CHAPITRE III
LOUIS-PHILIIM'E A LE RESPECT DES LOIS. — CONVERSATION AVEC SA BELLE-MÈRE. — - DON MIGUEL VISITE LE DUC d'oRLÉANS a NEUILLY. — IL VISITE AUSSI LA DUCHESSE d'anGOULÊME. — LA DUCHESSE DE BERRY ET LE JEUNE LISZT. — POZZO Dl BORCO JUGE LA POLITIQUE ET NAPOLÉON. — ENCORE UNE VERSION DE l' ASSASSI- NAT DU MINISTRE DE LULLÉ.
22 juin 1824.
Un trait de la vie du Duc d'Orléans, qui caractérise son amour de l'ordre et des lois.
Pendant son séjour à Païenne, il fit un marché avec un ouvrier maçon a)i])elé Seltiprana, auijucl, suivant l'usage du pays, il rcnùt la moitié du ))rix du travail à faire pour l'achat des matériaux. Le lemloiuain et jours suivants, pas de nouvelles de Seltigrana. Le Prince le fait chercher et aj)j)renfl, qu'ayant mangé l'argent reçu, il refuse de travailler.
Le Duc envoie chercher un avocat et le prie de déposer une plainte au juge, afin de forcer le maçon au travail. L'avocat étonné lui ré}>ond ([ue ce sera inutile, et que le meilleur moyen est de s'adresser à M. de C40strone, chef de la police ; qu'il fera mettre en prison l'ouvrier, ce qui le décidera sans doute à tenir son marché.
— Non certes, rt'j>ond le Prince, je n'em}>loierai jamais un tel moyen et je veux m'adresscr aux tribunaux.
L'avocat, surpris de cet entêten^ent, dépose une plainte et, après force enquêtes, il est déclaré que Seltigrana étant milicien volontaire, le tribunal est incon\)^étent.
En conséquence, le Prince — qui faisait une véritable étude de mœurs — reporte sa plainte au juge militaire.
qui, lui aussi, l'engage à avoir recours à M. de Costrone. Refus non moins formel du Prince, qui ne veut pas employer ce moyen illégal.
Le marquis de Saint-Clair, grand favori, apprend ce qui se passe et vient trouver le Duc d'Orléans, en l'assurant qu'il va donner ordre à Costrone de faire saisir le maçon.
Le Prince se révolte à cette idée et déclare qu'il suivra jusqu'au bout son épreuve, pour démontrer combien l'absence de loi est funeste dans un pays.
Saint-Clair le quitta, sûrement, en haussant les épaules et laissa agir le tribunal militaire, qui, après mûre délibération, décida qu'il était incompétent et que l'affaire était purement civile.
Rien ne put faire redresser les décisions des deux tribunaux.
C'est ainsi qu'est administré le plus beau pays du monde !
Seltigrana rencontrait souvent dans les rues de Palerme le Duc d'Orléans et le saluait jusqu'à terre; mais pour rien au monde, il ne voulait lui rendre son argent, ni faire le travail.
Il fallait écouter Monseigneur nous raconter cela !
A son arrivée à Palerme, le Prince avait pris un domestique dont il fut fort content jusqu'à son mariage. A cette époque, la Reine lui dit : « Mon gendre, vous avez Mosso à votre service?
— Oui Madame !
— Eh bien ! je vous prie de le renvoyer.
— Mais, Madame, j'en suis content et je ne le renverrai que si Votre Majesté l'ordonne.
— Non, dit la Reine, mais je dois vous avouer que, conformément à l'usage, en votre quahté d'étranger, c'est un homme que, par mon ordre, Costrone avait mis près de vous. Et maintenant il serait inconvenant qu'il y eût derrière la voiture de mon fds un espion connu de la police.
— Au contraire, riposta le Duc, et je prie instamment Votre Majesté de permettre qu'il continue à me servir, je le désire vivement. »
La Reine coda et, sans lui en rien dire, le Prince garda Mosso encore un an. Au bout de ce temps, l'homme demanda son cong»''. Le Prince le pria de lui en dire la raison.
Mosso balbutia; alors Monseigneur lui dit en riant : « C'est sans doute que Costrono vous en a donn') l'ordre. « L'csi>ion rougit jus([u'aux oreilles et s'excusa, jamais son rôle n'avait été si facile.
Le Î2 juin 1824.
L'infant de Portugal Dom Miguel est venu ce matin accom])agné de M. de Britto, le chargé d'affaires, d'un officier ([ui lui sert (rintcrj)rète, d'un chambellan, et du fds cadet de l'infortuné marquis de LuUé.
La figure de l'infant n'est pas mal, les dames mêmes le trouvent bien. 11 est petit, et sa tenue n'est pas mauvaise.
On prétend fju'il a quel((ue ressemblance avec l'empereur Napoléon dans sa jeunesse. Je ne trou\ c pas, quoique j'aie vu l'Empereur depuis 1800 jusqu'eji 1815. Dans l'entrevue, il n'a pas été dit un mot de Lisbonne. Etl)om Miguel n'a retrouvé sa langue que quand on a ]>arlé chasse. Il a balbutié ([udijucs mots de français, ([u'il commence à con\prendre un peu. 11 ne sait pas l'esj)agnol, que Monseigneur a voulu lui parler. C'est une découverte pour moi de voir c{ue mon Prince sait encore la langue espagnole en })his des autres. 11 ne me l'avait jamais dit.
On nous a encore raconté autrement la mort du marquis de Lullé. Une lettre de Lisbonne assure que le marquis jouait avec la Reine et les ] 'rinces à se jeter de l'e/.u, suivant l'usage du pays, à diverses époques de plaisir. Le marquis voulut courir dans le corridor et tomba par une fenêtre qui va du haut en bas de l'étage, et se tua.
Dom Miguel est logé à rhûtel Mcuricc, rue Saint-lîonoré, et y fait une énorme dépense. Il jiaraît que le luxe des bougies est poussé chez lui à l'extrême. Au reste, le Duc d'Orléans assure (|ue, dans les cours du midi de rKuro]>c, c'est un luxe qui va jusqu'à la prodigalité. /\ Palernae, il en fut frappé en arrivant à la cour de la reine Caroline.
]VIme la duchesse d'Angoulême a rembarré vertement le pauvre interprète de l'infant, qui s'était avisé de répondre pour le Prince. Elle lui a dit qu'elle le priait de transmettre les réponses et les demandes et de ne rien ajouter ni retrancher de son chef, parce que ce n'était pas avec lui qu'elle parlait.
23 juin 1824.
Ce matin nous avons été chez l'Infant pour lui rendre la visite d'usage. Il loge à l'hôtel Meurice, et nous avons été reçus par son truchem.ent, le marquis de Rio Major, qui a été jadis gouverneur de l'infant et qui l'est redevenu, pour le voyage qu'il entreprend dans le but de s'instruire.
Le gouverneur, soit dit entre nous, a l'air d'un sot. C'est une de ces grandes figures fadasses, dont les cheveux longs et plats laissent voir un front aplati, au bas duquel est un nez qui ombrage complètement le menton. Il est allé avertir l'infant, qui a été revêtir son uniforme, et nous est arrivé tout chaud, tout courant. La conversation a rculé sur la pluie et le beau temps. Et cela fort mal, parce que l'interprète au long nez ne sait le français que très imparfaitement et qu'il éprouve un rude labeur à traduire. Enfm le mot chasse a été prononcé fort à propos, et, comme hier, ce mot magique a déridé le front de l'Infant. Il a profité de la circonstance pour nous montrer son fusil de chasse, qui est une vieille patraque fabriquée en 1792 à Lisbonne, et dont le canon a quatre pieds de long. Il a l'air d'un fusil de munition du temps de Louis XV, et je n'en voudrais pas, si j'étais o])ligé de m'en servir. Il est lourd, et l'infant, pour nous montrer sa force, l'a tenu à bras tendu, la main gauche appuyée sur la hanche.
Il était bien singulier à voir; mais Monseigneur ne sourcillait pas.
Il nous a égalem.cnt fait voir des pistolets qui ne sont pas plus jeunes, ni mieux faits que le fusil, et il nous a dit qu'il s'en servait dans les carrousels. Ce mot, que ni lui ni le docte gouverneur ne purent prononcer, nous fit croire que c'étaient des pistolets de carrosse. Ce n'est qu'après un quart d'heure d'explication que nous parvînmes à
152 SOUVENIRS DU GÉNÉIiAL DE HUMIGM'
découvrir qu'il s'agissait de lirer à blanc. Il raconta qu'il suivait à la chasse les sangliers avec une lance, j>our les faire passer à son père qui aime à les tirer.
Quel bon fils !
Il doit venir voir le tir du duc de Chartres à Neuilly.
Le jeune Liszt, ce merveilleux pianiste de onze ans et demi, est allé improviser chez la duchesse de Berry cet hiver. Elle lui a fait improviser sur six thèmes différents, quoiqu'il lui eût dit que cela le fatiguait beaucoup, et qu'il était attendu dans une autre maison. Aussi l'enfant en fut malade la nuit suivante.
Le 11 juillet 18'^i.
Pozzo di Borgo est venu, et nous avons parlé de la pohtiquc européenne et des systèmes des divers gouvernements, le sien excepté. Monseigneur a amené la conversation sur Napoléon, et l'ambassadeur a dit qu'il était entré on Franco, en 1815, 700.000 honames de troupes étrangères. Il y avait, dans le nombre, 200.000 Russes. On a conclu que quel(|ues eiïorts ([u'eût entrej)ris l'arniée de France, elle aurait fini par périr au sein môme de la victoire. Si les Anglais et les Prussiens eussent été battus, il fallait avoir au moins 60.000 homn\os pour combattre 200.000 Russes et les Autrichiens. Il a ])arlé dos conférences de Prague en 1812. Pendant l'armistice, il était chargé de négocier pour la Russie, et d'empêcher toute conclusion ([ui mènerait à la paix. Les Autrichiens la voulaient, les Anglais étaient épuisés, et lord C. avait ordre de travailler en ce sens. Mais, ennemi })articulier de Naj^oléon et gagné par les Russes, il ne communiciua pas ses instructions et prépara une ru])turo que Napoléon désirait de son côté. Il y eut dos réolaïuations sur la violation de l'armistice, auxquelles Pozzo répondit dans les termes les plus durs, afin d'envenimer les débats. De l'aigreur à la mésintelligence, il n'y a (ju'un })as; et. malgré les remontrances dos Autrichiens, qui se plaignaient sans cesse ([ue l'on gâtait tout par ces moyens, ils furent dupes des allures de ce Corse, et la guerre devint plu'î violente que jamais. Nous avons ))u voir par
ses discours ce que c'est que la diplomatie. C'est l'art de tronaper et de trahir ses alliés, ses amis, et de dire constamment juste le contraire de ce qu'on pense et de ce qu'on désire. Il croit que, en 1814, si au lieu de revenir sur Paris, Napoléon eût marché sur Metz et fût revenu attaquer à outrance les ennemis, il aurait pu avoir de grands succès. Je lui ai dit que j'étais sûr que c'était l'intention de Napoléon, mais que les intrigues de l' État-Major et de la tête de l'armée y étaient opposées.
Je me rappelle que devant Vitry-le-François il y a eu une conversation des plus vives entre Napoléon et le maréchal Macdonald, et que l'armée en fut instruite sur-lechamp, ce qui décida la marche sur Fontainebleau, qui a tout perdu.
A Saint-Dizier, l'armée n'avait pas ou peu combattu, la cavalerie seule avait donné avec fureur et culbuté les Russes, le régiment des houzards de Somskoï avait été abîmé par le 20^ dragons, qui les attendait à dix pas avec un feu de carabines, et qui chargea après à grands cris. Tout fut culbuté; le colonel de ce régiment russe reçut une dizaine de coups de sabre. Il était en très mauvais état; le général Gérard le fit mettre sur un fourgon et chargea de le soigner Noisol, colonel du 18^ de Hgne. Celui-ci s'en est acquitté avec la galanterie d'un vrai brave qui se connaît en courage et en mérite militaire. Il le conduisit à Fontainebleau, où je l'ai vu, le 3 avril, guéri de ses blessures et partant pour Paris. Nous fîmes à cette époque une marche forcée qui nous fit laisser une quantité de traînards. La boue et la fatigue nous épuisaient. Nous marchâmes près de vingt-sept heures sans arrêter. A Troyes, on n'eut que le temps de dévorer quelques morceaux, et nous nous remîmes en marche sur nouveaux frais.
Arrivés dans la forêt de Fontainebleau, nous apprîmes les événements de Paris, les nouvelles de la trahison de Marmont. Dans les jours suivants, les proclamations du gouvernement provisoire mirent la désertion dans nos rangs. Le maréchal Oudinot })artit à minuit pour Paris sans voir l'Empereur, et voulant emmener le général Gérard et nous, qui nous y refusâmes.
29 juillet 1824.
Voici une nouvelle version (1) sur l'assassinat du n\arquis de Lullc, c'est M. de Lally qui me l'a racontée ce
soir. D'A qui a été arrêté à Lisbonne, il y a un n\ois,
a fait la déposition suivante, qui mettra un terme à son procès, h. ce que l'on croit : M. de Lullé venait de quitter le Roi et de se retirer dans son appartement. 11 entend frapper j\ sa j;ortc. On entre, c'est d'A
Ce dernier lui jiroj o.-e de le suivre, pour affaire concernant le Roi.
— Je suis horriblement fatigué. Demain matin vous viendrez me ]> rendre.
Lullé pourtant s'habille, sort, et d'A lui donne le
bras. Ils arrivent dans un corridor obscur. Trois complices se précipitent sur la victime, la saisissent au cou, cherchant à l'étrangler.
Le malheureux lutte, résiste. Ses cris sont étouffés. Un des assassins apporte un marteau, et, à coups redoublés, il enfonce le crâne de l'infortuné ministre.
La victinie à ])eine expirée, ils traînent le cadavre dans la salle du trône et le cachent sous un tapis. Au bout d'un instant, la crainte d'être découverts leur fait prendre une nouvelle résolution; le cadavre est porté par les quatre complices dans le corridor et préci]>ité, par une croisée qui se trouve au bout, dans des décombres où il sera censé tombé par distraction.
(1) Cette version est la seule accueillie par l'histoire.