NEMOURS ÉCRIT AU COMTE DE RUMIGNY
1er août 1824.
Notre bonne Princesse est accouchée hier d'un beau petit prince, qui sera nommé le duc de Montpensier. Elle n'a été en grandes douleurs que quarante minutes. J'ai été un de ses témoins avec Anatole de Montesquieu, son chevalier d'honneur, et Chabot. Les témoins du Roi ne sont arrivés qu'à 6 heures et demie. A 5 heures quarante minutes, l'accouchement était terminé. Le premier mot que Son Altesse Royale a dit à Monseigneur, dès qu'elle entendit les cris du nouveau-né, peint bien son cœur si tendre pour ses enfants : « J'espère, mon ami, que je l'ai bien soigné. » Elle était restée sur sa chaise longue pendant deux mois, afin de ne pas avancer le terme de sa délivrance, chose qui serait arrivée sans cette précaution, à cause de la nature de sa grossesse. Le Prince, dans sa joie, nous a tous embrassés.
Le prince Dom Miguel est venu féliciter Son Altesse Royale sur son heureux accouchement. Pendant qu'il était chez elle, le prince de Castel-Cicala, qui a été ambassadeur de Naples en Portugal, nous a raconté que, lors de sa mission en ce pays, il était toujours étonné de l'ignorance de ses habitants. Il lui arrivait sans cesse, à la Cour, de ne pouvoir trouver une seule personne qui pût entendre une autre langue que le portugais. Pendant la maladie du prince du Brésil, frère aîné du Roi actuel, il allait tous les jours s'informer de sa santé et des progrès de la petite vérole. Il y
arrive et, suivant la coutume, demande à un premier gentilhomme des nouvelles du Prince : « A passaia une bona svenlura », répond celui-ci avec une figure riante. Le prince de C..., croyant avoir compris que c'est une métaphore pour signifier ciue le Prince va mieux, retourne chez lui, profite du départ d'un courrier pour Naples, et donne la nouvelle. Mais le même courrier portait l'annonce de la mort du Prince, et la u bona svenlura (1) )> ([ui était arrivée au malheureux était d'avoir été rejoindre ses aïeux probablement en Paradis, où vont tous les Princes Portugais.
1" août 1824.
Le baron de Saint-Jacques est venu avec le duc de Bourbon, et, comme j'avais appris ((u'il aN ait été arrêté avec le duc d'Enghien (2), je lui ai demandé les détails de sa captivité.
Ils ont étépris, comme tout le monde sait, en Allemagne et conduits à Strasl)Ourg où ils séjournèrent trois jours sous la sur\ eillance du général Levai, ([ui se conduisit à leur égard avec toutes les marques du respect et de la compassion. Au passage du Rhin, le Prince avait un jeune chien carlin, qu'il avait ran\ené de Mohilew, en Lithuanie, et t[u'il avait pris, jour l'empccher d'être noyé peu après sa naissance.
Au moment de monter dans la barque, les soldats ne songèrent pas au chien, et la pauvre bête a))andonnée se lança à feau et vint rejoindre son maître au moment où il entrait dans la citadelle.
La })rison où fut écroué le Prince était petite, composée d'une seule chambre, dans la(|uelle il couchait avec Saint-
(1) r.onne nvcnt>ire.
(2) La duchesse de Bourbon mit au momie dans de tragiques circonstances le duc d'Eniirhien, «jui somMait prt'do>tiné à une fin sinistre. Aj)rrs avoir causô ù >a mrro do«i soulTrances inouïes pondant quaranle-hiiil Inniros. il arri\:i privô île mouvement. Tour le ranimer, on l'enveloppa de liniros trompés dans l'esprit-de-vin; une étincelle vola sur ces lange> inflammables et y mit le feu; le médecin parvint h Toi oindre. Sa mère, très piou.se, avait des idées religieuse^ trè? proclR\N de celles de M*"* Guyon.
Jacques, qui était alors son secrétaire. Le Prince dormait dans le lit de Saint-Jacques — qu'on appelait Jacques tout court — et celui-ci sur un matelas par terre. Le second jour, le général Levai vint et annonça au duc d'Enghien (qu'il appelait Monsieur le Duc) qu'il lui dem.andait pardon de l'avoir si mal logé, qu'il allait lui donner un autre appartement. Il le lui montra, et Saint-Jacques le dit décoré convenablement. En outre, il lui donnait la permission de se promener dans la citadelle dès le jour mêm.e. A cinq heures, le Prince en profita. Dès une heure du matin, il entra dans sa cham.bre un officier de gendarmerie qui lui dit durement d'avoir à se lever parce qu'on partait à l'instant pour Paris. Il ne lui donna que le temps de prendre deux ou trois chemises et refusa le passage à son secrétaire, lequel partit à 5 heures du matin. En voyant la manière dont on le traitait, le pauvre Prince embrassa Saint-Jacques et lui dit : « Nous ne nous verrons plus; adieu. » Son chien fidèle eut la permission de le suivre et fut le dernier ami qu'il put embrasser. Saint-Jacques arriva en poste à Paris et fut enfermé à Sainte-Pélagie, dans une prison ou plutôt dans un trou de six à huit pieds carrés, haut de quatre pieds, et allant en descendant à cause du toit qui formait le plafond. Pendant cinq mois il resta couché ou assis, et finit presque par perdre l'usage des jambes par le fait de ce long intervalle de temps sans marcher. Le seul air qui parvenait jusqu'à lui entrait par une lucarne de six à sept pouces, qui se soulevait d'un pouce, au moyen d'un morceau de bois qu'il y mettait. Aucun de ses aliments n'arrivait chaud, parce que le geôlier avait vingt et quelques portes à ouvrir et à fermer pour arriver jusqu'à lui. Le but de cette torture était de lui faire signer trois déclarations qu'on lui présentait de temps en temps, et qu'il refusa obstinément de signer. Leur substance était que le Prince était auprès du Rhin pour entrer en France, qu'il avait connaissance de la conspiration de Georges,... j'ai oublié la troisième. Saint-Jacques répondit toujours que : quand cela serait vrai, il ne signerait pas et que, comme c'était faux, il le signerait encore moins. Quand le Prince fut arrêté et détenu à Strasbourg, la princesse de Rohan vint j»asser sous les fenêtres de la chambre qui renfermait l'objet de sa ton-
158 SOUVENinS DU GÉXÉnAL DE nUMIG.W
dresse (1). Saint-Jacques la reconnut malgré son déguisement, mais il ne le dit au Prince ([ue le lendenaain, de peur ([u'il ne lui échap])at ([uekiue imprudence. Le lendemain, elle eut avis rju'on allait l'arrêter si elle repassait le Rhin. Au bout d€ cinq mois de captivité et de tourments, on tira le ]»auvre chevalier de son cachot; il fut mis dans un appartement plus commode. Il fut réuni au domestique du Prince qui avait été arrêté avec lui. Personne ne le reconnut, tant il était changé. 11 apprit la mort tragique de son cher Prince, et depuis il n'a cessé de le pleurer.
A sa sortie de prison, il sut ((ue le chien du duc d'Enghien était chez madame... (?) Il alla le lui demander, mais elle eut l'audace de vouloir le lui faire payer 25 louis.
Le pauvre Saint-Jacques n'en avait que dix. La bête, malgré ses pleurs, lui fut refusée. Ce chien à sa mort fut empaillé, et c'est cette madame... qui le possède encore.
Saint-Jacques a des documents positifs qui démontrent que le duc d'Enghien a été fusillé à l'insu de Napoléon (2). Il voulait les publier, mais le duc de Bourbon a exigé de lui (ju'il n'en fît rien de son vivant. Il a même brûlé un manuscrit que Saint-Jacques lui apporta à lire. Il le jeta au fou en sa présence.
Heureusement il en existe un double qui est en lieu sûr.
Saint- Jacques affirme — avec preuves — que c'est Rovigo qui a tout conduit (3), et que les dispositions de la mort ont été prises à l'insu du Premier Consul, qu'il prouvera que son but était de garder en otage le duc d'Enghien (4).
La mort du duc d'Enghien causa dans Paris un effet immense. Chateaubriand raconte qu'étant près des Tuile-
(1) Voir rouvrapc : Un Uornan d'exil : La Princesse Charlotte, de Rohan et le Duc d'Enghien, par .Jacques de la Faye (Paris, Ém île- Paul).
(2) Riimigny se fait un peu trop facilement l'écho de ce qu'il entend dire.
(3) Il est incontestable que Rovigo (Savary) rendit impossible une révocation du fatal ordre, révocation dont l'hypothèse n'est pas invraisemblable de la part do Napoléon.
(4) Version inadmissible.
ries il entend crier le jugement de la commission militaire spéciale sî»:geant à Vincennes et la condamnation à mort « du nommé Louis-Henri de Bourbon ».
Il courut chez lui comme un fou et cria à sa femme : « Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. » Et il se mit à écrire sa démission adressée à Napoléon sans qu'elle fît rien pour l'en empêcher : « La fosse que vous venez de creuser à Vincennes sera désormais un obstacle infranchissable entre vous et moi. Vous qui pouvez tout, il y a une chose que vous ne pouvez pas, c'est de me compter au nombre des serviteurs de votre fortune. Vous êtes tout, je ne suis rien; et c'est moi qui vous quitte. Vous vous appelez le génie, le bonheur, la victoire; je suis plus fort que vous, car je m'appelle la conscience humaine, et le cri de protestation que je viens de faire retentir a un écho dans tous les cœurs, dans le vôtre même. Et quand nous ne serons plus, il trouvera un écho immortel dans le cœur de la postérité et dans la conscience du genre humain. »
3 août 1824.
Mgr le Duc de Nemours m'a écrit du château d'Eu. Il me donne des commissions que je ferai immédiatement. Dieu merci, la chère Famille se porte à merveille.