrent leurs montagnes sans tan\J)Our ni tromj^etto.
C'est peu de temps après que l'ordre de s'avancer vers la frontière arriva. Sur l'invitation du général Gérard, je restai h Metz après son départ j^our m'assurer que ses
instructions étaient suivies et qu'il ne demeurait aucune troupe en arrière, en un mot que l'ordre de marche était exécuté ponctuellement. Je suivis donc l'armée dès que le dernier soldat fut en mouvement et j'atteignis la division Bourmont à quelques lieues de Metz. La nuit était venue, je demandai asile à Bourmont, qui me fit faire un lit dans la chambre qu'il occupait au rez-de-chaussée d'une auberge. Lorsque nous fûmes seuls, mon ami me parla de la situation des affaires, de la tiédeur des populations pour la guerre, des maux qui allaient fondre sur la France, et de l'impossibilité de résister è toute l'Europe, coalisée, comme en 1814, contre l'Empereur.
Il me parla de la Vendée, de son regret de voir qu'on allait y porter le fer et le feu. Ses discours me frappèrent tellement que, lorsque je vis le général Gérard aux environs de Philippeville, je lui racontai la conversation que j'avais eue la nuit précédente avec Bourmont. Il me semblait évident qu'il allait ouvrir la campagne à contre-cœur, à moins que ce ne fût sa santé qui était altérée. Son visage, qui reflétait de rudes combats intérieurs, pouvait le faire supposer. Il avait en Vendée toutes ses affections. Le général Gérard avait, de son côté, fait les mêmes remarques que moi. Il alla au-devant de Bourmoat et lui offrit un congé pour retourner à Paris. Il ajouta : « Si vous faites la guerre avec répugnance, avouez-le-moi, je vous donnerai toutes facilités pour vous retirer. » Bourmont refusa, de telle sorte que notre général en chef se rassura complètement. Nous restâmes les journées des 13 et 14 juin à Philippeville. Le 14 au soir, l'ordre de mouvement arriva du quartier impérial. Je fus chargé d'aller à la division Bourmont cantonnée autour de Florenne et je partis à 2 heures du matin. J'allais au grand galop, lorsque deux chasseurs à cheval, arrivant de la direction des avant-postes, me firent signe de m'arrêter :
« Le général Bourmont a déserté, me criaient-ils de loin.
— Malheureux ! leur dis-je, en mettant le sabre en main, taisez-vous, c'est impossible.
— Nous vous le jurons ! »
Abasourdi par cette nouvelle, dont ils précisaient les
"94 SOUVENinS DU GÉNÉRAL DE EUMIGNY
moindres détails, je leur ordonnai de se rendre au quartier général à Philippeville, de ne dire la chose qu'au chef d'état-major, le colonel Saint-Rcmy, et de l'aviser que je continuais ma route sur Florenne. J'arrivai en ce lieu quelques minutes plus tard. Dès l'entrée, je fus entouré de soldats qui criaient : « Nous sommes trahis, à bas les traîtres ! »
Ces cris se dirigeaient contre tous les officiers, sans m'excepter. Je ne me dissimulais pas le danger de ces menaces, mais je me mis au nailieu d'eux en leur disant : « Bourmont vous a ((uittés, parce cfu'il n'est pas digne de vous commander. J 'ay)porLe l'ordre de niarche, mes enfants, prenez vos anues. »
Je remis les ordres au général Vichery, j'encourageai les hommes et parvins à remettre la foi en leur cœur. Voici ce que j'ap}u-is sur Bourn^ont et ses con\]>ap^nons. Vers minuit, il avait déchiré tous les papiers militaires qu'il ne voulait pas enq-)orter. Les morceaux en étaient épars auprès du fourgon d'état-major. A une heure, il monta à cheval avec tous ses officiers et les deux chasseurs d'ordonnance auprès de lui. 11 s'était dirigé droit au nord, sur les avant-] )Ostes jirussiens, distants de deux lieue? au plus. Arrivé là, il avait engagé les deux ordonnances à le suivre. Ils s'y étaient refusés, et, malgré des jiromesses d'argent, ils étaient revenus. C'étaient euxque j'avais rencontrés.
La nouvelle de la désertion s'était répandue je ne sais comment; mais, en arrivant à Florenne, je trouvai tout en rumeur. La division avait ordre de passer la Sambre à 8 heures. Nous étions devant le pont, lorsque le général Gérard nous rejoignit. Il fit une harangue vive, ardente, en stigmatisant Bourmont; et, au milieu des cris de rage des soldats, il les engagea ;\ obserx^er la plus stricte dis(i})lino.
Après nulle serments de le suivre partout, l'ex-division Bourmont (1) se remit en marche, et nous passâmes tous
(1) Plus tard, le général de Bourmont se montra remarquable lors de la prise d'Al^jer; il avait devant l'ennemi se^ quatre fils, tous officier?, dont l'un fut lue.
la Sambre au bruit de quelques fusillades que nous entendions en avant.
Il paraît que Bourmont, en arrivant, déclara que l'armée était en marche, ce que les ennemis ignoraient. Lui ou ses officiers annoncèrent ce qu'ils savaient de nos mouvements, et l'alarme fut donnée avant que nous fussions en présence du Ghâtelet. Heureusement, aucun effort, ni aucune disposition, n'avaient été mis en œuvre pour détruire le pont, qui ne fut nullement défendu (1). Après avoir dépassé le Ghâtelet, nous rencontrâmes les autres corps d'armée qui prenaient leurs lignes de bataille. On avança vers Fleurus.
(1) Ce seul fait, malgré les assertions du général de Rumigny et du livre de Henri Houssaye, établit que l'ennemi n'était pas renseigné par Bourmont. Le général de Rumigny, qui n'a cessé, dans ses Souvenirs, de revenir jusqu'à la satiété sur l'incident de Florenne, remet les choses au point, avec beaucoup moins de passion, lorsque, raisonnant de sang-froid (chapitre ii de l'épilogue), il déclare nettement que Bourmont n'a pu livrer à l'ennemi l'ordre de mouvement français, pour la bonne raison qu'il est parti avant de l'avoir reçu.
CAMPAGNE DE 1815 (Ligny-Waterloo).
Les souvenirs du général de Rumigny vont donner, dans les pages suivantes, un récit palpitant de la bataille de Ligny, en même temps qu'ils apporteront, sur les opérations désastreuses du maréchal de Grouchy, la veille et le jour de Waterloo, l'opinion capitale d'un témoin impartial et mieux informé que qui que ce soit.
Mais, pour bien apprécier la portée de ses impressions, il est nécessaire, encore une fois, de faire la synthèse de la mémorable et funeste campagne de cinq jours qui détruisit un empire. Malgré le sort contraire, il n'est pas un écrivain militaire, entre tous le plus réputé, Jomini, qui n'affirme que jamais Napoléon, même en faisant état de quelques fautes, n'a donné d'une manière plus éclatante la mesure de son génie.
A peine Louis XVIII reparti pour l'exil, l'Empereur réorganisait l'armée; et tandis que les Anglais et les Prussiens s'étendaient dans de vastes cantonnements, Wellington entre l'Escaut et la Senne, Blûcher de Givet à Liège, il les surprenait en franchissant la Sambre, vers Charleroi, le 15 juin 1815. Fidèle à son même système, il courait empêcher leur jonction.
Malheureusement, il ne disposait plus que d'une organisation de guerre improvisée et il n'était plus renseigné comme autrefois. Ne recevant pas de nouvelles suffisamment précises de l'ennemi, il ne parvint à commencer ses attaques, le 16, qu'un peu tard.
L'aile droite de l'armée française était commandée par le maréchal Grouchy. L'aile gauche, parle maréchal Ney(l). L'Empereur comprit, dès le premier coup d'œil, que, pour atteindre son but stratégique, il fallait s'emparer de la
(1) Les aberrations du maréchal Noy à Quatre-Bras et à Waterloo causèrent la perte de l'Empereur.
grande route de Namur à Sombreffe et Quatre-Bras, par laquelle les Alliés allaient se donner la main. Ceux-ci, en effet, se concentrèrent avec la plus grande hâte : Blûcher se serrant sur la droite de sa position, à Ligny; Wellington sur sa gauche, à Quatre-Bras. — Napoléon ordonna d'attaquer à fond des deux côtés.
Ses ordres, moins clairs ou moins bien traduits que d'ordinaire (il n'avait plus Berthier), et les incertitudes du maréchal Ney, arrivé de Paris depuis la veille seulement, firent qu'on aborda Quatre-Bras beaucoup trop tard, alors qu'une ou deux heures plus tôt les Anglais, encore en nombre insuffisant, eussent été écrasés, ce qui eût amené à bref délai le dénouement de cette campagne.
A notre droite, au contraire, le corps du maréchal de Grouchy s'engageait, sans perte de temps et énergiquement, contre les Prussiens. Il échoua en raison de l'écrasante supériorité numérique de ceux-ci, et aussi par suite d'un malentendu fatal qui fit que le corps d'Erlon, destiné à prendre à revers toute l'aile droite prussienne, erra toute la journée sur le champ de bataille, sans combattre, appelé d'abord par Napoléon, rappelé ensuite par Ney.
Pour en finir, l'Empereur dirigea la Garde à la place de d'Erlon, et, marchant à sa tête, mit l'adversaire en complète déroute. Blûcher, renversé de son cheval dans une charge de nos cuirassiers, fut épargné par ceux-ci et s'échappa. Cette générosité perdit la France, car l'énergie de cet homme était seule capable de sauver l'armée prussienne d'un désastre irrémédiable.
L'armée anglaise, restée maîtresse de Quatre-Bras, ignorait encore le lendemain la défaite de Blûcher, l'officier porteur de la nouvelle ayant été tué. Napoléon eût pu, ce matin-là, l'anéantir. Malheureusement, il n'avait plus ni la santé, ni l'activité foudroyante de Montenotte, RivoH, Mantoue. Quand il ébranla l'armée, Wellington était en retraite sur Bruxelles.
L'Empereur le suivit et prescrivit d'autre part au maréchal Grouchy de s'attacher à Blûcher et de l'immobiliser à tout prix. Le maréchal alla d'abord vers Gembloux, puis vers Wavre. On lira tout à l'heure le tableau saisissant où Rumigny, l'oreille au sol, entend le canon de Waterloo, où Gérard adjure Grouchy de se rabattre de ce côté-là, où Grouchy refuse obstinément, où Gérard désespéré essaie de se faire tuer. Qu'importe la cause de la résistance de Grouchy, inertie, incapacité, obscurité dans les ordres reçus? Ce qu'il
y a de certain, c'est que la Postérité le condamnera avec la sévérité vengeresse qu'elle a envers ceux qui ne marchent pas au canon.
Le 18, la rencontre de Waterloo se présentait dans les conditions les plus favorables aux yeux du vainqueur de tant de batailles sanglantes... Soudain, entre 4 et 5 heures du soir, le Prussien Bûlow apparaît devant Planchenois, sur notre droite. Il est repoussé. — Mais, vers 7 heures et demie, au lieu de Grouchy attendu, c'est Blûcher qui surgit à son tour, avec tout le reste de l'armée prussienne 1 Dès lors, c'en est fait! La droite française est enveloppée I la bataille est perdue ! La déroute est complète !
Nous n'en dirons pas davantage, ayant hâte de rendre la parole à l'un des plus valeureux acteurs de la victoire de Ligny.