‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 22 sur 50 · MISSION SECRÈTE · texte numérisé non relu

MISSION SECRÈTE

Lorsque j'aperçus la charge des cuirassiers, dont j'étais peu éloigné, je fis mettre en carré mes deux bataillons, et je les portai au sormnet de la montagne. Puis je les laissai, pour retourner auprès du général Gérard, regardant ma mission comme accomplie.

Au moment où je quittais iC bataillon, commandé par M, de Moncarville, j'entendis un cri de détresse et, en me retournant, je vis le désordre dans le bataillon. Je m'élançai dans le carré, où un officier se roulait à terre en expirant. J'appris qu'au moment où l'ennemi s'était montré, les soldats avaient crié : Vive l'Empereur! et cet officier, par mégarde peut-être, vive le Roi ! Un sous-officier exalté lui avait passé sa baïonnette au travers du corps. La désertion du général Bourmont faisait crier à la trahison ! et le malheureux officier fut victime de cet état de choses.

Au milieu de la chaleur de la bataille, ce fait passa inaperçu; si le sous-officier échappa au châtiment qu'il méritait, ce fut grâce aux événements qui se précipitèrent, car j'en fis part au général Gérard, très sévère et très juste dans la rigueur de l'application des lois mihtaires. Aucun corps n'était plus discipliné que le sien. Il montra, le lendemain 17 juin, avec quelle rigidité de discipline il voulait que les soldats se conduisissent. A mon retour au quartier général, je trouvai la victoire complète, quant au gain du champ de bataille, mais peu de prisonniers et de trophées. Des

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morts et des mourants encombraient les routes du centre de Lign}'. Le combat avait été acharné, le village disputé, pris et repris; et des deux côtés beaucoup de pertes.

Le général passa la nuit dans une grange, et le lendemain matin il apprit que l'Empereur se dirigeait sur Bruxelles pour attaquer l'armée anglaise. Tandis que le maréchal Grouchy prenait le commandement de l'aile droite de l'armée, ayant sous ses ordres : le général Vandamme, le général Gérard, et leurs coqis d'armée, ainsi que la cavalerie du général Exelmans, nous gardâmes le champ de bataille, et, le 17 au soir, allâmes coucher à Gembloux. Le 18 au matin, le général attendit en vain les ordres du maréchal Grouchy jusqu'à 3 heures. Les troupes étaient prêtes, s'attendant à marcher d'un pas rapide à la poursuite des Prussiens, d'autant plus que le bruit se répandait qu'ils avaient été surpris par la marche et l'attaque de l'Empereur, et que leurs corps d'armée, passablement en désordre, cherchaient à se rallier au maréchal Blûcher, leur général en chef. Ils se rendaient en effet vers lui i\ naarche forcée. La cavalerie prenait des j^elotons entiers égarés et ne sachant où aller pour nous éviter.

Au moment où nous étions le plus étonnés du retard que nous éprouvions, les religieuses du couvent de Gembloux vinrent se ])laindre que l'on pillait leur communauté. Un officier fut envoyé, il s'empara d'un sous-officier du génie qui, profitant d'un trou fait par lui et les sapeurs du génie dans la clôture du couvent, s'y était introduit et volait vin et provisions.

On l'emmena prisonnier, et le gt'ms'ral, voulant faire un exemple, ordonna qu'on le fusillât. CiCla fut exécuté sans miséricorde contre le mur du couvent, et un ordre du jour annonça que tout acte de pillagt^ en Belgi<:[ue, chez nos con\patriote3, serait réju^imé avec la plus extrême sévérité. Vers 10 heures enfin, après une attente fiévreuse, l'ordre de marche arriva, et on lit une lieue dans la direction de Wavrc. Arrivé j^rès d'une ferme, le général Gérard fut invité â déjeuner })ar le maréchal Grouchy. Le général, d*''jà mécontent de la lenteur de notre marche, s'y rendit avec répugnance. Le corj^s de Vandamme était en avant sur Wavre, il avait rencontré les Prussiens et les suivait assez

mollement. Inquiet de voir nos chefs se mettre à table dans une fenne isolée, sans troupes pour les garder, je quittai la chambre et me dirigeai vers le jardin, qui était entouré d'un mur, avec une espèce de claire-voie peinte en vert, à l'extrémité. A quelque distance, vers l'ouest, se trouvait un bois. Je regardais attentivement, lorsque le bruit sourd d'un coup de canon me rendit plus attentif encore. Cette détonation fut suivie de plusieurs autres; je mis mon oreille contre le mur pour mieux distinguer les sons. J'étais seul et je perçus de nombreux coups de différents calibres. Ce ne pouvait être un simple combat d'avant-garde. Je rentrai en hâte dans la ferme. On y était dûment attablé :

« Monsieur le Maréchal, dis-je, il y a, du côté où est l'Empereur, un combat acharné.

— C'est peut-être un combat d'avant-garde?

— Je prie Monsieur le Maréchal de descendre au jardin pour en juger. »

Je conduisis moi-même le maréchal et le général Gérard au bout du jardin, où d'abord on n'entendit rien à cause du bruit de tout ce monde réuni. Je mis alors l'oreille à terre, et j'entendis distinctement la canonnade la plus vive. Le maréchal fut alors convaincu et il ordonna de monter à cheval. L'ordre exécuté, on se porta sur la route de Wavre. Guidant la marche, j'entendis un commencement de discussion assez vive entre le maréchal Grouchy et le général Gérard. Au moment où nous atteignions l' arrière-garde du général Vandamme, nos deux chefs entrèrent dans une maison de paysan, dans laquelle se trouvait un poêle en faïence. Tout le monde était dehors, excepté M. de Pontbelanger, aide de camp du maréchal Grouchy, et moi. Nous étions tous les deux contre la porte d'entrée afin d'empêcher qu'on ne vînt les distraire ni les interrompre. J'étais, on le sait, colonel, aide de camp du général Gérard, et par conséquent le premier de ses officiers. Le général et le maréchal tenaient ouverte une carte d'un capitaine, et le maréchal avait appuyé sa main droite sur cette carte, suspendue contre le poêle; le général la soutenait de sa main gauche.

Le point capital de la discussion, qui s'animait de plus en^plus, était de savoir la direction à donner à l'armée.

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Gérard voulait appuyer sur l'Empereur, et Grouchy, au contraire, pousser les Prussiens devant lui. Du point où nous étions, il n'y avait plus à douter que le combat ne fût une vive et véritable bataille; on voyait éclater les obus en l'air; de plus, nous comprenions, par la direction des feux, que nous étions plus haut vers le nord que la position de l'aile gauche de l'armée prussienne et que celle-ci filait vers l'ouest à notre insu. C'était maintenant clair comme le jour. Mais le maréchal hésitait, refusait, accumulant raisons sur raisons. Enfin nous entendîmes le général Gérard dire avec la plus vive animation :

« Monsieur le Maréchal, il est d'axiome à la guerre que l'on doit marcher sur le canon lorsqu'on entend le canon.

— Général, vous avez à exécuter des ordres, et non à les interpréter. »

Après ces mots, suivis d'une réflexion que je n'entendis }»as, et quelques paroles vives du maréchal, on se sépara.

En arrivant k nous, le général Gérard était exaspéré; il nous dit :

(( Il n'y a rien h faire, c'est affreux ! »

Pendant ce temps, Vandamme était arrivé devant Wavre, et il s'était flatté de prendre le point sans difficulté. Un j)eu d'hésitation fit manquer son attaque : les Prussiens ne montrèrent d'abord que peu d'artillerie; puis la résistance s'organisa, enfin une artillerie formidable leur permit de repousser toutes les attaques.

Le corps du général Gérard s'était étendu vers la gauche de Vandamme, ayant devant lui un petit pont, et un moulin sur la rivière de Wavre, qui couvrait son front. Les troupes étaient massées, attendant des ordres. A notre arrivée sur ce j)oint, les Prussiens étaient imntobiles devant nous, ayant seulement quelques tirailleurs le long de la rivière.

Le général Gérard m'envoya vers le maréchal Grouchy pour lui dire qu'il pouvait marcher par la gauche, passer le pont et se diriger vers l'Empereur. Le maréchal me répondit fort impatiemment, malgré ses formes toujours polies : « Dans un instant le général Vandamme sera maître de Wavre et toute l'armée le suivra. )> Hélas ! cette illusion acheva le n\alheur de l'armée. Le général Gérard alla vers

le maréchal et eut de nouveau avec lui une vive discussion, il revint vers nous plus exaspéré encore.

Enfin il envoya deux ou trois officiers, coup sur coup, dire au maréchal que l'on voyait des Prussiens par divisions à droite (1), se diriger vers la bataille. Les bataillons succédaient aux bataillons, et tout un corps marchait, bon pas, devant nous, pour aller attaquer l'aile droite de Napoléon. Le maréchal s'obstina, refusant de se porter au secours de l'Empereur. L'heure avançait, et il était plus que temps de se décider. Le général alla encore trouver le maréchal, puis revenant à nous il nous dit : « Lorsque après vingt-cinq ans de guerre on voit faire de pareilles âneries, un officier général qui se respecte doit se faire tuer. » Alors, malgré nos remontrances, il ôta son manteau, qui était un carrick suivant la mode du temps, et s'avança vers les tirailleurs prussiens, qui dirigèrent immédiatement leur feu sur lui. Il parut en frac bleu, ayant au col le collier de l'ordre du Danebrog en diamants, plusieurs autres décorations, et la plaque de la Légion d'honneur.

Les balles tombaient très dru; un officier d'état-major fut blessé, un sapeur du 30^ tué; et tout à coup, une balle, qui fit éclat en frappant, coucha à terre le général. Nous le saisîmes et, l'enveloppant dans mon carrick noisette, nous l'emportâmes avec nous en arrière et le déposâmes dans une ferme. Là, nous attendîmes avec anxiété les pronostics du D^ Guttinger, chirurgien en chef du corps d'armée.

La balle avait frappé sur le troisième bouton, entraîné avec elle une partie du jabot de la chemise; puis s'était logée dans le poumon gauche.

Les nouvelles de la journée ne nous rassuraient pas. On savait l'attaque de Wavre repoussée et Vandamme resté sur la rive gauche. Le canon du côté de l'Empereur ne s'entendait plus. Ail heures du soir, le général Gérard me fit appeler. Voici ses propres paroles, que j'écrivis dans un carnet que j'ai conservé en raison de rin\i)ortance du sujet. Après quelques mots prononcés avec peine, le général, m'attirant près de son lit, me dit :

« Mon cher Rumigny, il est probable que je vais mourir,

(1) La droite des Prussiens.

les SOUVENIRS DU GÉNÉRAL DE BUMIGNY

ma poitrine s'emplit de sang, mais avant ma mort je veux rendre un dernier service à l'Empereur. Allez à Bruxelles où il doit être maintenant, dites-lui que je n'ai haine ni mauvais vouloir contre le maréchal Grouchy, mais que tout corps d'armée isolé laissé entre ses mains est un corps perdu pour l'armée française. »

11 me fit répéter ses paroles : a Je compte sur vous, ajouta-t-il; redites ma pensée sans ajouter ni diminuer. »

Je le lui jurai et, après lui avoir dit adieu en pleurant, je montai à cheval et j'allai aux avant-} ostes pour me rendre à ma destination. Je trouvai en chemin AI. de Souci qui commandait une compagnie de voltigeurs. Il m'apprit que les Prussiens de Wavre n'avaient pas reculé, que le i)ont et le moulin étaient en leur pouvoir.

Je descendis le cours d'eau, avec quekjucs cavaliers, afin de trouver un passage et aller remplir ma mission. Je finis par découvrir un gué et franchis le ruisseau avec quinze cavaliers. J'allais me diriger vers la forêt de Soignes, lorsque j'aperçus des ca^ aliers poursuivant un trompette des nôtres sans honnet, qui se jeta au milieu de nous. Son premier mot fut : « L'Empereur est battu; allez-vous-en, nous sommes foutus, la garde impériale est en déroute. J'ai couru toute la nuit sans savoir où j'allais, poursuivi j>ar l'ennemi. »

Ces propos et l'air effrayé de cet homme me parurent suspects; je fis prendre sa i)ride par un dragon et je lui dis que j'allais le conduire au quartier général de l'Emjiereur.

Cependant queli^ues Prussiens que je vis sortir d'un hois me donnèrent à penser, et je me ra]iprochai de la ri\ iére dont j'étais à près d'un quart de lieue. A une certaine distance, je fus chargé j)ar un escadron et nous n'eûmes que le temps de passer à la nage. Deux de nos hommes furent jiris. Je me hâtai de regagner l'armée du maréchal Grouchy, emmenant mon musicien (le trom])ette). On venait d'apprendre i\ l'instant l'atTreux désastre de Waterloo !

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