CHAPITRE II l'empereur peu surpris de la défection de bour
MONT. — vers WATERLOO. — ACTE CHEVALERESQUE DES CUIRASSIERS FRANÇAIS.
Le 16 au matin, le général rencontra l'Empereur au moulin qui est en arrière de Fleurus. L'Empereur était en haut de l'échelle du moulin, où le général alla le saluer. Nous étions à cheval au bas du moulin, qui est peu élevé.
Le général au retour dit à Saint-Rémy et à moi : « L'Empereur n'a pas paru surpris de la désertion de Bourmont. Il a l'habitude des abandons depuis 1813. Il en a entendu de toutes sortes, et les scènes de Fontainebleau doivent encore retentir à ses oreilles.
"■ La conduite des maréchaux Marmont, Ney, Oudinot, est de nature à l'éclairer sur ce qui se passe aujourd'hui. »
Le général Gérard se mit en marche sur la droite du village de Ligny, où les Prussiens rassemblaient leurs forces, et il obser\^a la route de Namur, en attendant que l'infanterie fût arrivée.
Peu après, il se porta en avant, avec son état-major, de manière à se trouver en présence d'un escadron de lanciers prussiens précédés de quelques tirailleurs. Les chasseurs de l'escorte du général engagèrent un feu de tirailleurs, pendant lequel le général avança toujours à notre tête, sans s'inquiéter de n'être soutenu par personne.
Le colonel de Carignan, avec le 6® hussards, était en arrière, masqué par une élévation. Tout à coup, l'officier prussien lance son escadron au galop et nous donne ce qu'en terme de guerre on appelle une poussée.
Le général et son escorte firent bonne contenance jusqu'à l'approche de l'escadron ennemi, qui culbuta huit ou dix de nos chasseurs.
Le général et son gros chef d'état-major, voulant descendre dans un chemin creux, tombèrent avec leurs chevaux et se trouvèrent pris sans pouvoir se débarrasser.
Un lancier prussien, qui galopait par le chemin creux, donna cinq à six coups de lance à Saint-Rémy, qui se trouva heureusement en avant du général. Nous arrivâmes alors, et le Prussien se retira prudemment, laissant ses deux adversaires par terre.
Le général Saint-Rémy en fut quitte pour des blessures assez légères, et le général Gérard pour de bénignes contusions à la jambe.
J'étais allé appeler la cavalerie. Elle arriva au trot, et écrasa h son tour l'escadron prussien, qui se replia sur Ligny.
Une heure après, la bataille s'engagea. Ligny fut attaqué par la gauche, pendant qu'une des brigades, commandée par le général Rommieu, l'ancien colonel du 7® léger, abordait le centre du village. Les Prussiens occupaient Ligny très fortement, et, comme l'attaque était vigoureuse, ils entassaient les troupes à mesure qu'elles accouraient de leurs cantonnements. Bientôt le feu de l'artillerie devint violent; les batteries tonnaient par-dessus les maisons du village, très long et peu large Vers 2 heures, le général Gérard m'ordonna d'aller dire au général Rommieu de ne pas s'engager trop avant, si la résistance était trop vive. Je trouvai le 30- de ligne dans des chemins creux eTn]>li3 d'une boue collante. Les malheureux soldats étaient fusillés par les Prussiens (|ui occupaient les jardins et les haies. Le 30^^ souffrait horriblement et le général Rommieu était bientôt gravement blessé. Je fis retirer les hommes du 30^, qui auraient succombé jusqu'au dernier, sans pouvoir atteindre l'ennemi; et je dis au>: officiers de les porter en arrière du ruisseau ([ui se trouve au milieu du village. J'allai rendre com])tc au g m'^ral Lavignc de tout cela.
Le maréchal Blilcher fit faire une attaque soutenue par environ 20 milliers d'hommes. Le 30- et la brigade du général Rommieu ne purent soutenir un pareil effort; le village resta momentanément la conquête des Prussiens. Leurs tirailleurs parurent dans les haies extérieures, d'où le feu de leur infanterie fut très ardent.
En ce moment le général Gérard m'appelle, il m'ordonne de prendre deux bataillons et de chasser les Prussiens du village.
Je pris un bataillon du 72^ et je m'élançai en tête. Nous franchîmes les haies sans tirer un seul coup de fusil et les grenadiers arrivèrent jusqu'auprès du cimetière sans avoir brûlé une amorce. Là, un bataillon prussien, arrêté par un défilé, fut presque entièrement anéanti par nos baïonnettes. Alors, plaçant le 2^ bataillon pour garder ce que nous avions pris du village, je fis tête de colonne à droite et, après avoir longé un mur et passé devant une auberge, je dirigeai le 72^ à l'extrémité des haies de Ligny.
Ge mouvement nous faisait déborder la gauche des Prussiens.
J'allai en rendre compte au général Gérard, demandant du renfort pour tomber sur l'aile gauche de l'ennemi. En ce moment, l'Empereur était à cheval dans un verger; le général me dit :
« Allez rendre compte à l'Empereur. »
Je m'approchai de Sa Majesté, et lui dis que j'étais derrière la gauche de l'ennemi, et que, si j'avais quelque cavalerie, je pourrais faire un grand nombre de prisonniers. L'Empereur donna alors ordre d'envoyer son piquet, malheureusement il ne put pas passer à cause de la tête de colonne des grenadiers de la garde impériale, qui était engagée dans le chemin bordé de haies, conduisant au point occupé par les troupes que j'avais empêchées de déboucher. Et après avoir éprouvé moi-même mille difficultés à passer, à pied, j'arrivai au 72^, craignant avec raison qu'une autre troupe n'eût l'honneur de mettre le désordre dans l'aile gauche des Prussiens. Je mis les deux bataillons en marche. Un chasseur prussien, embusqué aux dernières haies, nous ajusta, et lorsque j'eus dis au chef de bataillon : « Commandant ! à vous ou b moi », mon cheval s'affaissa d'une balle dans la tête. Je continuai à pied à la tête des troupes.
Il faut avoir éprouvé la sensation heureuse que l'on ressent lorsque, dans une bataille disputée avec acharnement, on a saisi le point faible de l'ennemi et que l'on sent la victoire dans ses mains, pour con\prendre la joie avec
laquelle nous aperçûmes, en sortant des haies, les Prussiens occupés à faire un feu d'enfer contre le village, mais nous tournant le dos. Ils ne comprenaient pas être complètement tournés, et ne s'en rendirent compte que lorsque nous fûmes à près de 300 pas des maisons. Quelques-unes de nos balles, qui les prirent par derrière, occasionnèrent chez eux une déroute qui se propagea jusqu'au milieu du village. Malheureusement nous n'avions pas un seul escadron avec nous, il ne nous fut possible que de saisir quelques prisonniers, qui se rendaient sans difficulté. Ils étaient du régiment d'Ost Prussien. Nous vîmes courir plus de 30.000 hommes devant nous. Quelques balles accéléraient la marche. A ce moment, Blûcher, apercevant ce mouvement décisif, lança ses hussards noirs pour arrêter la cavalerie du général Exelmans et du général Pajol, qui s'avançait en dehors du village à notre extrême droite. Il conduisit lui-même la charge, et je tiens du général prussien comte de Kostitz (aide de camp du roi de Prusse en 1842), alors aide de camp de Blûcher, le fait suivant que je transcris dans les termes où je l'ai écrit sous sa dictée.
Textuel : « Nous galopions avec le maréchal Blûcher, lorsque le cheval du maréchal trébucha et tomba de telle façon que la cuisse du maréchal fut prise et que ses efforts ne purent la dégager.
« Le sous-officier d'ordonnance sauta alors i^our débarrasser notre chef et j'en fis autant, lorsque tout à coup une charge de cuirassiers français nous arriva comme la foudre.
« Le maréchal était par terre, et moi dans l'impossibilité de le sauver. Je me mis devant lui en signalant j>ar des gestes notre détresse aux cavaliers. Ces J^raves soldats, malgré l'entrain de la charge, détournèrent leurs chevaux, en rct^j^ectant notre n\alheur.
« Qucl([ues minutes après, les hussards noirs revinrent .^ la charge, firent ])lier les cuirassiers; et, au retour, comme à leur jiremier ])assago, les cuirassiers détournèrent leurs chevaux jiour ne pas blesser des ennemis désarmés. »
Tel fut son récit, et je ne pus m'empêcher de soupirer en pensant h toute la haine que Blûcher nous portait, et au mal qu'il a fait ;\ la France. Je reviens ^ mes notes.