‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 26 sur 50 · DE MÉDISANCES · texte numérisé non relu

DE MÉDISANCES

Monseigneur a raconté hier au soir, à la table de la duchesse, que la folie du roi d'Angleterre Georges III s'était annoncée fort bizarrement. D'abord par des singularités, et enfin par des fureurs à l'égard de la princesse Auguste. Lors de l'ouverture du Parlement, il voulut mettre une perruque à ilocons tombant sur les épaules et la poitrine, telle que la portent encore les juges en Angleterre. Tous ses conseillers et ses ministres s'y opposèrent avec obstination, en cherchant tous les moyens possibles d'éviter le ridicule de cette mascarade.

Mais le Roi répondit que Georges II l'avait fait en pareille occasion et qu'il le ferait aussi. En conséquence, il fit fabriquer la perruque, la mit dans une boîte, dont il garda la clef sur lui jusqu'à l'époque de l'ouverture du Parlement, et, le jour venu, il la fit placer avec le sceptre et les ornements royaux dans sa voiture.

Arrivé à la porte de la chambre des Lords, il revêtit ses habits royaux, et quand il fut habillé, il prit, avec un grand

sérieux, la clef de la boite qui renfermait sa chère perruque, l'ouvrit et s'en coiffa de la même manière c{ue Georges II. Puis, avec toute l'importance de son rôle, il entra dans la salle. Le bizarre costume excita une surprise que tout le flegme anglais eut peine à réprimer.

Pendant un de ses accès de démence, il prit tellement en haine M. Elles, son médecin (qui le battait horri- })lement et s'était chargé de le guérir par ce moyen), que, l'entendant venir, le pauvre Roi s'écha})pa et se mit à courir en chemise par le y)alai3, de chambre en chambre, poursuivi par les implacables médecins.

Arrivé dans la chambre de la princesse Auguste, il s'y barricada et déclara à M. Brown, son valet de chambre, qui l'avait rejoint, que, s'il faisait un mouvement ])Our ouvrir ou appeler, il lui brûlerait la cervelle avec un pistolet qu'il avait saisi dans une chambre en passant.

Parvenus h la porte, les médecins frappent; et, voyant qu'on s'obstine à ne pas répondre, enfoncent la porte. Jh trouvent le pauvre Brown à demi mort de peur et le Roi couché dans le lit de la Princesse.

Ils eurent le temps de se jeter sur lui et de lui mettre le corset avant ({u'il ait })U se mettre en défense.

Dans ses moments lucides, il recevait, et avait une singuhère habitude, celle de venir droit aux gens et de dire : quoi? quoi? à tout le monde avant qu'on ait ouvert la bouche. Et ces « quoi » duraient assez longtemps.

Un jour que le Duc l'était allé visiter, le Roi vint à lui et lui dit après une assez longue jiause : « Connaissez-vous votre voisine, W^^ X., qui est \h jirès de vous ? - - Oui, Sire, dit le Prince, j'ai cet honneur!

— Eh bien 1 reprend le Roi, imaginez que j'ai dansé avec elle la danse de l'amour vain<jueur, en 1753. »

La })auvrc dame, qui avait la rage de cacher son âge, fut dans un état à mourir de honte.

Georges III a été élevé durement et hors de la maison paternelle.

Son mariage s'est fait de la manière la plus extraordinaire. Il envoya en Europe un lord (ju'il aimait beaucoup, avec la mission de lui chercher une femme. Le commissionnaire

parcourt toutes les contrées successivement. Arrivé à Berlin, il lit dans un journal une lettre fort spirituelle, qu'écrivait la princesse de Mecklembourg-Strelitz, au grand Frédéric pour se plaindre de quelques troupes.

Vite, il vole chez le duc de Mecklembourg et se jette aux genoux de la Princesse en lui annonçant qu'il la fait reine d'Angleterre.

Tout le monde fut ébahi; elle n'en devint pas moins reine d'Angleterre, comme il l'avait dit.

La lettre de la Princesse au Roi était, en effet, très bien écrite, pleine de patriotisme. Mais la pauvre femme ne ressemblait pas à son style, elle était d'une grande laideur. Georges l'épousa, en dépit de sa figure; en revanche, l'envoyé fut disgracié à son retour en Angleterre.

17 janvier 1824.

Godoy, prince de la paix, était grand, fort comme un hercule, les épaules carrées, la figure et l'allure d'un portefaix, l'âme vile, sans pudeur et sans frein, entassant et prodiguant des trésors, sans ménagement et sans discernement. Son empire sur le Roi et la Reine était tel qu'il les traitait sans aucun égard.

La Reine d'Espagne était petite, grasse; sa figure n'était pas belle, et dans le temps de la faveur de Godoy elle n'avait plus de dents; le nez était très fort, le menton très avancé. Une de ses beautés était le bras, qu'elle avait fort bien fait. En outre, dans sa jeunesse, elle avait eu une taille séduisante, le pied mignon et l'air très aguichant.

Le prince de Garignan a fait, peu avant la naissance de son premier fils, une chute dont le résultat a été moins fatal qu'on devait s'y attendre. Il conduisait lui-même une voiture à quatre chevaux près de Turin. Dans la voiture, était sa femme, grosse de six mois, en compagnie d'une dame d'honneur. Derrière la voiture suivait un piqueur à cheval. Le siège sur lequel était le Prince vint à casser; le cocher, placé près de lui, fut lancé h dix pas et tomba sur les chevaux, qui prirent la fuite k toute bride. Un instant,

le Prince s'accrocha à la croupière de l'un d'eux, mais elle cassa et il fut précipité sous la roue, qui lui fractura le )jras gauche. Pendant ce temps, la voiture, toujours entraînée par les chevaux, mettait sa femme dans le plus grand danger; mais la hardiesse du piqueur la sauva d'un désastre. Cet homme possédait une monture très vive. Il devança les chevaux emballés et revint sur eux pour se jeter au milieu de l'attelage et l'arrêter. Ce hardi mouvement sauva la Princesse. Le brave piqueur reçut de fortes contusions, son cheval eut l'épaule cassée par le timon. De son côté, le Prinrc se relevait pour accourir au secours de sa femme. L'enfant ne souffrit j)as de la ])eur de sa mère; mais il naquit })lus tôt et coûta à celle-ci soixante heures de souffrances. Je tiens cette histoire de M. de Faverge, aide de camp du Prince.

Le Roi fait toutes les caresses possibles au prince de Beauvau, parce qu'il a donné sa fille au frère de la du Gayla. Le mariage s'est fait jeudi. Vendredi, au déjeuner, il demanda :

« Gomment a-t-on trouvé ma fille? Point de réponse. — Je demande, répéta-t-il, comment on a trouvé ma fille hier au bal? Point de réponse. — Enfin, reprit-il plus fort, Madame la Duchesse de Berry, comment avez-vous trouvé M^'^' du Cayla? — Fort laide, dit la Duchesse, mais sa mère était charmante. »

Au reste, M"^^ du Cayla est au mieux avec les Tuileries, elle va chez la duchesse de Berry, chez Madame, et Monsieur la traite en grande amabilité, mais Monsieur devient sourd, et son fils et sa belle-fille crient à tue-tête en lui parlant.

Ce même jour, j'ai vu M. Vitali; quel bon Grec, que de patriotisme et que d'ardeur!

20 janvier 1824.

M. do Lally-Tollendal est venu nous voir et a raconté que le Roi, jiarlant du mariage de M''^' de Beauvau, avait dit h quel([u'un de la cour : « File fait un très beau mariage. » Encore cette fois aucune réponse. Une seconde fois le Roi reprit : « Elle fait un très beau mariage. » Un simple signe de tête fut la réjionse du personnage. Enfin, persista Louis XVIII, répondez-moi donc.

« Sire, son aïeule Isabeau ae Beauvau avait épousé le père d'Henri IV.

— Oh ! soit, dit le Roi, voilà comme vous êtes tous dans votre faubourg Saint-Germain, mais dites à vos Dames que je suis très mécontent d'elles. »

Je me demande ce que le mécontentement du Roi fera dire aux Dames du faubourg Saint-Germain.

On m'a assuré ce soir que M^^^^ du Cayla reçoit 6.000 francs tous les mercredis, et que ce n'est pas 2 millions, mais 300.000 francs qu'elle a vendu Saint-Ouen, en se réservant la jouissance de ce palais pendant toute sa vie.

22 janvier 1824.

Monseigneur a raconté, pendant que nous étions dans la charmante intimité du soir, que le roi Louis XVIII, contraint par le traité de Tilsitt de quitter la Russie (qui l'avait atrocement abandonné), traversa la Suède et obtint à Lottembourg, du roi de Suède, une frégate qui le porta à Harwich. Monsieur, son frère, alors en Angleterre, avait prévenu de son arrivée les Princes : Mgr le duc d'Orléans, le duc de Condé, le duc de Bourbon, s'étaient rendus de leur côté à Harwich. Le temps était fort gros. Le gouvernement anglais refusait la permission de débarquer, et voulait que le Roi allât à Edimbourg, lui interdisant l'entrée de l'Angleterre. Après un long débat, l'ordre d'entrer arrivait et une voiture venait prendre Sa Majesté sur le bord de la mer.

Une foule immense s'était portée sur le Heu de débarquement et était couverte d'une véritable tente de parapluies.

Au moment de monter en voiture, Louis XVIII s'arrêta sur le marchepied et, avec une souveraine dignité, se tourna vers la foule qu'il salua en ôtant son chapeau. A l'instant, et d'un mouvement spontané, les parapluies furent fermés et les chapeaux bas, tout le peuple ayant pris l'attitude la plus respectueuse.

Cet hommage rendu par un peuple Ubre à un prince malheureux honore le peuple qui le rend et le prince qui le reçoit.

Pendant les Gent-Jours, raconte une des personnes présentes, Marie-Louise dit })lusieurs fois avec cette froideur dégoûtante qu'elle a toujours : « Oh mon Dieu ! mon mari a près de lui Lucien mon beau-frère, c'est un républicain ardent, il poignardera l'Empereur. »

A Schôni)runn c'était une chose dont on ne doutait pas. Pendant ce temps, Lucien était au Palais Royal tranquillement et y donnait des dîners dont il faisait les honneurs avec toute l'amabilité possible.

Le 12 mars 1815, M'^^ i^ duchesse d'Orléans alla faire sa cour au Roi. Et, bien que l'ordre fût donné de lui refuser des chevaux de poste, elle prit le parti de quitter la France pour emmener ses nom})reux enfants qui étaient rol)jet de sa sollicitude et de ses craintes. Afin de ne pas donner l'alarme, il fut décidé qu'elle partirait à 2 heures du matin dans un fiacre. Athalin et Raoul de Montmorency la mirent en voiture à l'heure dite.

Elle partit donc avec ses six enfants, le marquis de Grave, son chevalier d'honneur, une femme de chambre napoHtaine, Beker et la nourrice du duc de Nemours. On la conduisit au faubourg Poissonnière, où elle trouva une chaise de poste affreuse, cahotante, qui la mena quand même à Boulogne avec tout son monde.

La malheureuse voiture, qu'on avait achetée h tout prix, parce que la Princesse n'avait pas osé prendre une des siennes, était en si mauvais état ([u'elle cassa plusieurs fois en route.

A Boulogne, le paquebot emj>ortant les effets, mais n'ayant )>u, faute de places retenues à l'avance, prendre la famille h bord, force fut à la Princesse d'aller sans s'arrêter jusqu'à Calais, où la mena un voiLurin. L«^, elle put enfin s'cml)ar([ucr, se rej^osa un })eu h Douvres, car les enfants et elle-même étaient fort las, et elle partit pour Londres. Pendant ce voyage pénij)le de sa femme, le Duc allait à Lyon, revenait à Lille où il trouvait le F^oi. Voyant rimj^ossibilité de s'y défendre à cause de la (b'fection des troujies, il ]iartit avec sa sœur, ([ui venait d'arriver en compagnie de M"^o çie Montjoie, et gagna Ypres. De là, il envoya

Saint-Aldegonde demander au roi des Pays-Bas un bâtiment pour se rendre en Angleterre.

Arrivé au port des Hollandais, il s'embarqua sur une frégate dont le pilote, se fourvoyant pendant la nuit, les mena près du fort d'Arlborough, où il ne put aborder parla force des vents contraires. La frégate fut en danger pendant la nuit, et, à 7 heures du matin seulement. Monseigneur et Mademoiselle purent débarquer sur les épaules des matelots, heureux de voir finir cette rude traversée.

La nouvelle de leur arrivée s'était déjà répandue dans le port, et une grande foule qui s'était réunie salua les exilés d'un triple hourra ! Les Princes, en montant en voiture pour Londres, apprirent que S. A. R. la duchesse d'Orléans y était arrivée saine et sauve avec ses enfants.

Je répète ces récits, mais je ne puis donner une idée de l'humour et de l'intérêt que la parole de Monseigneur sait y donner.

29 janvier 1824.

M. de Jaucourt a été le héros d'une aventure qui, certes, peut être comparée à tout ce que les Amadis et les chevaliers du plus haut renom ont fait de mieux dans leur temps.

11 était l'amant de M"^^ de la G. . . ., femme du vieux duc de ce nom qui vit encore. Il fut surpris chez sa belle par le mari et n'eut que le temps de s'évader, emportant ses effets comme il put.

Arrivé à la porte de la rue, il la franchit d'un saut et la tira sur lui avec tant de violence que ses doigts furent pris et écrasés entre la porte et le montant. La douleur ne put lui arracher un seul cri. Avec le plus grand sang-froid, il tira son couteau et se trancha les deux doigts qu'il laissa dans la porte.

Quel héroïsme d'amour et de discrétion! Qu'on vienne médire des amants d'aujourd'hui!

J'ai appris cette histoire ce matin, parce que j'ai demandé si M. de Jaucourt avait servi et si c'était par une blessure reçue à l'armée (ju'il lui mam^uait deux doigts.

Il était ministre de la Marine quand cet événement lui arriva.

M. de Saint-Maurice, officier aux grenadiers à cheval de la garde, s'est brûlé hier la cervelle après avoir perdu sa fortune à la bourse, et, à la môme n^inute, on dit que son frère devait en faire autant, et qu'il n'a été retenu que par la pensée de ses enfants qu'il laisserait orphelins.

31 janvier 1824.

Le prince de Carignan part lundi, il est venu hier au Palais Royal faire ses adieux. 11 va retourner dans ses futurs états. Il paraît que son exil est fini.

On dit qu'il est très constitutionnel, mais qu'il est sans énergie, nous le jugerons quand il sera roi.

On prétend que le général Sparre a épousé enfin j^pie Naldy, actrice des ItaUens. On dit aussi que la belle est très malheureuse, parce que son mari n'ose la mener dans le monde, et qu'il ne veut pas la mener chez des artistes.

M. Andryam, condamné h mort, a pour adoucissement la prison perpétuelle au château de Spielberg. en Moravie. 11 est beau frère d'un ])air de France, M. d'Aubresaut, dont la femme est fille de Alerlin et sœur de M'"^ Andryam.

V... est venu avec R... Ils ont vu le duc de Nemours. Leur tête s'est exaltée à sa vue. Si on voyait le charmant Prince dans un char, tous les gens se jetteraient sur son passage^

6 février 1824.

Le général anglais Montland, gouverneur des Iles Ioniennes, est mort d'apo})lexic; on dit qu'elle a été provo([uée par un violent accès de colère. Cet ennemi des Grecs, ce protecteur des perfides Musuhuans, est étouffé de rage. On ignore le motif de sa fureur, mais cet événement j)cut infiucr sur le sort des braves du Péloj^onèse, j>uisqu il liait leur im])la(able ennemi. Dieu le lui pardonne s'il se peut...

On parle de nommer pour son successeur Sir William Bentinck ou Lord Hastings. Le premier est un noble caractère d'une grande loyauté, ami de la liberté, et qui sera favorable aux Grecs, mais ses résolutions ne sont pas inébranlables et sa tête ne vaut pas son cœur. Il est protégé par M. Ganning. Le second, vrai panier percé pour l'argent, est du parti de la haute aristocratie, étalant le faste le plus asiatique et est incapable de ne pas se ruiner, quelque argent qui lui tombe entre les mains. On cherche à l'éloigner de l'Angleterre, où ses créanciers le poursuivent, et le Roi désire lui donner le commandement des Iles pour le tirer d'affaire. Il ne sera pas favorable à la cause des Grecs comme Lord WilHam Bentinck.

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