‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 23 sur 50 · SA BELLE CONDUITE · texte numérisé non relu

SA BELLE CONDUITE

L'ordre était donné de se rendre à Namur. J'allai prendre rang dans l'état-major du général Pajol, qui commandait la cavalerie. Je ne pus rien apprendre du général Grérard. Je le croyais mort ou au moins prisonnier. J'avais le cœur déchiré. Arrivé à Namur, nous faillîmes prendre le commandant prussien, à qui j'envoyai un coup de pistolet qui le manqua.

Le lendemain soir, il y eut un combat violent, qui coûta cher aux Prussiens. Ils avaient voulu nous sur}:>rendre la nuit. Ils perdirent près de 3.000 hommes. A chaque instant, nous apprenions des nouvelles accablantes de la défaite de Waterloo. Nous arrivâmes à Gi\et, où déjà nous trouvâmes des soldats échappés à ce malheur.

A Rocroi, le maréchal Grouchy me fit appeler. Il me donna l'ordre de me rendre à Paris, à franc étrier, pour annoncer à l'Empereur que le corps allait marcher sur Mézières avec 34.000 hommes et 100 pièces de canon, et que tout le n;onde était bien disposé et prêt h se battre. Je pris sur-le-champ un cheval de poste et un postillon et gagnai la route de Paris.

On a souvent accusé le maréchal Grouchv de trahison,

c'est une affreuse calomnie. C'était un homme d'honneur, mais, hélas ! très peu capable de conduire une armée isolée. Il était officier de cavalerie exclusivement, et, par conséquent, peu apte à diriger une armée composée de plusieurs armes. Le général Gérard le jugea ainsi que moi. Je puis garantir que le maréchal Grouchy, s'il a perdu l'armée, ce qui est certain, a été de bonne foi. Il y eut incapacité ce jour fatal, pas plus. Il n'a pas été le seul aux jours de nos revers à en montrer. Ney et autres ont leur part dans les tristes résultats qui nous ont abattus en 1814 et 1815. Dans les moments de victoire, tout le monde est bon pour poursuivre; mais aux jours de revers, il faut des âmes bien tremi)ées et des têtes capables. J'allais donc galopant et pensant tristement, lorsque, dans la forêt de Villers- Cotterets, je vis venir une voiture à quatre chevaux de poste avec un courrier en avant.

« Arrêtez, arrêtez ! » me cria-t-on.

Je m'approchai de la voiture et je vis le général Sébastiani.

« Quelles nouvelles ? me dit-il.

— Mjon général, je \ ais annoncer ^ l'En^pereur que le maréchal Grouchy...

• — Mon cher colonel, me répondit-il, rEm))ereur a abdiqué. Il n'est })lus i\ Paris. Mais allez au Ministère de la Guerre, dites au prince d'Eckmùhl ({uc vous m'avez rencontré et que je vais faire diligence pour arrêter l'ennemi et parlementer.

— Vous rencontrerez aujourd'hui, ajoute-t-il, le général Lafayette et Benjamin Constant, (jui me suivent dans le même but. » Ces deux noms m'étaient antipathiques, et je dis au général :

« Mon général, il vaut mieux se battre c[ue de négocier; et on ne vous recevra pas, j'en suis certain. »

Je continuai encore plus tristement ma route. A quelques lieues, Lafayette me fit appeler par son don;esti(|ue, je ne répondis rien et en fis de même à Benjamin Constant, sauf un : « Va te faire f... » que je lui lâchai en passant.

J'arrivai enfin à Paris, où j'appris que l'Empereur était à la Malmaison, et qu'il me serait impossible d'aller le trouver parce qu'on le gardait à vue. Je me rendis donc au

Ministère de la Guerre et, pendant que je rendais compte au prince d'Eckmûhl de ma mjssion, j'appris que le général Gérard avait réussi à passer à travers les ennemis et que, porté sur son fourgon, défendu par ses braves aides de camp : Perron, Lafontaine, Gérard, etc., et son escorte, il était arrivé à Paris. Cette nouvelle fut pour moi un premier sujet de consolation, car je lui étais fort attaché et je l'avais pleuré du fond de l'âme.

Pendant que j'étais dans le cabinet du Ministre, on annonça le maréchal Oudinot. La conversation suivante s'établit. M. Guérier, secrétaire du maréchal, était présent :

« Mon cher maréchal, dit Oudinot, je viens te demander un commandement, car dans l'état des choses tout le monde se doit à son pays. »

Le maréchal Davoust l'interrompit brusquement en lui disant :

« Ah ! pour cela, c'est impossible. Qui diable veux-tu qui ait confiance en toi aujourd'hui, après ta conduite en 1814 ? La seule chose que je puisse faire est de te donner un commandement entre le village de Meudon et Paris.

— Je te remercie », dit Oudinot.

Et il s'en alla, pendant que le Ministre, se tournant vers nous, expliqua :

— Où diable a-t-il la tête ! Personne ne se fierait à lui ! » Je me rendis chez le général Gérard, qui était rue de

Buffant, chez M. Duroux, son ami. Je le revis en état passable, mais souffrant beaucoup. Il causa de la mission qu'il m'avait donnée, et depuis nous en parlâmes souvent. Je n'ai jamais voulu rien pubher pendant la controverse qui s'est étabhe en 1821 et 1822, au sujet du maréchal Grouchy. Il avait été plein de bonté pour moi en plusieurs occasions. Je pensais que les faits que j'écris ici intéresseraient surtout la postérité, et je ne voulais pas ajouter h l'âcreté des écrivains de l'époque. L'officier au carrick noisette dont parle Dismce, c'était moi.

J'étais, lors de ce débat, aide de camp de Mgr le duc d'Orléans, et, par conséquent-, tenu h une neutralité silencieuse. Il m'eût été pénible de dire au maréchal Grouchy (qui était, je le répète, un homme d'honneur et un brave officier, commandant parfaitement, sous les ordres de

l'Empereur, un corps de cavalerie) : «Vous êtes incapable de commander en chef, vou avez perdu la France ! » Je me suis donc abstenu. I^e g<'n( rai Gérard lui-même m'a approuvé ! Vers la fin des Cent-Jours, les nouvelles les j)lus absurdes étaient réj)andues à profusion. Quand l'ennemi s'avança de tous les points de nos frontières de terre, le maréchal Davoust et les membres du Gouvernement ])rovisoire n'offraient ))as à l'armée, dans leur association hybride, une garantie suffisante pour que les troupes sentissent renaître confiance et ardeur guerrière.

Quelques colonels formèrent alors le ]>rojct d'enlever rEm]>ereur à la Malmaison. 11 y eut plusieurs réunions aux<{uelles j'assistai. L'avis des plus énergi(jues était : 1° d'aller k la Malmaison, de saisir le général Beker qui avait la charge de garder l'Empereur; 2° de se porter h la hâte, ,'^j>rés avoir enlevé rEm}^ereur, sur la Chambre, de la jeter à la porte; ensuite, de marcher à l'ennemi et de le battre pendant (ju'il était en pleine sécurité.

La question de ce (juc l'on pouvait faire contre les ennemis nombreux qui s'avançaient inquiétait un peu, mais on )^onsait, et avec raison, que les absurdes idées de la Chambre et le peu d'énergie des membres du gouvernement provisoire allaient nous livrer j)ieds et poings liés aux Alliés, sans qu'ils \oulussent rien entendre en voyant ce qui se passait chez nous. Il y avait une grande division dans les oj>inion3 des officiers cjui se trouvaient réunis, et le comj)lot avorLn. L'âme du complot était Lalon, officier suj^érieur, qui me fit ses adieux et se brûla la cers elle (Quelque tem]>s a]>rè9. Le maréchal Pavoust nie donna alors un commandement du côté de la Villette. Parmi les hommes que j'avais h commander, se trouvaient 1.800 fédér''^s, qui étaient assez ardents, mais point discijdinés. Je fis peu de chose, bien (^uc nous ayons tiraillé pendant quelques jours contre les Prussiens. Ceux-ci avaient commis la faute de se st'})arer, et un coips de 30.000 homn\es s'était n\is en manhe sur Versîiilles.

Un conseil de guerre eut lieu à la Villette, où le maréchal Davoust avait son ([uartier général. Il fut convenu que les troupes campées en avant de Montrougc sous les ordres du général lixelmans se porteraiei 1 sur Sèvres et attaque-

raient les Prussiens. 12.000 homnaes de la garde devaient former la tête de la colonne qui partirait par le vieux Neuilly pour nuarcher sur Saint-Germain, le reste de l'armée devait suivre et menacer la gauche des ennemis. Le maréchal Davoust me donna ordre de me rendre auprès des officiers ayant la direction du corps du général Gérard blessé, hors d'état encore de monter à cheval. J'allai à Montrouge et je suivis les troupes lorsqu'elles furent en marche.

Le général Exelmans faisait l'avant-garde avec la cavalerie. Il rencontra les Prussiens à Sèvres, les culbuta et arriva à Versailles, où un régiment de hussards de Brandebourg fut obligé de mettre bas les armes. La grille de Versailles qui barre la route de Saint-Germain se trouva fermée, de telle sorte que le régiment ennemi ne put se frayer un passage. Le reste de l'armée ne bougea plus. Naturellement, on fit passer les hussards et les prisonniers prussiens par le boulevard, où tous les Parisiens purent les voir. Ce petit succès enflamma l'ardeur de quelques gardes nationaux, mais il était trop tard; la nation n'avait plus de chef, les discours de quelques députés jetaient le découragement et cela ne conduisait à rien. Les alliés commençaient alors à entourer Paris et à couvrir de flots de troupes nos provinces les plus guerrières.

La Vendée appelait les Princes de la famille royale, et beaucoup de gens étaient fatigues des alarmes et des excitations des mois précédents.

Les vociférations des fédérés inquiétaient le grand nombre. Quant au prestige impérial, il restait affaibli : Napoléon, quelque grand qu'il fût, venait d'être vaincu deux fois, en 1814 et en 1815. Les idées constitutionnelles avaient fait des progrès, tout concourait à annihiler nos forces combattantes. Nous étions encore plus de 70.000 vigoureux soldats; mais nos chefs n'avaient nullement la volonté de s'ensevelir sous les ruines de l'Empire. Par conséquent, aucun d'entre eux n'avait l'enthousiasme nécessaire pour entraîner les armées.

La capitulation de Paris se traita d'une étrange façon. On envoya, du quartier général situé à Montrouge, une députation ([ui se rendit à Meudon. Je la rencontrai en revenant des postes établis en avant d'Issy. M. Bourgeois,

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chef aux Affaires étrangères, me dit : « Venez avec nous, nous aurons besoin de vous pour rapporter les nouvelles. »

Mais au bas de la côte d'Issy, les Prussiens refusèrent de me laisser passer parce que j'rtais h cheval, et je revins vers les postes de l'ancienne division Vichery. Des gardes nationaux se ruèrent sur moi en me voyant re\'enir des postes prussiens, et peu s'en fallut que je ne fusse fusillé j>ar eux. Heureusement, des grenadiers du 30^ de ligne vinrent à mon secours, arrêtant la fureur de ces hommes sans frein ni discipline. A leur tour, ils furent heureux que j'intercédasse pour eux, rar un sergent du 30^ voulait les tuer sans miséricorde.

QueU^ues jours aj)rès, j'étais près du gént'ral Gérard, qui se rendait à Orléans avec l'armée du maréchal Davoust. On s'arrêta à Savigny, où un grand nombre de généraux se trouvaient réunis. 11 y eut une espèce de conseil, dans lequel on convint ([u'il serait utile de faire une démarche en faveur du duc d'Orléans, alors en Angleterre. L'armée craignait Louis XVIII. Elle ])ensait que jamais ce n^onarque nej^ardonnerait cecjui s'était j>assé au retour de l'Ile d'El]>e, (ju'cnfin les troui)es seraient très u\i\\ traitées sous son. règne. A la suite du conseil, le g.'néral Gérard me fit a}>pe- 1er en présence des généraux Fresgnet, Pajol, Exehnans, Vi<hery et ({uel([iics autres. JjC maréchal Davoust me donna l'ordre de me rendre h Paris et de remettre au duc d'Otrante (Fouché) la lettre collective qu'on me confiait. En outre, j'avais ordre d'aller voir le duc de Vicence (Gaulaincourt) et de m'entend re avec lui.

Je ])ris i\ la })Oste de Sa\igny un J)idct — bien fatigué, mais allant un peu — et je n\'acheminai sur Paris avec un postillon. A peine hors du \ illage, le postillon effraye me déclara ({u'il n'irait j>as })lus loin, ))arce (|ue les cosaques s'avançaient et ([u'il serait gardé prisonnier. Je continuai donc mon chemin seul, et effectivement, h deux lieues, je fus arrêté i)ar deux cosaques qui voulurent d'abord n\e désarmer, n^ais je tir;ii mon sabre et j'allais me mettre en défense lorsqu'un officier russe arriva au galop. Aju'és quelques mots d'explication, il me donna un de ses honames pour m'accompapjner jusqu'à la )>arrière. Je me remis au galop et, soit que le cheval du cosaque fût fatigué, ou (|u'il

€Ût peur de s'éloigner de son poste, il nae laissa gagner de l'avance et j'arrivai seul à Paris. J'allai d'abord chez le duc de Vicence, il était aux Tuileries dans l'appartement qui donnait sur le quai, au bout de la galerie de Diane. Il lut attentivement la lettre dont j'étais porteur, et, après quelques mots d'entretien, il m'envoya au duc d'Otrante. Je trouvai ce ministre quai Malaquais, à l'ancien hôtel de la Pohce. Il était fort tard dans la nuit. Le duc me parla de la lettre dont j'étais porteur et me dit que les difficultés seraient énormes, que les Alliés voulaient purement et simplem^ent rétabhr Louis XVIII comme il était en 1814, qu'une nouvelle proposition entraverait les choses et qu'il me donnerait une réponse le lendemain.

Je m^e retirai. Le lendemain, lorsque je revins, il me dit d'attendre. La journée se passa, et lorsque je voulus avoir un ordre pour retourner au quartier général, il m.e dit que c'était inutile, qu'il fallait que je restasse à Paris, que d'ailleurs il ne m.e donnerait pas de passeport.

Cette réponse m.e mit en fureur; et je le lui témoignais,, lorsqu'il m^e dit tranquillement : « Mon cher colonel, je partage toutes les pensées des généraux; mais il y a force majeure, je l'ai fait dire au prince d'Eckmûhl et aux autres officiers de l'armée. »

Je lui représentai que si je restais à Paris pendant que l'armée était à Orléans et sur la rive gauche de la Loire, j'aurais l'air d'être un déserteur. Alors il me dit :

« Revenez dans deux jours, vous aurez un passeport. »

J'étais à Paris, lorsque je rencontrai Labédoyère, avec qui j'étais lié depuis la campagne de 1813. Il était en cabriolet.

Je l'arrêtai et lui parlai de l'imprudence qu'il commettait en ne partant pas; qu'il n'y avait pour lui qu'un lieu de sûreté et qu'il devait gagner l'Amérique. Il me dit qu'on ne le prendrait pas et que d'ailleurs on n'oserait pas le mettre k mort.

J'eus beau l'engager à m.ontrer de la prudence, je n'en pus rien obtenir et je le quittai, bien convaincu qu il lui arriverait malheur.

Ma corniction n'i'tait, hc'las ! que trop fonde e.

J'ai connu j eu d'officiers j lus î ia\es, de plus d'entrain à

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l'armée, d'un plus brillant courage. Je l'accompagnais à la bataille de Bautzcn lorsqu'il commandait le 112- de ligne; je lui apportai l'ordre du général Gérard de reprendre la position que le maréchal Oudinot abandonnait, avec tout son corps d'armée. Cette position, qui était sur le flanc droit de notre di\ision Gérard, était occupée j)ar une division de grenadiers russes. Le maréchal Oudinot l'avait évacuée malgré les plus vives instances du général Gérard, qui bouillonnait de colère, jmrce que de là pouvait dépendre le non-succès de la bataille. Lorsque j'apportai l'ordre à Labédoyère, il me dit :

« Diajjle, ce sera rude !

— Oui, mais le général m'a charge' de vous dire que, dussions-nous y périr, il faut l'enlever.

— Alors, allons !

— « Par division (1) à droite, à distance de peloton, serrez la colonne! cria-t-il; et ensuite : en avant marche! »

Jamais mouven-^ent ne fut plus beau, et le 112^ aborda les Russes la baïonnette croisée, nous eûmes la gloire d'enlever cette rude position, et je vis le capitaine de grenadiers du 1^^ bataillon du 112^ abattre de son épée l'officier russe qui était devant lui.

Chacun de nous croisa le fer avec les Russes. Labédoyère fut admirable. Lors([ue l'occupation de la j)Osition fut assurée, je courus vers le général Gérard, qui était à quelques pas de nous.

Pauvre Labédoyère ! que n'est-il tombé là !

(1) Dans les commandomcnts de manœuvre, le mot « division • voulait dire deux compagnies coml)inécs. Lci compagnies d'infanterie s'appelaient des pelotons. Quant h la division, unité tactique, elle se composait de deux brigades d'infanterie etdc plusieurs batteries.

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